‹ Histoire de la dernière capitulation de Paris, rédigéee [!] sur des documents officiels et inéditsChapitre 4 sur 63 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Nomination des plénipotentiaires envoyés aux souverains alliés. Leurs instructions.

Le gouvernement provisoire, chargé de tirer parti de l'abdication pour négocier une paix honorable, devait nécessairement succomber en peu de jours dans l'accomplissement de cette tâche impossible. Il est juste de reconnaître néanmoins, qu'à l'exception du duc d'Otrante, les membres de ce gouvernement et leurs agents s'efforcèrent loyalement, et jusqu'à la dernière heure, d'exécuter leur mandat.

En se tenant rigoureusement dans les termes de l'abdication consentie par l'Empereur, la question à vider entre la France et la coalition aurait pu être posée dans les termes les plus simples. L'abdication avait été réclamée par la majorité des représentants et consentie par Y Empereur, parce que les alliés avaient déclaré, avant le commencement des hostilités, que sa seule présence était un obstacle insurmontable à la paix, qu'ils ne faisaient la guerre qu'à lui, et non dans le but d'imposer à la France tel ou tel gouvernement.

D'un autre côté, Napoléon avait abdiqué expressément en faveur de son fils, et dans les deux séances du 23 juin, les Chambres avaient reconnu que Napoléon II était de-

venu empereur des Français par le seul fait de l'abdication de son père et la force des constitutions de l'Empire. La tentative de négociation semblait donc devoir se réduire à mettre les alliés en demeure d'agir conformément à leurs déclarations précédentes, l'abdication leur ôtant tout prétexte de continuer les hostilités, ou d'intervenir dans les affaires intérieures de la France.

Mais, en fait, la situation était bien autrement complexe et périlleuse. Il était évident, pour tout homme sensé, qu'on ne devait pas compter, de la part des alliés, sur cette modération stoïque dans la victoire ; qu'ils exigeraient par rapport à Napoléon d'autres sûretés que celle d'une simple abdication ; enfin, qu'en dépit de leurs promesses, ils entendaient faire payer chèrement à la France le violent ébranlement donné à l'Europe par le retour de l'île d'Elbe. On devait prévoir que les diplomates de la coalition contesteraient la base même de la négociation proposée, qu'ils ne manqueraient pas d'objecter « que ce qui pouvait être applicable à la France seulement menaçante, ne l'était pi us à la France décidément hostile; à la France, qui avait fait un violent et inutile effort pour conserver le souverain dont on avait voulu la détacher. » A cette difficulté inévitable, on n'osait pas même opposer la menace d'une résistanc e désespérée, à plus forte raison celle du rappel de Napoléon, tant le découragement était profond, tant on était convaincu que toute prolongation de la lutte,, avec ou sans l'Empereur, ne pouvait aboutir qu'à des désastres encore plus grands.

En dépit des illusions de quelques utopistes, il fallai t donc s'attendre à des exigences impérieuses, exag érées. M. Bignon, qui venait d'accepter le portefeuille des affaires étrangères, s'attacha, en rédigeant les instructions

des plénipotentiaires, à prévoir toutes les objections, toutes les prétentions que les ennemis pourraient mettre en avant. En s' efforçant d'assurer le succès de la négociation projetée, il n'osait y compter néanmoins, et prenait en même temps des mesures particulières qui dénotaient la prévision des éventualités les plus sinistres1.

Ces instructions n'ont été connues jusqu'ici que par des citations partielles et des fausses appréciations.

En voici le résumé fidèle et complet :

« L'objet de la mission des plénipotentiaires est de négocier un arrangement qui sauvegarde notre indépendance nationale et l'intégrité de notre territoire. L'Empereur ayant abdiqué, ses droits sont constitutionnellement dévolus à son fils. Mettre obstacle à cetle dévolution ce serait déjà violer notre indépendance et se mettre en contradiction avec les déclarations antérieures. Mais il est fort à craindre que les puissances ne se croient plus liées par les déclarations qui ont précédé les hostilités. Elles objecteront : 1° Que la distinction qu'on voulait bien admettre alors entre l'Empereur et la nation, n'est plus admissible par le fait de la nation elle-même; 2° que la promesse de ne pas intervenir dans le choix d'un autre souverain n'ayant pu empêcher la guerre, les puissances s'en considèrent comme dégagées, et que leur intervention dans le

* Dans la nuit du 23 au 24, M. Bignon s'occupa de mettre en sûreté les pièces les plus importantes et les plus secrètes de son ministère. Il les confia à l'un de ses neyeux, M. Edouard Delamarre, aujourd'hui membre du corps législatif, qu'il fit partir immédiatement de Paris avec ce précieux dépôt, en lui recommandant de ne les remettre ultérieurement qu'à lui-même, ou, à son défaut, sur la réquisition et en présence du duc de Bassano et de M. Otto. Ce ne fut qu'après la capitulation que M. Bignon fit revenir ces pièces, qu'il remit à M. de Talleyrand.

choix du nouveau souverain est devenue nécessaire pour la sécurité de l'avenir européen.

» Les plénipotentiaires puiseront la réfutation de ces arguments dans les sentiments de l'honneur national, qui, après que la nation entière s'était ralliée à l'Empereur, a dû combattre avec lui et pour lui, dans l'intérêt de sa propre défense jointe à celle du chef qu'on voulait lui enlever. Ils s'efforceront de démontrer que l'abdication, en rompant ce lien de l'honneur national, replace la France, vis-à-vis des puissances, précisément dans l'état où elle était avant la guerre, et fait disparaître le seul grief qu'on pût avoir contre elle.

» Il est une autre objection plus grave, et qui rendrait tout accommodement à peu près impossible : ce serait celle qui tendrait à refuser de reconnaître les plénipotentiaires, et la commission du gouvernement, et les actes de la représentation nationale, comme étant le résultant d'un ordre de choses qui ne serait pas légal vis-à-vis' des souverains alliés, attendu qu'ils ont constamment refusé d'en admettre les principes. Peut-être aussi se bornera-t-on à déclarer qu'il n'est pas constant pour eux que le vœu de la nation française est bien celui qui est exprimé par les Chambres, et que, pour savoir à quoi s'en tenir, ils entendent rétablir d'abord tout ce qui existait avant le mois de mars *.

» Les plénipotentiaires ne manqueront pas d'arguments pour répondre à ces objections, surtout vis-à-vis de l'Angleterre, dont le souverain actuel ne règne qu'en vertu des principes dont nous sommes, à notre tour, dans le cas d'invoquer l'application. »

1 Tel fut, en effet, comme on le verra bientôt, le déclinatoire adopté par les ministres des puissances alliées.

Pour bien comprendre ce passage, il importe de rappeler combien est frappante l'analogie des événements des Cent Jours avec ceux qui amenèrent, en 1688, la fuite de Jacques II et l'avènement définitif de Guillaume d'Orange. Lors du retour de l'île d'Elbe, le duc de Vicence et M. Bignon n'avaient pas manqué de signaler à Napoléon cette conformité, comme un point de départ avantageux dans l'éventualité d'une tentative de négociation séparée avec l'Angleterre. L'Empereur avait agréé cette idée, et fait faire aux archives des affaires étrangères des recherches et de nombreux extraits de la correspondance de M. Barillon, ministre de France en Angleterre à l'époque de la révolution de 1688. La rapidité des événements mit obstacle à la négociation projetée. Toutefois les partisans de la dynastie napoléonienne ne désespéraient pas, dans les premiers jours qui suivirent le désastre de Waterloo, d'invoquer avec quelque succès ce même souvenir auprès du gouvernement britannique, en faveur du fils de Napoléon. Ce fut même, comme on le verra plus bas, l'un des principaux objets d'une mission spéciale auprès du cabinet de Londres1.

Enfin, l'auteur des instructions avait dû mentionner une autre éventualité, prévue et espérée par la plupart de ceux qui avaient le plus fortement insisté pour l'abdication. Ils regardaient comme possible que, sans prétendre imposer la branche aînée des Bourbons à la France, les puissances n'en insistassent pas moins pour l'exclusion de l'héritier de

i Nous avons retrouvé, dans les papiers de M. Bignon, ces extraits inédits de la correspondance relative à la révolution de 1688. On trouvera ci-après les plus intéressants, parmi les pièces justificatives qui forment la seconde partie de ce volume.

Napoléon, dont la longue minorité pouvait donner lieu à des agitations intérieures, redoutables pour le repos de l'Europe entière. De ces agitations, la plus à redouter pour nos vainqueurs du moment, était celle qu'aurait pu produire un nouveau retour de Napoléon, et la position du gouvernement provisoire était si fausse, qu'il ne pouvait combattre ces craintes que par des protestations humiliantes. Pourtant il fallait bien répondre quelque chose. Il fallait, pour rassurer les alliés, insister sur le besoin qu'avait alors la France d'une longue paix, sur les vives répugnances qui s'y manifestaient pour la continuation de la guerre, sur l'allanguissement forcé de l'énergie guerrière chez une nation gouvernée par un conseil de régence, etc.... Monstrueuse situation que celle-là, où, pour sauvegarder les intérêts d'une nation, on était contraint de révéler, d'exagérer son état de faiblesse et d'accablement, en un mot, de rassurer ses ennemis, jusqu'à leur donner la tentation de pousser aux dernières limites l'abus de la victoire !

Le gouvernement provisoire prescrivait aux plénipotentiaires une insistance encore plus énergique contre la branche aînée des Bourbons, qu'en faveur du maintien de la dynastie impériale. Cette tendance, que nous n'avons pas à discuter, était assurément conforme alors à l'esprit de la majorité constitutionnelle des représentants. On s'expliquait, à cet égard, en des termes d'une vivacité peut-être excessive. Il est toutefois nécessaire d'observer, pour l'excuse personnelle de l'auteur de ces instructions, qu'après les graves aberrations du premier gouvernement des Bourbons, il était permis d'en redouter de nouvelles, et que les fautes de la seconde Restauration et la révolution de 1830 n'ont que trop bien justifié cette prévision.

La plus grande fermeté était recommandée aux plénipotentiaires, sur la question de l'intégralité du territoire. C'était en effet sur ce terrain seulement, qu'on pouvait espérer de raviver les entiment de l'honneur national sans le concours de Napoléon. « Le respect de notre territoire, disait avec raison M. Bignon, importe à l'équilibre général européen. Sous quel prétexte voudrait-on y attenter ? Tout est changé dans le système de l'Europe, tout, au profit des autres grandes puissances, tout, à notre détriment. La France n'en est point jalouse, mais elle ne veut être ni assujettie ni démembrée. » Ce langage était digne, véritablement français, et les ministres de Louis XVIII, obligés bientôt après de lutter à leur tour contre les exigences outrées des vainqueurs , durent envisager la situation au même point de vue, et faire valoir les arguments indiqués par le ministre du gouvernement provisoire.

Cette question était donc en réalité l'âme de la négociation ; elle devait fatalement primer toutes les autres, même celle du maintien de la dynastie napoléonienne. Toutefois, en présence de la déclaration des Chambres en faveur de Napoléon II, le gouvernement provisoire ne pouvait ni laisser à ses plénipotentiaires, ni assumer pour lui-même la responsabilité d'une solution différente. Mais, d'un autre côté, il ne pouvait pas davantage subir la responsabilité plus grave encore de rompre toute négociation, sur le seul rejet du principe de l'hérédité dans la famille impériale. L'éventualité de ce rejet dut donc être prévue, et les plénipotentiaires eurent ordre de prendre ad référendum les propositions qui pourraient nous être offertes comme dernier moyen de salut , et susceptibles de se concilier avec nos plus chers intérêts. On réservait ainsi aux Chambres la possibilité d'accepter soit le duc d'Orléans , soit

Louis XVIII lui-même, avec des lois constitutionnelles et des garanties pour la sécurité des personnes compromises.

Dans tous les cas, il était expressément enjoint aux plénipotentiaires d'insister pour la conclusion préalable d'un armistice, de stipuler la sûreté et l'inviolabilité de Napoléon hors du territoire français, de faire appel à la générosité personnelle des souverains alliés pour lui obtenir une résidence convenable.

Enfin, on indiquait éventuellement aux plénipotentiaires plusieurs arguments particuliers, susceptibles d'être employés séparément auprès des diverses puissances , s'il leur était donné quelque facilité pour des tentatives de ce genre. Cette partie des instructions était empruntée presque textuellement à un rapport secret présenté par le duc de Vicence à l'Empereur, dans le mois d'avril précédent. Ces négociations séparées auraient eu assurément quelques chances de succès à cette époque, si le retour de Napoléon s'était accompli après la clôture du congrès et la séparation des souverains.

Dans les instructions de M. de Lafayette et de ses collègues, on s'était efforcé de reprendre cette idée,, et de l'adapter aux nouvelles circonstances avec les modifications nécessaires.

Ainsi, vis-à-vis de l'Autriche, on espérait pouvoir faire utilement appel à l'affection de famille, et aux inquiétudes que devait inspirer au cabinet de Tienne l'agrandissement de la Prusse et de la Russie. D'un autre côté , les idées libérales bien connues de l'empereur Alexandre semblaient devoir le rendre personnellement sympathique à un système de gouvernement constitutionnel. On espérait aussi qu'il garderait rancune aux Bourbons de leur recon-

naissance trop exclusivement affichée, en 1814, pour l'Angleterre. D'ailleurs son but était atteint ; vainqueur sans avoir combattu, il n'avait cette fois aucune perte à déplorer ou à venger. Sous ce dernier rapport, la Prusse était de toutes les puissances celle qu'on devait trouver la plus mal disposée; néanmoins, à raison même des pertes qu'elle venait de faire, il était vraisemblable qu'elle ne pourrait refuser son adhésion à un arrangement qui serait accepté par les autres États. 11 se présentait d'ailleurs, dans la situation nouvelle de l'Europe, de nombreux motifs pour un rapprochement politique entre la France et la Prusse, si cette dernière puissance se décidait à sacrifier immédiatement les rancunes du passé aux intérêts de l'avenir. M. Bignon insistait fortement sur tous ces points, dans des lettres séparées , dont les plénipotentiaires étaient autorisés à faire usage éventuellement auprès des ministres de chacune des grandes puissances continentales. Ces insinuations étaient habiles et bien appropriées aux circonstances ; malheureusement les plénipotentiaires ne furent pas à même de s'en servir'.

Enfin, il était facile de prévoir, dès cette époque, que les plus grandes difficultés viendraient du côté de l'Angleterre, surtout par rapport à l'exclusion de la branche aînée des Bourbons. On pouvait , il est vrai , opposer à cette puissance ses propres antécédents dans une occasion grave et analogue à celle-là. A ceux qui lui contestaient, en 1688, le droit de changer de dynastie, elle répondait que le fait seul de la possession du pouvoir autorise toute puissance étrangère à traiter avec celui qui en est revêtu. Le gou-

4 Nous avons cité in extenso aux pièces justificatives ces lettres particulières, adressées aux ministres des grandes puissances.

vernement provisoire de 1815 croyait pouvoir, à son tour, invoquer cet argument péremptoire, comme l'aurait pu faire Napoléon lui-même.

Ces instructions ont été l'objet de censures amères et déplacées. Le blâme, pour être juste, ne doit pas s'adresser aux hommes qui eurent encore le courage de s'occuper des affaires publiques dans une crise si difficile, et qu'ils n'avaient pas provoquée. L'histoire doit réserver toutes ses sévérités pour ceux qui, en brisant par l'abdication l'épée de la France, avaient assumé l'effroyable responsabilité d'un échec devenu irréparable par leur faute, et d'un abaissement moral plus funeste que tous les désastres militaires.

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