NUMÉRATION DES NOMS PROPRES 'JM
Les charlatans n'attendaient pas que ces théories fussent vérifiées pour les appliquer à la médecine^; mais, réduite à des calculs semblables, la méthode eût été promptement épuisée. Aussi les mathématiciens avaient-ils, au service de leurs clients, des procédés qui ne ressemblent plus à^ces essais de statistique et appartiennent bien à la divination proprement dite. Telle était, par exemple, la divination fondée sur la valeur numérique des noms, divination appelée aussi arithmétique^.
Cette méthode consistait ^ représenter un nom quelconque par un chiffre équivalent, obtenu en additionnant les valeurs numériques des lettres, et à pratiquer sur ce chiffre, comme tout à l'heure sur la vie humaine, la division par un nombre fatidique, 7 ou 9. Si la quantité ainsi traitée est exactement divisible, on arrête l'opération au moment otl le reste est égal au diviseur : sinon, on obtient un reste plus petit que le diviseur. En tous cas, c'est à ce reste que s'applique l'interprétation des mathématiciens.
Le calcul n'était pas aussi simple qu'on pourrait le croire, car la transformation d'un nom en nombre était soumise à
{) Voy., dans Pline le Jeune, la consultation de Régulus chez Yératiia. L'habile captateur de testaments s^approche de la malade et « lui demande quel jour, à quelle heure elle est née. La réponse faite, il compose son visage, fixe les yeux, remue les lèvres, agite les doigts, calcule : rien ! Lorsqu'il a tenu longtemps la malheureuse en suspens : « Vous avez, dit-il, « Tépoque climatérique, mais vous vous en tirerez. Pour vous en mieux tf convaincre, je consulterai un haruspice à qui j'ai eu souvent recours. » Sans plus tarder il fait le sacrifice et affirme que les entrailles sont d*accord avec le langage des astres ^Plln. Epist.y U, 20). — 2) Hippol. Réf. hxr.y IV, 2. Cf. Terbntian. Maurcs. Le litteris, Kircher. De ArithmomantiaGnosticoruyn, — DeCabala Pythagorica, 1665. E. Renan. U Antéchrist^ p. 417. La méthode des équations arithmétiques (bd^^a), qui sera étudiée de plus près au chapitre de Yonirocritiqae, est surtout coanue dans le monde moderne par Tusage qu'en a fait Fauteur de l'Apocalypse, lequel donne le « chiffre de la Rête. » L'évaluation des noms en nombres était fort à la mode au commencement de notre ère : les livres sibyllins et apocalyptiques en usèrent à Tenvi et ces calculs occupèrent Timagination désordonnée des gnostiques.
certaines règles qui varient d'un système à Tautre. Nous connaissons la méthode d'évaluation par les monades ou unités.
Dans ce système, on ne compte, du chiffre correspondant à «haque lettre, que les unités : c'esfc-à-dire, jusqu'à 10, les unités proprement dites ; de 10 à 100, les unités de dizaines ; de 100 à 1000, les unités de centaines. Lorsque ces unités ont été additionnées, on fait une nouvelle addition horizontale; autrement dit, on fait la somme des chiffres qui représentent le total, et c'est le résultat de cette dernière opération qui donne la valeur provisoire du nom.
Soit à évaluer le nom d'Hector fExxwp). E + K + T + o + R=5 + 20 + 300 + 800 + 100, ou, après simplification par le système des monades, 5 + 2 + 3 + 8 + 1 = 19. La somme des chiffres qui composent 19 est 10, valeur provisoire d'Hector. Soumis à la division par 9, ce nombre donne, pour fond ou reste («u8{x/,v) ou valeur définitive d'Hector, le chiffre 1. La division par 7 aurait donné pour fond 3.
La valeur d'un nom une fois obtenue, commençait le travail de l'interprétation. Ici les mathématiciens ne procédaient guère que par comparaison. Ils ramenaient toutes les questions à un antagonisme entre deux forces opposées, exprimées chacune par un nombre. Soit Patrocle en face d'Hector. niipoxXoç, évalué comme ci-dessus, équivaut au fond 9. Comme on sait que Patrocle a été tué par Hector, on conclut de là que, lorsque deiux) valeurs inégales^ eooprimées par des noynh^es impairsysont en lutte, la victoire est à la plus faible. Mais Patrocle, qui vaut 9, a vaincu Sarpédon, qui vaut 2 . 11 en ressort, avec évidence, que, si deiuv quantités inégales^ représentées Vune par un nombre pair, Vautre par un nombre impair^ se trouvent opposées y la plus grande a la prééminence. On affirmait de même, avec preuves semblables, que, de deux nombres pairs et inégaux y le plus petit est le plus fort. La
REGLES ARITHHOMANTIQUES 263
règle générale pouvait donc se formuler ainsi : Lorsque deux nombres sont inégaux et de même nature (tous deux pairs ou tous deux impairs), la supériorité est au plus petit : c'est Vin-verse j lorsque les nombres inégaux sont de nature différente.
Un seul cas n'est pas prévu ici, c'est le cas oîi les deux fonds seraient égaux. Les mathématiciens s'arrangeaient de façon à ce qu'il se produisît rarement, mais ils ne pouvaient l'avoir négligé. La règle posée par eux doit être celle que l'on trouve à côté de la règle énoncée tout à l'heure dans la divination arabe du hiçàb-ertHiim^ : Lorsque les deux nombres antagonistes sont égaux, sHls sont impairs, Vagres^ seur aura la victoire; Veffet sera inverse, si les nombres sont pairs.
On comprend avec quelle facilité ces prétendues expériences des mathématiciens pouvaient être retournées contre eux et avec quelle complaisance l'histoire fournissait des armes à tout le monde. Les partisans de la divination par les chiflfres consolidaient leurs théories, au fur et à mesure qu'elles étaient ébranlées par les démentis des faits, en distinguant, raffinant, subtilisant de toutes manières. La diversité même des systèmes appliqués par eux leur venait en aide. Battus dans l'un, ils se réfugiaient dans l'autre.
Supposons que quelqu'un eût pris la règle en défaut à propos de Néoptolème ou d'Oreste, représentés dans le système novénaire, le premier par 2, le second par 1. Les nombres étant de nature différente, le plus grand aurait dû être le plus fort, tandis qu'en fait Néoptolème fut tué par Oreste. Les partisans de la division septénaire auraient triomphé en faisant remarquer que leur méthode ramène Néoptolème et Oreste au même fond 3, et qu'entre nombres égaux impairs, la supériorité est à l'agresseur. Les partisans de la division novénaire auraient soutenu que Néoptolème s'appelait Pyr-
i) Ibn-Kaldoun, Prolégomènes f trad. de Slane, p. 241.
rhus, et, au pis aller, auraient ou changé l'orthographe des noms ou modifié leur manière de compter.
Il y avait, en effet, bien d'autres manières de transformer les noms en nombres. « Les uns, suivant la règle septénaire, ne se servent que des voyelles; les autres trient et mettent à part les voyelles, les semi-voyelles et les consonnes, et ils obtiennent ainsi trois fonds distincts qu'ils interprètent chacun séparément. D'autres n'emploient pas les nombres ordinaires, mais leur en substituent d'autres : ainsi, ils ne veulent pas que î:' (= 80) ait pour fond 8, mais 5; la lettre ç' (=60) fait pour eux 4 monades, et, remaniant ainsi tout ce qu'ils touchent, ils ne trouvent rien à leur gré. S'il arrive que deux individus luttent pour la seconde fois, on enlève à chaque nom la première lettre; si c'est pour la troisième fois, on supprime de part et d'autre deux lettres et on suppute le restant*. » Telle méthode ne comptait qu'une fois une lettre redoublée; telle autre identifiait les voyelles ij et w et n'en comptait qu'une lorsqu'elles se trouvaient figurer dans le même mot.
Avec de pareilles ressources les mathématiciens étaient sûrs de n'être jamais pris en défaut Du reste, il y aurait eu
quelque naïveté à vouloir les convaincre par l'absurde ou détromper leurs clients. La raison n'a point de prise sur les théories qui ne relèvent pas d'elle et l'on n'a jamais vu qu'elle ait réussi à s'imposer aux gens pour qui elle est une contrainte.
La divination mathématique usait aussi d'autres procédés. Elle venait parfois au secours de l'astrologie en fournissant le moyen de retrouver dans un nom le thème généthliaque de l'individu qui le portait, son horoscope, sa planète maîtresse, et toutes les données surlesquelles l'astrologue pouvait asseoir ses conjectures. En combinant la géométrie avec
HiPPOL. Ihid.