DIVINATION DOMESTIQUE ET VIATIQUE
de l'heure, de la pensée ou préoccupation de l'observateur lors de la rencontre, entraient dans un labyrinthe où pouvait seul les guider le savoir des spécialistes, symbolodidactes ou interprètes de tous les cas fortuits^ « Si un rat, ditThéophraste en parlant de son superstitieux, lui a rongé un sac à farine, il court au devin, qui ne manque pas de lui enjoindre d'y faire mettre une pièce. » La consultation eût été plus longue que Théophraste ne veut bien le dire, car rien n'est insignifiant dans un symbole bien étudié. Mais, nous l'avons dit, la symbolomancie n'est pas une méthode définissable; elle s'applique indistinctement à tous les signes qui ne sont pas constitués en système indépendant : elle est encyclopédique comme l'interprétation des songes avec laquelle elle a beaucoup d'affinités, le symbole étant à Tétat de veille ce qu'est le songe pendant le sommeil". La divination par les animaux terrestres ne saurait donc être circonscrite ni prendre un caractère qui lui soit propre. Elle a été une matière inépuisable de conjectures, un chaos dans lequel les devins ont pu introduire à leur gré des systèmes arbitraires, mais non pas un art constitué et soustrait autant que possible à rimprévu.
Une seule partie de cette science vague a été régularisée, c'est celle qui avait pour objet de reconnaître au préalable, d'après l'attitude des victimes, si les sacrifices devaient être ou non acceptés par les dieux. Ces observations servaient en quelque sorte de préface à l'inspection des entrailles : elles n'avaient qu'une valeur relative et ne fournissaient qu'un pronostic général. La théorie voulait qu'on laissât la victime
i) Ainsi les soldats de Timoléon s'effrjycnt, non parce qu'ils renc mirent lin mulet, mais parce que le mulet était chargé d'achc, l'iierho des tombeaux. CPlct. TimoL, 26.) — Des loups mangent les chùvres d'un troupeau, sans toucher aux moutons : c'est presque un prodige. (Pausan., IX, 13, 2.) — 2) Voy., ci-do-souS; pour plus amples renseignemeuls. le chapitre de VOni* t^omancic.
suivre son instinct ; mais la pratique ne pouvait appliquer tout à fait la méthode expectante. Il fallait bien tirer ou pousser la victime vers Tautel et la contraindre à subir les apprêts du sacriiSce. On jugeait ainsi de sa docilité ou de sa résistance ; on interprétait son silence ou ses cris. A Delphes, on essayait les chèvres à immoler en leur jetant quelques gouttes d*eau dans Toreille ou sur le pelage, pour voir si ranimai resterait morne ou réagirait sous cette excitation*.
Les nécromants demandaient davantage au bélier noir qu'ils employaient dans leurs évocations. Ils le prenaient par une corne ou par les pieds de devant et le faisaient marcher ainsi debout en décrivant un cercle. Le bélier suivait d'abord docilement l'impulsion, puis s'abattait tout à coup à l'endroit précis où il fallait évoquer l'ombre désirée*. On observait aussi, dans les sacrifices divinatoires, si la victime frappée tombait sur le flanc gauche ou sur le flanc droit; si elle expirait sur-le-champ ou tardait à mourir'. A Onchestos, en Béotie, on tirait des présages de l'instinct des chevaux voués à Poséidon Hippios. Ces animaux, livrés à eux-mêmes, devaient ramener dans l'enceinte du temoios un char auquel ils étaient attelés*.
On peut t\ peine faire rentrer dans une classification quelconque l'expérience bizarre que fit, «sur le conseil d'un Juif, » dit Procope% le roi Théodat. Pour savoir l'issue à venir de la guerre engagée par Justinien contre les Goths, il enferma, dans trois étables, trente pourceaux qualifiés les uns de Goths, les autres de Romains, les autres de soldats impériaux, et s'aperçut que les Goths étaient les premiers à mourir d'inanition. Ce procédé fut imité, ù la même époque, par un duel entre un Bélisaire et un Vitigès de fantaisie*.
1) EiRiPiD. Ion, 227 sqq. 421 sqq. — 2} Sl'idas, s. v. 'Ij/aYtoY:?.— 3) Pskl- Lrs. De op, Dxmon,^ p. 33-39. — 4) Hyun. uom. Ad ApolU^ 230 sq«i. — 5) Procop. BelL Gottliic, I, 9. — 0) Pnocoi». fbid,, I, 20.
ICHTHYOMANCIE 151
Quant à là divination par les poissons (îxOjorjixvTsfa)*, elle ne paraît pas avoir obtenu droit de cité en Grèce. Bien qu'Apollon eût pris lui-même la forme d'un dauphin pour conduire les Cretois à Krisa, que Protée, le pasteur des phoques, fût un prophète émérite, et que l'eau fût l'élément divinatoire par excellence, la religion grecque se refusa à inscrire au nombre des animaux mantiques les poissons qui jéchappaient à l'application des principes généraux de la divination animale, puisqu'ils n'ont pas de voix*, qu'on ne les rencontre guère et qu'ils ne figuraient pas dans les sacrifices. « La race des poissons, dit un interlocuteur de Plutarque, est tout A fait étrangère à nous. Ils appartiennent à un séjour différent : il semble qu'ils soient nés et qu'ils vivent dans un autre monde. 11 n'y a de leur part ni regards, ni voix, ni services retidus... On ne saurait utiliser de leur vivant ces animaux'. » « C'est par milliers, est-il dit ailleurs, que se comptent les avertissements et les prédictions que les dieux nous communiquent par l'intermédiaire des animaux terrestres et des volatiles, tandis qu'il n'y a point un seul fait du même genre à alléguer en faveur des animaux aquatiques ^ »
Cependant, cette exclusion était plutôt arbitraire que fondée sur des raisons théoriques, car les plus muets et les plus stupides des animaux pouvaient servir d'instruments à la Providence. Les religions orientales se montraient moins dédaigneuses*. En Syrie, on servait chaque jour des poissons
I) Athen. Ptipnos, VIII, §8. — "1) Aris'ote a cordait une voix, c'est-5 dire la faculté de produire des bruits, à deux espèces a le scare et le cochon de rivière. » (Athen., VIII, § 3}. Là-dessus, Cléarque de S A s avait la prétention de faire croire q .e lei poissons du Ueuve Ladon, en Arc d e, avaient de la voix et môme une voix irés'forîe. '76/6^., §0 ) Mnaséas de Pairije en dit autant du Clitor, sousafiluent du Ladon {ibid,^ § 3, Plin.,IX, 19, 70), et Philoste; Innos <ie Cyrène, assurait que ceux de TAroanios (afUuent du Ladon) siftlaient u comme des grives. » (Ibid,, § 3.) — 3) Plutarch. Quœst, conviv,^ IV, 4. — 4) Plut. SollerL anim.^ 22.-3) Cf. le voi^ des poissoni r^-vélateurs lians les cosmogo* nies de la Cbaldéo et de Tlndc.
152 DIVINATION INDUCTIV5
à la déesse Âtargatis^ qui protégeait tous les habitants des eaux et particulièrement les sardines et anchois, soustraits par ce privilège à la consommation profane'. Dans le temple d'Hiérapolis, siège d'un oracle renommé, on nourrissait des poissons sacrés*.
Nous n'avons pas à rechercher pour quelle part entrent dans ces usages les souvenirs des mythologies de l'Inde et de la Chaldée, riches en divinités ichthyomorphes». Nous constatons seulement Texistence en Lycie d'une divination spéciale fondée sur l'observation des poissons ou plutôt de leur ins-^ tinct le plus apparent, l'appétit. Cet usage avait été rattaché au culte du grand dieu Lycien, Apollon. A Sura ou Syrra, sur le bord de la mer, on trouvait un temple d'Apollon, au pied duquel les vagues avaient creusé comme une sorte de gouffre. C'était aux poissons vivant dans cet abîme sacré que s'adressaient les consultants. On leur jetait des morceaux de viande coupés, comme prémices du sacrifice, sur des veaux immolés. Ces lambeaux avaient été au préalable rôtis et fixés, dix par dix, à deux broches de bois. Le prêtre assistant nommait au fur et à mesure les espèces de poissons qui s'approchaient*. Plus ils étaient nombreux et affamés, meilleur était le présage. Quand ils restaient sourds à Tinvitation ou venaient en petit nombre, et surtout quand ils repoussaient les viandes à coups de queue, le présage était funeste.
Le même usage existait dans une autre bourgade de la Lycie, àLimyra, avec cette différence qu'on expérimentait sur des poissons d'eau douces
i) Mnaseas ap. Athen., VIU, § 37.Mexand. Dsisid.yîv, 4. Plut. SupersUL, 10. — 2)LucfAN. Dca Syr,^ 4lî. Voy., vol. III, Oracles syriou, — 3) Cf. Hyokm. Poet, a^fron., 30 vPisces). — 4) Plutarch. Sollcrt. amm., 42. JEuxs.Uist.Anim.,\{\\f IS; XII, i. PoLYCHARM.ap. Atuex. Vni, §8. Hesych. s.v.ïoupa. — :))Puîf.,XXXf, 2, i8. Ces rites ichthyomantiqucs paraissent avoir été importés en Eub'ée, car Athénée (VU, § 3) rapporte qu*on jctiit aux mulets do la fontaine Arétbuse, près de Chalcis, « de?, entrailles de vjclime's et des ''romages vcrl?. »