LANGAGE SYMBOLIQUE
la grenouille, les eaux; par l'oiseau, Tair; par le javelot, leurs armes, et par le soc, leur sol. Mais Xiphodrèâ interprétait d'une façon tout opposée. Il disait : « A moins de nous envoler comme des oiseaux, de nous enfoncer sous terre comme des rats, ou sous Teau comme des grenouilles, nous n'échapperons pas aux traits de ces gens-là; car nous ne sommes pas maîtres du sol*. »
Les Grecs supposaient donc que les dieux parlaient comme Idanthura, par voie d'énigmes, et que c'était aux plus intelligents des hommes à pénétrer leur pensée. Un oiseau comme l'aigle, par exemple, symbole de la force, pouvait bien, en se lançant impétueusement en avant, entraîner derrière lui une armée. La réflexion, une fois engagée dans cet ordre d'idées, creusait le problème plus avant ; elle supposait qu'aucun des actes de l'oiseau n'était insignifiant, qu'il fallait tenir compte de la direction, de la rapidité, de la régularité ou des écarts de son vol, de son attitude, en un mot de tout ce qui constituait l'expression symbolique étudiée jusque dans ses nuances. Ainsi naissait spontanément l'ornithomancie qui, chez les Grecs, semble avoir été la plus ancienne des méthodes régulières de divination. Le symbolisme dut franchir rapidement ce premier stade de son développement, où les rapports créés par lui sont encore faciles à saisir, pour s'obscurcir et se disperser en une série de rapports dérivés dont on oubliait peu à peu le point de départ, comme une écriture idéographique qui s'use, s'abrège, se décompose, et finit non-seulement par ne plus ressembler au type original, mais par remplir d'autres fonctions.
La mantique grecque en est déjà là quand elle apparaît dans l'histoire. Aussi les Hellènes pensaient-ils que l'esprit humain
i) Phbhecyd. ap. Clem. Alex. Stiom. V,p. 671. Oxon. [Fragm. histor, grsc,^ éd. MûUer (Didot) I, p. 98.]
n'avait pu s'élever spontanément à Pintelligence du langage divin. Ils estimaient que les dieux, tout en gardant la liberté d'employer des symboles quelconques et affirmant parfois cette liberté par des prodiges inconnus jusque-là, avaient cependant limité le nombre et précisé le sçns des signes ordinaires. Après avoir fixé ainsi ce qu'on pourrait appeler la grammaire de leur langue symbolique, les Immortels en avaient révélé le secret aux devins primitifs, fondateurs de la mantique nationale. Une tradition pessimiste, issue de renseignement orphique, prétendait que la divination conjecturale avait été donnée aux hommes, comme le feu, par Prométhée, en dépit des dieux olympiens*; mais Topinion générale voyait dans les devins de Page héroïque, Mêlampus, Tirésias, Amphiaraos, Mopsos,CaIchas, les disciples immédiats et comme les confidents des dieux*. La meilleure preuve que les principes de la divination avaient été révélés à l'origine, c'est qu'il se produisait encore parfois des cas miraculeux de science infuse, de « divination innée, » Les héros d'Homère ne doutent pas de la lucidité prophétique dont Hélène fait tout à coup preuve devant eux% et Hérodote raconte longuement de quelle façon s'éveilla chez Evénos d'ApoUonie la faculté divinatoire*.
Une fois constituée par des hommes privilégiés, la mantique fut susceptible d'être enseignée comme une science ordinaire, car les dieux ne changeaient pas arbitrairement les règles qu'ils , s'étaient une fois imposées. Ils y étaient même si fidèles que Ton pouvait pénétrer et divulguer leurs pensées en quelque sorte malgré eux, et qu'ils furent plus d'une fois obligés de punir des devins indiscrets. L'expérience, en permettant de vérifier au fur et à mesure la
1) Voy., iEscHYL. Prometheus, 484-499. — 2) Voy., toi. II, Les Devins héroïques, — 3) Voy., supi-a, p. 109. —4) Herod., IX, 93.
RÉYÊLATION PRIMORDIALE 119
justesse des interprétations, aurait pu même ajouter quelque chose à la certitude des résultats obtenus par la mantique. Mais, comme toutes les sciences révélées, celle-ci atteignit du premier coup à sa perfection ; THellade n'eut jamais de devins plus habiles que Mélampus et Tirésias.
Le symbolisme, rendu intelligible par une convention primordiale, a été le principal aliment de la divination inductive. Toutes les pratiques divinatoires relèvent de lui par quelque côté. La méthode cléromantique, celle de toutes qui s'en éloigne le plus, n'en est pas indépendante. C'est par voie d'allusion symbolique qu'un mot agréable ou malsonnant, qu'une phrase décousue s'applique à une préoccupation présente, et c'est le symbolisme encore qui a attaché à l'avance l'heur et le malheur aux divers coups de dés.
La diversité des méthodes édifiées gur ce fonds commun est telle qu'il n'est pas facile de ranger dans un ordre satisfaisant ces inventions bizarres. Les anciens se sont contentés de catégories vagues où l'on voit tantôt les disparates réunis et tantôt les affinités méconnues. Xénophon^ et Philochore^ enferment toute la divination conjecturale dans trois de ces catégories : les auspices (oîwvoî), les symboles (oûfxpoXoi), c'est-àdire tout ce qui est fortuit, et les saanfices pualai) ou la divination par les entrailles. Varron proposait de répartir toutes les méthodes, d'après la nature des signes employés, en quatre groupes correspondant aux quatre éléments*. Il obtenait ainsi la géomancie, l'hydromancie, Taéromancie et la pyromancie. La classification des auteurs grecs est confuse, et celle de Varron, dont le moindre défaut est de donner des acceptions nouvelles à des mots reçus^ est trop superficielle
\) Xenoph. Mem.^ I, {, 3. — 2) Voy. G. Wolpp. De phil, exorae. haur,,p. 46- 48.-3) Varh. ap. Sehv. jEn.,l\\, 359. — 4) Dani ce système, il faudrait, par exemple, attribuer l'astrologie k h pyromancie, comme le fait Servius (ifrtd.), et disperser un peu partout les méthodes clôromaotiques.
pour être discutée. A plus forte raison ne peut-on attendre aucun secours desscoliastes et compilateurs qui avaient perdu le sens de la tradition sans le remplacer par la réflexion personnelle. Ceux-là distinguent les présages qu'on trouve chez soi de ceux qu'on rencontre en route, et paraissent ranger dans les auspices (oîwviarixiî) tout ce qui n'est pas fourni par le hasard ^ A défaut d'une classification historique qui nous montrerait l'âge relatif des méthodes, ou d'une classification philosophique qui nous en indiquerait la filiation, l'une étant trop peu ordonnée pour un exposé, et l'autre trop indépendante des faits pour une histoire, nous essayerons d*un arrangement éclectique assez complaisant pour se prêter à toutes les exigences.
Il faut d'abord écarter, comme échappant à toute prévision, et par suite à toute règle, les prodiges. Les incidents prodigieux ne constituent pas, quant à la nature de leurs symboles, une catégorie spéciale de signes. Ils forment l'appoint de toutes les méthodes, le complément ajouté par les dieux, suivant l'opportunité, aux signes prévus dont elles disposent. La tératoscopie n'est donc point une forme particulière de la divination, mais la divination tout entière aux prises avec le merveilleux. Nous en dirions volontiers autant de ces mille incidents fortuits que Philochore confondait sous la dénomination générique de « symboles, » c'est-à-dire de rapports instantanément saisis ou créés par la réflexion '. « Des modes de divination qu'on appelle artificiels, dit Cicéron, les uns ont leur garantie dans les monuments et dans la tradition, les autres consistent dans une explication improvisée'. »
i) Suidas, s. y.O?<t)vo(. La confusion des mots et des idées est telle que Marcianus Gapella appelle tout spécialement oionistique Tenthousiasme prophétique ; Oionistike tertia est (aprèi l'astrologie et la symbolique), per quam trifms illa ventura denuntiat atque omnis eminuil nostra cortina (Marc. Cap., IX. p. 303 G.) — 2) Cf. Procop. Bell. Goth., IV, 21. — 3) Cic. Divin., I, 33.