INTENTIONS DES DÉMONS
soit la source de cette révélation, elle est encore placée bien au-dessus de l'intelligence humaine; et les hommes, ainsi abandonnés par une Providence qui réservait ses confidences pour les Juifs, sont bien excusables d'y avoir eu recours.
Lactance croit donc la mantique démoniaque, mais aussi véridique que possible. Il peut citer à son aise les oracles, ou même les résultats d'opérations magiques. A ses yeux, comme aux yeux de la plupart des apologistes chrétiens*, révocation des morts démontre clairement, par une preuve de fait, contre Démocrite, Épicure et Dicéarque, la survivance de Pâme après la mort. La nécromancie, d'ailleurs, est attestée en même temps qu'interdite par l'Écriture*. Les songes sont dans le même cas.
La défense biblique de recourir aux interprètes de songes* n'empêche pas que les songes ne soient quelquefois véridiques et, par conséquent, utiles, ce qui ne fait aucun doute après le songe de Pharaon, expliqué par un patriarche, et celui de Nabuchodonosor, expliqué par un prophète. Aussi Lactance refait à nouveau, sur les anciennes données, la théorie des songes.
On peut dire que la croyance au sens prophétique des songes n'a jamais été sérieusement attaquée dans l'antiquité. Tout au plus quelques esprits déliés avaient-ils fait observer que les songes dits prqphétiques se trouvaient vérifiés plus tard pour des raisons tout humaines, parce qu'ils poussaient à l'action les hommes dont ils avivaient les espérances*. Épicure lui-même n'avait pu leur enlever la valeur qu'il attribuait à toutes les images, décalques plus ou moins fidèles d'objets réels. Le christianisme n'avait aucune raison de
i) Lactant. Inslit, dmn,y VII, 13. Epist. ad Pentad.,10, Tertull. Apolog,,^Z. JosTiN. Apolog.f 1, 18. — 2; Évocation de Tombre do Samuel par la pjUioniàse d'Endor. (l Reg,^ xxviii.) — 3) Deuteron.^ xiii, 1. Eccles,, v,2. EcclLj xxxiv,!. /«rem., xxiii, 32; xxvii,9-10. Zachar.^Hy 2. — 4) Fucnto. De feriis Alskns.y 3.
combattre une opinion fondée sur rÉcriture; il lui suffisait de distinguer, comme pour la divination en général, entre les songes qui viennent de Dieu, ceux qui viennent des démons, et ceux qui sont simplement le produit naturel de l'activité psychique. C'est la division adoptée par TertuUien*. Lactance ne paraît pas si préoccupé des démons. Pour lui, le sommeil est le moment que Dieu s'est réservé pour instruire Thomme des choses futures, et « l'issue admirable » de certaines prédictions fondées sur des songes prouve la valeur de cette révélation providentielle. Il cite Virgile pour attester la distinction des soi^ges en vrais et en faux et ajoute pieusement que les vrais songes sont envoyés par Dieu, tandis que les faux viennent 4i du fait de dormir*. » Il veut dire par là que l'âme, ayant besoin d'agir et ne pouvant agir à sa manière accoutumée sans troubler le repos du corps, se distrait avec des chimères lorsque Dieu ne lui parle pas.
Cette théorie philanthropique et rassurante, mais un peu superficielle, est reprise en sous-œuvre et affermie sur les principes de Plotin par le doux Synésius, un platonicien qui se convertit au christianisme le jour où il ne vit plus de différence entre sa philosophie et la nouvelle religion. Dans un traité spécial sur les songes', Synésius reproduit tous les arguments de Plotin en faveur de la divination. Il soutient que la dépendance réciproque de toutes^ les parties de l'univers fait de chaque phénomène une « écriture lisible de Tavenir*. » Aussi, dit-il, si les oiseaux avaient de l'intelligence, les hommes leur fourniraient des présages au même titre qu'ils nous en procurent : ils institueraient une anthroposcopie.
Synésius n'a pas l'air de soupçonner qu'il côtoie un fata-
{) Tkrtull. De Anima^ 46. — 2) Lactant. De opific, Dei^ 18. — 3) Dspi 'KvoKvlwv, avec le commentaire de Nicéphore Grégoras (xiv« siècle). — 4) 'AfiBnJXa Tûv bofjivwv YpdijjL|iata. (Synes. De Insomn , p. 134.)
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lisme peu orthodoxe. De tous les modes de divination, le songe lui paraît le plus utile et surtout le plus commode. L'estimable rhéteur refait, avec moins d'esprit sans doute et plus de sentiment, cet éloge du sommeil et des songes que Fronton se proposait d'écrire t. Il s'extasie sur cette délicate attention de la Providence qui met ainsi la consolation à la portée de toutes les bourses et donne le moyen d'employer si bien un temps qui autrement serait perdu.
Dans sa théorie, tous les songes sont vrais; mais il faut que chacun apprenne à les déchiffrer en lui-même et se fasse une éducation personnelle à laquelle ne sauraient suppléer les € liasses de livres (pi6Xta <wxvà) » écrits sur la matière. Selon lui, à l'âge de vingt-quatre ans, un homme est inexcusable d'avoir encore besoin d'interprètes".
Synésius croit devoir se montrer sévère pour ceux qui négligent d'apprendre la langue dé la révélation divine; mais que dirar-t-il de ceux qui, comme ce Cléon ou ce Thrasymède dont parle Plutarque', n'ont jamais eu de songes? Il faudra les déclarer abandonnés de Dieu, et c'est une conclusion bien dure pour une dqctrine si charitable.
Tandis que TÉglise d'Orient restait ainsi ouverte à la philosophie, pour laquelle elle avait un invincible penchant, l'Église latine, disciplinée comme une armée, arrêtait l'ensemble de ses croyances sous la dictée de saint Augustin.
Augustin fixa l'opinion orthodoxe du christianisme occidental sur la question ^es oracles dans un écrit spécial intitulé de Dwinatione dœmonum. Il restreint beaucoup la part de la supercherie dans le fonctionnement des oracles, car il en trouve tout le mystère suffisamment expliqué par l'intervention des mauvais anges. Un homme assez pénétré de la
1) FaoNTO. Epist, ad Jf. Aurel.^ I, 4-5. De feriis Alsiens,, d. — 2) Stnks. /Wd., p. 153-154. — 3) Plutabch» Def. orac», bO.
croyance au merveilleux pour expliquer comment le démon agissait sur l'imagination d'une vache égyptienne, afin de lui faire engendrer un veau qui répondît au signalement d'Apis S ne devait pas être tenté de réduire les consultations des oracles à n'être plus qu'un artifice grossier. Toute révélation qui ne vient pas de Dieu vient des démons. Dieu a parlé jadis, soit par allocution directe, soit par des voix mystérieuses ; soit en songe aux patriarches d'Israël ; par inspiration aux prophètes et même aux sibylles, pour lesquelles Augustin ressent une véritable admiration. L'admission des sibylles au sein de la « cité de Dieu » est peut-être une inconséquence chez un docteur qui damne en masse tous les Gentils, mais cette décision eut désormais force de loi et les sibylles prirent place à côté des prophètes. Dieu se réserve encore d'envoyer de temps à autre des avis au moyen d'apparitions ou de songes. Augustin raconte lui-même qu'une femme, nommée Innocentia, affligée d'uu cancer au sein, vient d'être avertie en songe de la façon dont elle doit se traiter pour être guérie*.
Les révélations des démons affectent les mêmes allures, parce que le diable imite autant qu'il le peut les procédés divins. Il y a donc des songes et des prophéties diaboliques, et ce sont là les seules formes de divination qui puissent tromper les chrétiens *, car toutes les pratiques de la divination conjecturale sont évidemment d'origine démoniaque.
Pour rendre compte de la prescience des démons, Augustin combine les diverses raisons alléguées avant lui. D'abord, les démons ont des facultés supérieures aux nôtres. Capables de se transporter rapidement d'un lieu à un autre,
i) Augustin. Ctv. Dei, XVIH, 5.-2} Comme, par exemple, les toîx qui sortaient de l'arche. (AuGusT. ^ic. Dcij X, 17.) — 3) Augustin. Civ. Deiy XXII, 8. — 4) Voy. radjuration à l'endroit des songes diaboliques {noctium phantasmata), dans l'hymne liturgique Te lucis ante termimim. Cf. Nuyia... ^iaïuax* dv£(pwv. (EuRip. I})hig. Taur,^ 1231.)