PROPHETIE CONSCIENTE
Cette inspiration intérieure, Vàge homérique la connaît déjà, mais il la conçoit encore comme une opération intellectuelle ordinaire, c*est-à-dire comme un emploi conscient de la faculté de comprendre. Cette faculté s'applique momentanément à des objets qui sont d'ordinaire en-dehors de sa portée, mais si elle a besoin, pour y atteindre, dô la permission des dieux, elle a besoin aussi d'un efltort personnel qu'elle ne fait pas à son insu. Quand Hélène dit ce que les dieux lui suggèrent au cœur*, elle s'est d'abord assimilé la révélation intérieure, elle a compris le sens du prodige qu'elle va expliquer; elle parle en son nom, sous sa responsabilité, comme on résume une conversation entendue, et non pas à la façon d'un instrument passif mené par l'action divine. Homère est si éloigné d'enlever à l'homme sa part de libre coopération dans le commerce intellectuel avec les dieux qu'il la laisse, jusqu'à un certain point, même aux animaux visités par la révélation. Lorsque Héra prête une voix humaine à Xanthos, l'un des coursiers d'Achille, le noble animal parle en son nom et au nom de ses camarades : « Oui, sans doute, dit-il, impétueux Achille, nous te sauverons cette fois encore : toutefois le jour de ton trépas approche et nous n'en serons point coupables*. > Ce n'est pas là le langage d'un instrument inconscient. Lorsque les dieux veulent se servir de l'homme, à son insu, pour prophétiser, ils choisissent parmi ses paroles celles qui peuvent revêtir un double sens, et y enferment leur pensée sous la forme d'une allusion immédiatement comprise de celui qu'ils veulent avertir. C'est là le cïédonismey déjà étudié à titre de procédé inductif *, bien qu'il repose, en dernière analyse, sur une inspiration intérieure..
L'âge homérique a donc connu la révélation introduite dans l'âme sans le secours des sens, mais non pas sans l'intervention
1) Voy., ci-dessus, p. 109-275. — 2) Hoii. Iliad., XIX, 408. — 3) Voj., cidessus, p. 154-160.
active de rintelligence. L'inspiration dispensée par les Muses à leurs favoris demeure le type le plus achevé de cet influx discret de la pensée divine. Elles savent « ce qui est, ce qui a été, et ce qui sera, » comme le dit Hésiode*, mais elles cherchent des âmes capables de les comprendre et non pas des voix qui répéteraient mécaniquement leurs paroles*. Si leis dieux veulent surprendre Pâme à l'état passif, ils emploient les songes, qui vont et viennent entre le ciel et là terre, prêts à servir de messages à tous les Immortels, même aux Muses, dont le Sommeil est « l'ami le plus cher'. »
Les stoïciens avaient raison, on le voit, de soutenir que la divination intuitive n'est pas absente des poèmes homériques*, et leur contradicteur, Lobeck *, n'est pas moins fondé à soutenir contre eux que l'on n'y trouve pas trace de l'enthousiasme mantique, tel qu'on le comprit plus tard, de cette fureur divine qui possède l'homme et lui enlève la disposition de ses organes mis au service de l'esprit révélateur. C'est dans la période obscure qui succède à l'éclosion des rhapsodies homériques, et peut-être loin de l'Ionie où la ferveur religieuse était déjà trop refroidie pour comprendre la « folie » prophétique, qu'il faut chercher l'origine de la divination dont les trépieds apolliniens sont restés à jamais le symbole. Il n'y a guère, dans l'histoire religieuse de l'antiquité, de problème à la fois plus ardu et plus intéressant.
Nous ne disposons, pour le résoudre, que d'un petit nombre de faits peu précis et difficiles à contrôler.
Lorsque le monde grec sort de ces agitations mal connues que l'histoire appelle l'époque de l'invasion dorienne, il nous apparaît bien différent de la société héroïque, et comme pénétré d'un esprit nouveau. L'âge des devins libres finit et celui des
1) Hesiod. Tkeog,^ 32. — 2) Cf., ci-dessus, p. 51, la gradation platonicienno des manies, où la poétique est plus noble et plus consciente que la prophétique. — 3) Pausan., H, 31, 3. — 4) Plutahch. De poes. Homer.^ 212. — 5) Lobeck, Aglaophamus^ p. 261.
LE PROPIIÉTISME A DELPHES 340
oracles commence. La révélation n'est plus dispensée, comme autrefois, par quelques individus doués d'une sagacité spéciale et portant partout avec eux ce privilège personnel. L'art des Amphiaraos, des Tirésias, des Calchas n'est pas oublié, mais il n'est plus guère qu'un souvenir immortalisé par la légende poétique. Leurs successeurs sont aussi obscurs qu'ils étaient illustres, et la tribu dorienne, inconnue naguère, maîtresse aujourd'hui de la plus grande partie de la Grèce européenne, ne leur demande plus que d'interpréter les injonctions divines venues de Pytho. Là, sur les pentes abruptes du Parnasse, s'est constituée ou réorganisée une corporation sacerdotale, vouée au culte d'Apollon, qui domine la conscience des Dorions en leur parlant au nom du dieu révélateur dont ils se sont/aits les instruments dociles. Les prêtres de Delphes ne se donnent pas pour des devins versés dans la science conjecturale ; ils ne se détachent pas du groupe auquel ils appartiennent pour aller porter au loin leurs conseils et pratiquer la divination en détail; chacun d'eux, pris à part, n'est qu'un desservant du temple d'Apollon, dépourvu de faculté pro-. phétique ; mais ils ont, tous ensemble, la garde de l'Oracle, c'est-à-dire de la source de révélation que la volonté divine a ouverte en ce lieu privilégié. C'est au sol même, à l'antre bordé de lauriers qui plonge jusqu'à la nappe souterraine de la fontaine Kassotis, que se trouve fixée pour toujours la puissance surnaturelle dont le sacerdoce pythique enregistre les communications spontanées. De même que les Pélasges primitifs avaient fait du chêne de Dodone la voix de Zeus, de même les Doriens se plaisaient à croire que l'esprit d'Apollon habitait là, ou du moins qu'il y venait à certaines époques déterminées, et ils s'enorgueillissaient d'être les protecteurs de son sanctuaire ^ Ils croyaient qu'Apollon, descendant de la cime de l'Olympe et les précédant dans la voie qu'ils sui-
1) Cf. PiNDAR. Pylh., IV, 8, et au vol. III, VOracle de Delphes.
virent après lui, était venu désigner lui-même le lieu où il
voulait être adoré, le lieu où il se proposait de répondre aux prières par des révélations. Le privilège attaché au sol était donc bien d'origine divine et inaliénable. Il était, du reste, largement attesté par le miracle permanent qui constitue la grande innovation introduite dans les habitudes religieuses des Grecs par l'oracle pythique.
Des traditions obscures, qui se formulèrent plus tard en légendes symboliques, nous donnent à penser que les prêtres de Delphes avaient d'abord pratiqué la divination par les songes, le vol des oiseaux et la flamme des sacrifices; mais, à l'époque où nous nous plaçons, l'esprit d'Apollon parlait un langage humain. On prétendait qu'infusé dans l'eau vive de Kassotis ou de Kastalie, ainsi que dans le laurier symbolique baigné de leurs effluves, l'esprit entrait dans le corps d'une femme à qui l'on faisait boire de cette eau et mâcher une feuille de ce laurier, en chassait de haute lutte la volonté personnelle et se servait de cet instrument ainsi assoupli pour dicter ses révélations. Les consultants voyaient avec un saint effroi la Pythie, montée sur un grand trépied de bronze qui la tenait comme suspendue au-dessus de l'antre fatidique, s'agiter dans un délire convulsif et parler d'une voix entrecoupée. Ils croyaient entendre la voix du dieu lui-même mêlée au frémissement du laurier et aux vibrations de l'airain secoué par les soubresauts de la prophétesse. Ils avaient sous les yeux le spectacle de Venthcmsiasme^ de la nianie ou folie surnaturelle, de l'ivresse sainte à laquelle la philosophie donnera un jour le nom d'extase et que la science moderne classe parmi les névroses hystériques.
C'est avec cet appareil et dans ces conditions qu'apparut en Grèce la divination chresmologique ' . On put essayer plud
1) X^Y)tf(jLoXoytai — (jLovTtxj) ^vOeoç, IvOouatoortx^, .&E9ina>66c* Les instroinents de cette révélation sont dits .^so^op^^ioi — .dio^pou[Mvoi — > ,&tdXY)7rrot — .9t6i:vtutfrot