‹ Histoire de la dernière capitulation de Paris, rédigéee [!] sur des documents officiels et inéditsChapitre 8 sur 63 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Dépêches du gouvernement provisoire aux commissaires ; efforts réitérés pour séparer la question militaire de la question politique. — Nouvelle conférence à Gonesse. — Instances des commissaires pour obtenir une suspension d'armes. — La négociation est brusquement portée et terminée ailleurs.

Les premières dépêches adressées aux commissaires par le gouvernement provisoire, étaient conçues dans un esprit manifestement hostile au rétablissement de la branche aînée des Bourbons. On était alors en effet sous la double impression que nous avons déjà signalée, des indications inexactes de M. de Lafayette sur les dispositions des souverains, et du langage alarmant des conseillers de Louis XVIII. Ainsi, le 30 juin, tandis que les commissaires écoutaient les explications catégoriques du duc de Wellington sur le retour inévitable de Louis XVIII, le gouvernement provisoire leur envoyait encore des instructions dans un sens absolument opposé. Il insistait sur les dispositions énergiques de l'armée réunie sous les murs de Paris. « On se trompe, disait-il, sur l'esprit général de Paris et de la France. La Vendée même se pacifie, et l'on n'y voit plus de drapeau blanc; il ne se montre que derrière les armées étrangères1. » Dans une autre dépêche expédiée le même

1 Dépêche n° 2, 30 juin.

jour, le gouvernement provisoire annonçait aux commissaires le départ de Napoléon, et les mesures prises pour assurer sa sortie du territoire français. Jusque-là, le seul motif allégué par les généraux ennemis pour refuser l'armistice avait été la présence de Napoléon à Paris ou dans le voisinage de l'armée française. Ce motif disparaissait par l'éloignement surveillé de Napoléon. 11 était pénible pour d'anciens serviteurs de l'Empereur d'être contraints de donner leur assentiment à de pareilles mesures, et de s'en prévaloir aux yeux de l'ennemi, mais dans la voie funeste où l'on était engagé et qu'il fallait parcourir jusqu'au bout, on devait au salut du pays le sacrifice des plus honorables répugnances*.

Ce ne fut que le 1er juillet que le gouvernement provisoire reçut la dépêche (n° 4) des commissaires, qui renfermait les explications de Wellington au sujet du rétablissement de Louis XVIII. Jusque-là, la majorité des membres du gouvernement se croyait sûre de faire agréer facilement aux alliés soit le duc d'Orléans, soit Napoléon II, avec un conseil de régence présentant des garanties suffisantes à l'Europe. Le langage pourtant si catégorique du général anglais ne suffit pas encore à les convaincre pleinement de leur erreur; ils pensèrent que cette détermination de rétablir Louis XVIII n'était

1 Jusqu'au 1er juillet, il y eut une confusion extrême dans la correspondance du gouvernement et des commissaires. Cette confusion tenait à la difficulté et même au péril des communications entre Paris et la banlieue, sillonnée dans tous les sens par les Prussiens, qui tiraient sans scrupule sur les courriers, ou s'emparaient de leurs dépêches. Le général Tromelin, porteur d'une de celles des commissaires, la déchira pour l'empêcher de tomber aux mains de l'ennemi. Trois dépêches du gouvernement furent interceptées et remises aux commissaires par Wellington lui-même.

bien arrêtée que du côté de F Angleterre, et qu'il était encore possible de la modifier. Ce fut dans ce sens que le ministre des affaires étrangères envoya de nouvelles instructions aux commissaires français (dépêche n° 6). Après leur avoir recommandé de nouveau d'insister, en vertu de l'éloignement de Napoléon, pour la conclusion immédiate d'une suspension d'armes d'environ cinq jours, pendant lesquels on réglerait les conditions de l'armistice, M. Bignon faisait observer que cet armistice était même conforme à l'intérêt militaire des Anglo-Prussiens, qui n'essaieraient pas probablement de forcer l'armée française sous Paris, avant l'arrivée ou l'approche de leurs renforts. Or, l' avantgarde bavaroise n'était annoncée à Châlons que pour le 4 juillet, et les autres armées alliées étaient encore plus éloignées.

Arrivant ensuite à la question politique, M. Bignon s'exprimait ainsi :

« La commission du gouvernement a eu sous les yeux tous les détails que vous avez transmis du langage que tient le duc de Wellington. Elle désire, messieurs, que vous vous attachiez à distinguer la question politique de la forme du gouvernement de la France, et la question actuelle de la conclusion d'un armistice. Sans repousser aucune des ouvertures qui vous sont faites, il est facile de faire comprendre au duc de Wellington que si, dans l'état actuel des choses, la question politique du gouvernement de la France doit inévitablement devenir le sujet d'une sorte de transaction entre la France et les puissances alliées, l'intérêt général et de la France et des puissances elles-mêmes est de ne rien précipiter, et de ne s'arrêter à aucun parti définitif, qu'après avoir mûrement pesé ce qui offrira des garanties véritables pour l'avenir. Il est possible que les puissances elles-mêmes, mieux éclairées sur les sentiments de la nation française, ne persévèrent pas dans des résolutions qu'elles peuvent avoir prises d'après d'autres données. Napoléon n'est plus à Paris ; depuis près de huit jours sa carrière politique est finie. S'il existait en faveur des Bourbons une disposition nationale, cette disposition se serait déjà manifestée avec éclat, et leur

rappel serait déjà consommé. Il est donc évident que ce n'est pas le rétablissement de cette famille que veut la nation française; et il restera aux souverains alliés à examiner si, en voulant l'imposer..., ils n'agiraient pas eux-mêmes contre leurs propres intentions, puisqu'au lieu d'assurer la paix intérieure de la France, ils y sèmeraient de nouveaux germes de discordes. »

Après avoir mentionné le fâcheux effet produit à Paris par les deux proclamations de Louis XVIII, et surtout par la première, M. Bignon terminait ainsi :

« Au reste, messieurs, vous devez vous borner à tout entendre ; vous devez établir que la France elle-même ne désire que ce qui peut être le plus utile dans l'intérêt général; et que, si elle veut tout autre système que le rétablissement des Bourbons, c'est qu'il n'en est point qui lui présentent autant d'inconvénients et aussi peu d'avantages. Vous devez, messieurs, bien répéter au duc de Wellington et au prince Blùcher, que, si le gouvernement français insiste avec chaleur sur un armistice, c'est surtout parce qu'il y voit la possibilité de s'entendre sur les points à l'égard desquels les opinions paraissent le plus divisées ; c'est que les communications et les rapports qui s'établiront entre leurs quartiers généraux et nous, les mettront en état de bien apprécier le véritable esprit de la France. Nous pensons particulièrement que le noble caractère du duc de Wellington et la sagesse des souverains alliés ne pourront les porter à soumettre violemment la France à un gouvernement que repousse le vœu bien réel de la grande majorité de sa population. »

Tandis que le gouvernement provisoire, d'accord avec l'esprit de la majorité des Chambres et de l'armée, prescrivait ainsi à ses commissaires une résistance marquée à l'idée du rétablissement de Louis XVIII, ceux-ci éprouvaient une nouvelle déception auprès de Wellington. L'annonce du départ de Napoléon ne produisait pas l'effet décisif qu'on avait espéré. Il devenait évident que ce départ n'était considéré par les alliés que comme un encouragement à poursuivre leurs avantages militaires.

La troisième conférence qui eut lieu au château de Louvres, fut donc pénible sous plus d'un rapport pour les commissaires français. Le comte d'Artois (depuis Charles X) venait d'arriver, et sa seule présence au quartier général anglais n'était que trop significative.

Wellington, évidemment décidé à différer encore l'armistice et à le faire payer le plus cher possible, donna d'abord lecture aux commissaires d'une lettre fort dure, datée de Mannheim et signée de MM. de Nesselrode et de Metternich, au nom des empereurs de Russie et d'Autriche. Dans cette lettre, écrite sous l'impression triomphante de l'abdication, on rejetait le masque de fausse douceur et les ménagements qu'on avait cru devoir garder même après Waterloo, tant qu'on avait cru que la France demeurait unie à Napoléon. Depuis qu'on avait appris que les Chambres avaient débarrassé la coalition de l'Empereur, on cessait de se contraindre; on donnait librement carrière aux sentiments véritables qui faisaient le nœud de la coalition, la rancune si longtemps contenue, l'ardeur d'une vengeance d'autant plus impitoyable qu'on avait été plus effrayé. Cette lettre, communiquée par Wellington aux commissaires, pressait vivement la poursuite des opérations, et déclarait que si les généraux les plus rapprochés de Paris se laissaient aller à conclure quelque armistice, les souverains d'Autriche et de Russie ne se considéreraient point comme liés par cet armistice, et n'en presseraient pas moins la marche de leurs troupes sur Paris.

Malgré cette lecture de sinistre présage, les commissaires insistèrent sur l'exécution de la promesse qui leur aurait été faite, d'une suspension d'armes subordonnée à la retraite définitive de Napoléon. Wellington ne pouvait nier que cette condition ne fût suffisamment remplie par le

départ de l'empereur et la surveillance de ses démarches promise jusqu'à l'embarquement, mais il prétendit avoir toujours dit que, dans tous les cas, il ne pouvait rien faire sans le consentement écrit ou verbal du général en chef prussien. Il ajouta que ce général avait un extrême éloignement pour tout ce qui arrêterait ses opérations, qui s'étendaient déjà jusque sur la rive gauche de la Seine, et qu'il ne pouvait se dispenser d'appuyer ses mouvements, s'il ne pouvait l'amener à partager son opinion. Ceci ne s'accordait plus avec ce que les aides de camp de Blûcher avaient dit, trois jours avant, que l'opinion du commandant en chef prussien était complètement subordonnée, pour tout ce qui concernait l'armistice, à celle de Wellington. Il était impossible de mieux donner à entendre qu'on était désormais trop sûr de l'effet désastreux produit sur le moral des généraux et des soldats français par la retraite définitive de Napoléon, et qu'on voulait largement escompter le bénéfice d'une telle situation. Wellington avait en main une preuve matérielle de cette démoralisation, qu'il communiqua aux commissaires. La veille, une dépêche télégraphique du duc d'Albuféra, qui défendait la frontière du côté de la Suisse, avait appris au gouvernement qu'après un léger avantage obtenu sur le général autrichien Frimont, il avait conclu un armistice de quelques jours. Cet incident avait été même communiqué aux commissaires par une dépêche spéciale (n°5) qu'ils n'avaient pas encore reçue. Mais le prince d'Eckmûhl, commandant en chef de l'armée sous Paris, ayant eu de son côté connaissance de cet incident, avait jugé nécessaire d'adresser en son propre nom une nouvelle demande d'armistice à Blûcher et à Wellington. Cette double démarche était déplorable, et ne pouvait qu'encourager les généraux ennemis à redoubler

d'audace et d'exigence. Blûcher répondit immédiatement à Davoust (1er juillet) par un refus outrageant. Nous ne citerons pas sa lettre, reproduite dans tous les journaux du temps et dans toutes les histoires. Blûcher y déclarait qu'il ne traiterait que dans Paris, et qu'il était résolu à risquer une attaque de vive force si on ne lui cédait pas cette capitale. Tandis que Davoust recevait cette réponse, Wellington toujours plus circonspect, demandait seulement, comme condition de la suspension d'armes réclamée, que l'armée française sortît de Paris, ses troupes et celles de Blûcher gardant leurs positions ^ sans autre force armée dans Paris que la garde nationale, jusqu'à ce que le roi en eût décidé autrement. Les commissaires n'avaient alors aucune autorisation d'accéder à un semblable arrangement ; ils répondirent qu'il était convenable, au contraire, que ce fût l'armée des alliés qui prît des positions éloignées, pour qu'il fût possible de délibérer avec liberté sur les grands intérêts de la France, dont Wellington paraissait reconnaître lui-même l'influence sur ceux de l'Europe. La conférence en demeura là, et le soir Wellington écrivit aux commissaires qu'il n'avait pas encore de réponse du général prussien \

Quoique le langage de lord Wellington semblât bien indiquer une persistance immuable dans le projet de rétablir Louis XVIII, les commissaires semblent avoir pensé que cette résolution n'était pas complètement irrévocable, car ils annonçaient au gouvernement provisoire, en lui rendant compte de cette dernière conférence, qu'ils avaient

* Dépêche des commissaires, n° 5; les mots cités en italique sont relatés dans le compte rendu de la même conférence adressé par lord Wellington à lord Bathurst.

quelque raison de penser que le comte d'Artois serait forcé de s'éloigner du quartier général anglais. 11 n'en fallut pas plus pour prolonger l'illusion de la majorité du gouvernement provisoire. « Je suis chargé de vous répéter encore, écrivait M. Bignon aux commissaires, le 2 juillet,

afin que vous puissiez vous-même le redire que le

gouvernement français n'a au fond qu'un seul et unique désir, celui de s'entendre avec les souverains alliés sur ce qui peut véritablement, à l'égard du gouvernement, atteindre le grand but qu'ils paraissent avoir en vue, celui de l'établissement d'un ordre stable, tant en France qu'en Europe. La commission a lu avec attention les deux proclamations de Louis XVIII; elle vous engage à vous entretenir avec le duc de Wellington et le prince Blûcher, et à invoquer leur honneur, leur raison et leur bonne foi sur la nature de ces actes, etc. » Il terminait en leur recommandant d'insister vivement et sans relâche sur une prompte suspension d'armes, ne fût-elle que de quatre ou cinq jours, dans l'espoir que les explications qu'on pourrait échanger dans cet intervalle conduiraient à des moyens de conciliation.

Le même jour encore (2 juillet) une nouvelle dépêche fut expédiée aux commissaires pour l'armistice ; mais en lisant celle-là, on voit que clans l'intervalle les événements avaient marché. Un grand conseil de guerre, rassemblé pour décider si Paris pouvait être défendu sans péril, avait émis un avis défavorable, et donnait ainsi raison à l'audace de Blûcher, qui, dès la veille, avait osé réclamer l'occupation de Paris, tandis que Wellington s'efforçait encore, le 2 juillet au matin, de le détourner d'un projet d'attaque qui lui semblait hasardeux, quand ils pouvaient, sans inconvénient, demeurer dans l'expectative jusqu'à

l'arrivée des antres alliés, ou accepter l'armistice dans les conditions posées par le général anglais aux commissaires, c'est-à-dire moyennant la retraite de l'armée française et l'immobilité des Prussiens et des Anglais. L'avis du conseil de guerre laissait incomber au gouvernement provisoire une efiïayante responsabilité qu'il ne pouvait accepter ; il fallait dès lors faire un pas de plus, et admettre éventuellement cette dernière et désolante conséquence de l'abdication, la remise de Paris aux alliés.

On envoya aux commissaires de nouvelles instructions dans ce sens, en même temps qu'on ouvrait directement avec Blûcher une négociation séparée sur laquelle nous reviendrons tout à l'heure. On autorisait les commissaires à proposer successivement trois projets d'arrangement: d'abord, de laisser Paris neutre, les deux armées se retirant à quinze ou dix lieues de distance. Si ce premier projet était repoussé, ils devaient offrir le cours de la Seine comme ligne de séparation, toujours la neutralité de Paris réservée. Enfin, le troisième projet admettait la possibilité de l'entrée des troupes étrangères dans Paris, après la décision des souverains alliés, auxquels il serait envoyé un plénipotentiaire pour connaître leur résolution définitive à cet égard. Quel que fût le projet adopté, le gouvernement provisoire entendait que la question politique restât entière, pour être discutée ultérieurement*. Ainsi, le gouvernement provisoire, jusque dans cette pénible extrémité, faisait une dernière réserve de la question politique, pour sauvegarder du moins quelque semblant d'indépendance nationale dans le choix du nouveau souverain. Cette ténacité lui

* Dépêche du ministre aux commissaires, n° 9; on trouvera plus loin les trois projets in extenso.

était imposée par ses commettants, par la répugnance solennellement manifestée au sein des Chambres et dans les rangs de l'armée pour le rétablissement des Bourbons. Dans de telles circonstances, cette répugnance était sans doute un malheur, mais on ne saurait en imputer la responsabilité au gouvernement provisoire, qui ne faisait qu'en suivre l'impulsion. On se fit illusion, jusqu'à la dernière heure, et sur les dispositions incommutables des puissances, et peut-être aussi sur la force réelle, quoique latente à cette époque, du parti royaliste en France. On crut même, et ce fut la plus funeste erreur, que plus on montrerait d'empressement pour arrêter l'effusion du sang, plus on avait de chance de calmer l'irritation des souverains, de leur faciliter une appréciation des vraies tendances du pays, qui les détournerait, dansl'intérêtde la sécurité future de l'Europe, d'imposer à la France le rétablissement de Louis XVIII. Loin de nous la pensée de froisser aucune conviction respectable, mais en présence des événements accomplis depuis 1815, il est bien permis de se demander si les alliés prirent alors le plus sage parti ?

Les dernières dépêches que nous venons d'analyser ne servirent pas à la négociation. Les commissaires étaient toujours à Louvres, tandis que Wellington, pressé de suivre et d'appuyer les mouvements de son collègue plus entreprenant, avait transféré son quartier général à Gonesse. Les commissaires lui écrivirent plusieurs fois dans la journée du 2, sollicitant sans relâche une solution à leur demande de suspension d'armes. Nous croyons devoir citer une de ces lettres; elle prouvera que ces grandes questions n'étaient pas après tout dans des mains si indignes qu'on a bien voulu le dire.

Louvres, 2 juillet 1813, 5 heures 1/2 du matin. Milord,

Les circonstances sont trop graves, les moments trop précieux, pour que nous ne les comptions pas avec la plus grande anxiété. Nous recevons à l'instant voire lettre en date de ce jour... Nous nous flattions d'y trouver le résultat de la conférence que V. S. s'était proposé d'avoir avec M. le prince Blùcher, et nous espérions que les hostilités allaient enfin cesser!

Milord, la cause de la guerre n'existe plus. Pourquoi donc le sang conlinue-t-il de couler? La continuation des hostilités offre des maux présents qu'aucune utilité ne compense, et peut-être elle en prépare pour l'avenir de plus funestes encore, et qui seraient sans remède.

Si l'éloignement de Napoléon ne suffit point au rétablissement immédiat de la paix ; si des arrangements doivent précéder ce rétablissement, et s'ils doivent être calculés de telle sorte qu'ils satisfassent en même temps à la situation morale et aux besoins de la France que les puissances alliées ne connaissent peut-être pas assez, à son indépendance qu'ils ont promis de respecter, et à ce que l'Europe peut être en droit de désirer pour sa propre sécurité, comment serait-il possible de parvenir au but sans s'entendre, et de s'entendre sans poser au moins momentanément les armes?

Les triomphes qui naissent de la force ne sont pas, milord, ceux que votre âme ambitionne. V. S. sait trop que ce qui n'a de fondement que la force tombe avec elle. La partie de votre gloire qui vous est sans doute la plus chère est celle qui repose sur le bien que vous pouvez faire, sur les maux que vous pouvez épargner. Nous nous adressons donc à votre gloire, lorsqu'au nom de l'humanité, et pour l'intérêt, non pas de la France seulement, mais de toute l'Europe, nous vous renouvelons avec instance la demande d'une suspension d'armes immédiate, et qui permette de s'entendre et de rétablir la paix sur des bases véritablement durables.

Cependant Wellington était sérieusement inquiet du mouvement hasardeux de Blùcher sur la rive gauche de la Seine. Pendant toute la journée du 2, il fut occupé d'accélérer les mouvements de son armée, pour se mettre en mesure de soutenir au besoin les Prussiens. Il n'avait pu

voir Blûcher, mais il reçut une lettre de lui dans l'aprèsmidi. Blùcher, dont la démarche pacifique de Davoust n'avait fait que redoubler l'audace , témoignait vis-à-vis de son collègue la plus grande répugnance à conclure un armistice, « en raison, disait-il , de ce qui se passait journellement à Paris. » Il affectait de répéter que l'occupation immédiate de la capitale était le seul moyen de prévenir une explosion révolutionnaire, et, par suite, le pillage. Au fond, Blùcher se souciait assez peu des désordres dont Paris aurait eu à souffrir, et aurait préféré une bataille à tout arrangement.

Wellington, craignant de pousser les choses à l'extrémité , écrivit à son collègue une nouvelle lettre plus pressante ; il s'efforçait de lui faire comprendre les difficultés et les périls d'une attaque immédiate, en lui conseillant trèssérieusement, ou de demeurer sur la défensive en attendant des renforts, ou d'adhérer aux conditions de l'armistice, telles qu'il entendait lui-même les régler avec les commissaires. Dans ce moment encore, Wellington ne comptait exiger que la neutralité de Paris, la retraite de l'armée française sur la Loire et le maintien des alliés dans leurs positions jusqu'à la rentrée de Louis XVIII. Nous avons déjà indiqué, et nous reverrons en détail dans le chapitre suivant, comment les autorités françaises furent entraînées à subir des conditions plus dures que celles-là.

Après avoir expédié cette lettre, Wellington mit les commissaires au courant de la situation, sans leur dissimuler la répugnance persistante de Blûcher, qu'il n'osait se flatter de vaincre. 11 ne pouvait d'ailleurs recevoir de ses nouvelles que dans la nuit; s'ils tenaient à avoir auparavant une réponse formelle, elle ne pourrait être que négative. C'était à eux de voir s'ils voulaient attendre jusqu'au lendemain

matin la chance d'une solution plus favorable '. Cette lettre était, comme toutes les autres, de la main de Wellington et transmise avec les formes les plus polies, avec toute la raideur ponctuelle et inflexible de l'étiquette anglaise. Mais au fond, malgré tous ces entretiens et ces correspondances, la question n'avait pas fait un pas.

Il paraît cependant que la dernière lettre des commissaires, celle que nous avons citée précédemment, fit une certaine impression sur l'esprit du général anglais. Il répondit de suite que la réponse de Blûcher serait immédiatement transmise aux commissaires, et que pour éviter tout retard, il allait s'arranger pour les loger au quartier général.

Enfin, dans cette même nuit du 2 au 3 juillet, les commissaires reçurent les dernières instructions dont nous avons parlé, celles qui autorisaient éventuellement la remise de Paris. Une nouvelle lettre de Wellington leur donnait rendez- vous à Gonesse pour midi. Ils y arrivèrent au moment même où il rentrait à son quartier général ; il leur apprit que le feu avait cessé sur toute la ligne, et commençait à conférer sérieusement avec eux, quand on lui remit une lettre de Blûcher. Celuwn annonçait qu'après l'évacuation du village d'Issy, sur la rive gauche, il lui avait été adressé directement une demande de capitulation, et qu'il attendait Wellington à Saint-Gloud pour en discuter les conditions. Ainsi, par suite de circonstances impérieuses, la négociation dont les commissaires avaient été chargés venait d'être brusquement portée ailleurs, et leur mission se trouvait désormais sans objet. Ils restèrent néanmoins à Gonesse jusqu'à ce que la nouvelle de l'échange des rati-

1 Lettre datée de Gonesse, 2 juillet, à 4 heures 1/2.

fications de la convention conclue à Saint-Cloud, leur fût parvenue, et ne rentrèrent à Paris que dans la soirée du 4, s'estimant encore heureux d'avoir été ainsi dispensés de concourir à l'accomplissement de ce pénible sacrifice \

1 On trouvera aux pièces justificatives toute la correspondance des commissaires: leur dernière lettre est datée de Gonesse , 4 juillet. M. Vaulabelle a trouvé plus commode pour son système historique de les faire congédier et rentrer à Paris, dès le 1er juillet. (V. Vaul., III, 247.)

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