CRÉATION DU TYPE SIBYLLIN
tout symbole, reposant sur une convention, risque de devenir ridicule dès qu'on le proclame nécessaire.
Les prêtres de Delphes donnèrent plus ou moins d'importance, suivant les temps, aux rites extérieurs ; les restreignant, lorsque la culture avancée des esprits épurait la dévotion, les exagérant, lorsque la décadence remettait en honneur les symboles matériels. C'est ainsi qu'à Teau sainte, au laurier, au trépied, ils ajoutèrent des engins bruyants, des serpents et des parfums. Mais ils ne persuadèrent à personne que ce fussent là les agents réels de la divination. Partant de l'idée que la divination chresmologique est un phénomène tout intérieur, les Grecs, dès le vu* siècle, avant même que la philosophie spiritualiste ne les eût rendus plus dédaigneux des symboles, conçurent un idéal de prophétesse dont l'inspiration n'eût été ni intermittente, comme chez la Pythie, ni dépendante de conditions matérielles.
Cet idéal est la Sibylle. Bien que copiée sur le type des Nymphes et conçue généralement comme retirée dans une grotte solitaire, la Sibylle n'est point attachée au sol ; elle va où il lui plaît, portant partout avec elle l'esprit prophétique
dont elle est l'habitacle permanent. En outre, elle n'est plus, comme la Pythie, confondue avec Apollon, et dépouillée de son initiative personnelle. Elle parle en son propre nom, et son indépendance relative vis-à-vis du dieu prophète est si bien sauvegardée par la légende, qu'on la représente parfois comme brouillée avec lui et venant, en quelque sorte, le braver jusqu'au seuil de son sanctuaire du Parnasse.
Voici donc une nouvelle forme de la divination chresmologique, plus simple, plus libre et, par là même, plus grecque que la révélation laborieusement arrachée aux spasmes physiologiques des pythies. La Sibylle n'a jamais été qu'un mythe, mais un mythe qui montre la logique populaire préoccupée de dégager la chresmologie de toute contrainte matérielle,
et (le la transporter, sans souci du corps, dans le domaine de rintuition pure. '
Cependant, l'inspiration sibylline ressemble encore, par certains traits, à celle des prêtresses de Delphes. Sans doute, la Sibylle n'est point un simple instrument liturgique qui ne peut être mis enjeu que dans un lieu déterminé, mais elle a pourtant sa demeure préférée, un antre sombre, d'où elle ne serait peut-être jamais sortie, si le tissu compliqué de sa légende n'avait fait accepter des mythographes l'hypothèse des pérégrinations sibyllines. On ne se la représentait pas non plus d'abord comme saisie de temps à autre par des crises convulsives, mais elle est d'humeur farouche et mélancolique; pour elle aussi, l'action prophétique est un état douloureux et violent^; elle aussi, en dépit de ses révoltes, est domptée et possédée par Apollon.
Il restait à éliminer ces traces d'asservissement intellectuel, plus facilement tenté sur le sexe féminin, ce souvenir des grottes obscures oti l'eau des nymphes, agent matériel de l'enthousiasme, jaillit du sein de la terre, pour obtenir enfin le chresmologue libre, ami plutôt qu'instrument des dieux, qui partage avec eux la prescience sans l'acheter au prix de sa liberté. L'imagination grecque ne réussit pas du premier coup à créer ce type de prophète aux allures indépendantes qui paraît posséder en propre la seconde vue, et s'en sert comme d'un don de nature, sans exaltation physiologique ni apprêts d'aucune sorte. Bakis, le chresmologue béotien, est encore un « possédé des nymphes ; > les voyants crétois, Minos, Epiménide, disparaissentdans des grottes enchantées, d'où ils rapportent les confidences des dieux. Mais l'aède hiératique d'Athènes, Musée, dont Onomacrite recueillit les oracles, répond assez bien à l'idéal du chresmologue libre.
1) Idée familière aux Grecs, qui se retrouve dans les ruses et les résistances désespérées de Frôlée. Yuy., ci-dessus, p. 12.
CHRESMOLOOIE LIBRE 371
Fils d'une nymphe, il possède la faculté prophétique à titre héréditaire; elle est, en quelque sorte, infusée dans son sang et le tient dans un état qu'on pourrait appeler un enthousiasme naturel. Ici, la légende, sans effacer complètement le trait caractéristique de la divination enthousiaste, c'est-àdire la coopération des nymphes, affranchit le prophète de toute servitude matérielle et de toute sujétion intellectuelle, à tel point qu'on ne saurait dire si les oracles de Musée émanent, en dernière analyse, d'une divinité quelconque. La divination ainsi conçue se rapproche singulièrement de l'idée que s'en firent plus tard les péripatéticiens. Elle n'est plus une « possession » de l'âme par une force étrangère, mais une faculté naturelle ou, si l'on veut, un commerce établi entre l'âme et la divinité par une « parenté > originelle.
Il y a loin de la Pythie en délire à la gravité sereine de Musée, ou encore, à la douce familiarité de Socrate avec son génie. Il semble que la légende ne pouvait dépouiller plus complètement la divination intuitive de tout caractère prodigieux et l'approcher davantage des aptitudes normales de l'homme.
Le mysticisme de la décadence voulut aller plus avant encore, et on peut dire qu'à force d'accroître la part laissée à l'initiative humaine, il renversa le problème. Apollonius de Tyane, tel que l'a fait Philostrate, n'est plus seulement un organe intelligent de la révélation; il s'est approprié la pensée divine qui se confond avec la sienne. Il possède la divinité au lieu d'être possédé par elle. La secte néo-pythagoricienne supprimait ainsi toute distinction entre la divinité et son interprète visible. Ce qu'elle fit pour Apollonius de Tyane, elle le fit aussi pour son premier fondateur, Pythagore. lamblique raconte qu'Abaris avait reconnu en Pythagore « non pas un prophète d'Apollon, mais Apollon lui-même^ »
1} Iambuch. Vit, PyUiag.^ 91.
Ainsi la divination chresmologique s'est présentée à l'esprit des Grecs sous trois aspects distincts : d'abord comme une irruption violente de l'esprit divin dans un corps humain, d'où il chasse le moi conscient, puis comme une union plus ou moins intime et habituelle de l'âme avec les dieux; enfin, comme une apothéose qui fait du prophète une incarnation vivante de la divinité. La première théorie convenait à un âge encore grossier, qui expliquait ainsi les phénomènes physiologiques dont il était témoin,et la dernière, à une époque où le besoin du merveilleux trahit de toutes parts l'affaiblissement des facultés intellectuelles. L'opinion moj^enne est celle autour de laquelle tournent presque toutes les explications fournies sur la matière par les philosophes soucieux des droits de la raison; mais il ne faut pas oublier que toutes ces spéculations, même celles qui ont pris, dans les figures mythiques des sibylles et des chresmologues, un semblant de réalité, sont restées en-dehors de la pratique. En fait, la Grèce ne vit jamais de prophètes, confidents des dieux et près de leur être comparés ou égalés, tels que Philostrate dépeint Apollonius de Tyane, ou tels que voulut être, bien des siècles auparavant, Empédocle d'Agrigente. Elle ne connut aussi que pour l'avoir entendue en rêve cette voix de la Sibylle, dont l'écho était partout et la substance nulle part. La révélation chresmologique n'a eu, dans le monde des réalités, d'autres dispensateurs que les organes officiels des oracles qui acceptèrent ou imitèrent les rites de Pytho. L'enthousiasme resta attaché aux lieux où des grottes, des sources ou des vapeurs lui fournissaient des excitants ou des prétextes. Les instituts mantiques luttèrent avec succès contre les théories qui tendaient à transformer l'inspiration divinatoire en un commerce tout spirituel de l'âme avec les dieux, commerce indépendant des actions physiques exercées sur le corps. On continua à croire que si l'esprit divin était bien