‹ Histoire de la divination dans l'antiquité (volume 2)Chapitre 67 sur 149 · ORIGINE EXOTIQUE DE LA METHODE 16Ô · texte numérisé non relu

ORIGINE EXOTIQUE DE LA METHODE 16Ô

repoussé par les dieux. Lorsqu'on brûlait sur le brasier de l'autel les cuisses des victimes, on regardait si la fumée montait droit vers les Immortels. Si la colonne de fumée paraissait tourmentée ou arrêtée dans son ascension, il y avait lieu de craindre le courroux des dieux : de même, si les viandes résistaient à la cuisson ou tombaient par terre •. Ces observations, corroborées par celles qu'on avait pu faire au préalable sur la victime vivante, fournissaient des présages généraux sans l'intervention de l'art mantique proprement dit. Les indices recueillis dans les sacrifices homériques constitueront plus tard la matière d'un art divinatoire spécial, V empy romande* f mais n'ont rien de commun avec l'extispicine ou autopsie des victimes.

Les Grecs ont, comme toujours, satisfait à peu de frais leur curiosité en cachant sous des légendes Toriginè ignorée de cette science. Les uns la disaient inventée par Delphos, flls de Poséidon', les autres révélée par l'éducateur de l'espèce humaine, le Titan Prométhée, qui aurait ainsi payé de son propre foie son indiscrétion. C'est moi, dit le Prométhée d'Eschyle « qui ai enseigné aux hommes quel poli et quelle couleur doivent avoir les entrailles pour être agréables aux dieux, et aussi les configurations multiples de la rate et du lobe*. » D'autres enfin en attribuaient l'idée première à Sisyphos* ou à rinêvitable Orphée*.

Ces légendes ne sont d'aucun secours pour résoudre la question d'origine. Nous savons que l'extispicine, inconnue du temps d'Homère, était, au contraire, familière aux Grecs contemporains des guerres méJiques, et que, avant cette époque, elle était déjà devenue, aux mains des lamides d'O-

1) UuM. Hiad.y I, 460-462; Xï, 773. — 2) Voy., s\iv Vcmpyromancie, le chapitre suivant. — 3) l*UN., VII, 50, 203. Nonnus, Synag. hisl», 61. — 4) iEs- CHYL. Prometh.f 493 sqq. — 5),DioDon., Vï, Fragm, — 0) Orph. Argon, ^ 34,

lympie, un instrument perfectionné de divination*. Nous savons de plus que l'inspection des entrailles formait une branche importante de l'baruspicine étrusque* et aussi de l'art pratiqué par les devins asiatiques de Telmessos, en Carie». La Carie est un point intermédiaire entre la Grèce et Cypre. A Cypre, on trouve Zeus honoré sous le nom de « dissecteur d'entrailles («cXayy^voTiiioç) * » : l'oracle de Paphos y fonctionnait par extispicine, sous la direction des Kinyrades, et là fut pratiquée, dit-on, pour la première fois, la dissection mantique des pourceaux^ Hésychius nomme même Cypre, concurremment avec la Chaldée, comme étant le pays où l'on inventa de sacrifier aux dieux*. En suivant cette piste, on arrive à Babylone dont les rois, suivant l'Écriture, observaient le foie des victimes'. Hérodote croyait l'extispicine originaire d'Egypte', et l'on n'avait abandonné cette opinion que pour se tourner vers l'extrême Orient. D'autre part, les Toscans conservaient dans l'exercice de cet art une supériorité marquée.

La conclusion qui ressort naturellement de ces faits rapprochés est que l'extispicine a pu être importée en Grèce à la fois par l'Occident et par l'Orient. 0. MûUer soupçonne que lés lamides d'Olympie, dont quelques-uns étaient établis en Sicile, ont dû servir d'intermédiaires entre la Grèce et l'Étrurie, et il croit pouvoir fixer au vi« siècle la date de l'importation de l'baruspicine étrusque dans les rites divinatoires de la Grèce*.

i) Voy., vol. Il, Devins lamidcSy^ Oracle de Zeus Olympios,— 2) Voy.,vol.lV, les Haruspices. — 3) Cic. Divin. ^ I, 41. — 4) Athen. Deipn,^ IV, §74. — 5)Tatian. Adv, GrxcoSy 1. — 6) Uesych., s. v., -jfXwoâxi. — 7) Ezech., xxi, 26. ' M. F. Lenormant {La Divination chez les Chaldéens^ p. 59) est conduit à penser que la divination par les entrailles est réellement venue de Babylone. En effet, les textes curieux q l'il cite rp. 56-57) prouvent surabondamment qu'elle y était pratiquée, et. l'antiquité de la civilisation chaldéenno permet d'attribuer l'initiative on cette m-itière aux devins de la Cbaldée. — 8) He- BOD., n, 57. — 9) 0. Mi:LLER, Eti^usher^ If, p. 187. Pour ce qui est de la date, 0. MaUcr se ralliq à l'avis de Bôttigf^r {Idccn zur KunstmyîhoL^ p. 67). C'est

HIÉROSCOPIE GRECQUE 171

Une fois entrée dans l'usage, Textispicine put être modifiée par l'influence des traditions de Telmessos qui, en admettant d'antiques relations entre l'Étrurie et l'Asie-Mineure, n'étaient peut-être pas très-dififérentes des traditions étrusques.

Ce que nous connaissons de la méthode hellénique ne nous permet guère de la distinguer de l'haruspicine occidentale. Nous ne possédons aucun ouvrage ancien traitant spécialement de la matière. Les traités d^s Sacrifices de Philochore et de Démon sont perdus, aussi bien que l'ouvrago du devin Dion, mentionné par Clément d'Alexandrie'.

Tous les animaux n'étaient point propres à l'autopsie divinatoire. Les Grecs, qui semblent avoir pris peu dégoût pour cette méthode exotique, sans oser cependant en contester la valeur, se bornaient à un petit nombre d'espèces, chevreaux, agneaux* et veaux. L'Iamide Thrasybule, contemporain d'Aratus, y ajouta le chien'.

Parmi les viscères, le foie est, pour les Grecs comme pour les Étrusques, le siège par excellence de la divination, le « trépied de la man tique*. » Sans tête ou lobe (tiKap d(Xo6ov — dfXoSa Up4), il présage la ruine et la mort. Ainsi furent avertis de leur fin prochaine Cimon, Agésilas et Alexandre*. Mais ce premier examen n'était que le commencement d'une analyse compliquée où l'on passait en revue tous les signes ou « langues* » du foie. L'art, assez simple au début, dut, comme il arrive toujours, se surcharger de distinctions

vers cette époque, en effet, qu'apparaît, dan* les œuvres de Théognis(TnEOGN. Pragm, 5i5, éd. Bergk), la pre nière allusion aux « entrailles l>rûl»ntes. » Mais c/est là une pieuve bien faillie, car la dissection se pratiquait sur les entrailles encore palpitantes, et ces a206[iEva hpd^ pourraient revenir de droit à Venêpy romande. — i) Voy. Lobeck, Aglaoph,i p. 883. — 2 On trouve, pour la dissection des agne mx, le mot spécial dl[ivoaxo7s(a ou â(xvoxo7:{a. — 3) Pausan., YI, 2, 4-0. Les Chaldéeas, au contraire, disséquaient un grand nombre d'espèces an maies (F. Lenobmant, ibid. p. 5o). —4) Philostr. Vit. ApoU.y VIII, 7. — 5) Plut. Cimon, 18. Alex^^ 73. Xenoph. Uellen., \\l, 4, t . — 6) Hgsych.,

B. V. rXca99fti,

arbitraires et incohérentes. On peut bien deviner que les « portes» du foie (rix« — So^aO, dont le rétrécissement était un fâcheux présage \ étaient les ouvertures de la veine porte, mais où retrouver et comment répartir toutes ces régions désignées par les noms bizarres de : foyer, table, tombeau, couteau, dieu, fleuve, lien, barrière'? etc.. Le foie occupait tellement les hiéroscopes grecs qu'ils négligeaient presque complètement les six autres organes étudiés par la science complète, à savoir le cœur, la rate, l'estomac, le poumon et les deux reins*.

Comme les Étrusques aussi, les Grecs contrôlaient les indices fournis par la simple inspection en faisant bouillir les entrailles. On rapporte qu'Hippocrate, le père de Pisistrate, sacrifiant à Olympie, vit les entrailles de la victime bouillir dans la chaudière avant qu'on ne l'eût mise sur le feu*. Le trépied grec était, du reste, admirablement propre à cet usage. Cependant les Grecs ne paraissent pas avoir eu régulièrement recours au supplément d'informations que fournissait l'épreuve de la cuisson en vase clos; ils préféraient sans doute observer, selon la vieille coutume nationale, les incidents produits par la combustion sur le brasier.

L'extispicine grecque, comme toutes les autres méthodes divinatoires de la Grèce, n'eut jamais la régularité d'une tra-

i) DioCass., LXXVIII) 7. — 2) 'Ejzlst; yoipoç — tpànsÇa — A(5Xoy Tp4«cÇa— liçoç

— {xdtyaipa — 0e6ç — roTa[A6ç — $s7[jl6( — xwXuTi'ip — 6t6:r:pa — St6axoupot — tf(Ù7\

— lnt6oX(c — Sijiç. D'après Hesych., s. v., Paot. Ira?., s. v. xdt^oç. Porphtr. Abstin.^ il, 52. Schol. Stat. Thcb,^ V, 176. — 3) Niceph. Gregor. adSynes. Jnsomn,^ p. 359. Cependant, pour ce qui concerna le cœur, les Grecs ont le mot xapBiouXxEfv r= fissiculare. En fait, Textispicine grecque resta confinée dans Vhépatoscopiey et le terme de Uiy ligue (>jtix7)) s'applique d'ordinaire à rcmpyromancie pratiquée sur. les malières du sacrifice (Schol. iEscHTt. Prom.f 484 406., et ci-dessuus, empyromancie). Aussi Nie. Grégoras, pour défînir la science entière, Tappellc-t-il rp^po^otç >jtix^ xaX £vto(ioc. La dissection divinatoire sera, du reste, examinée de plus près au vol. IV, lorsqu'il sera question des haruspices toscans. Une étude plus développée aurait eu ici rinconvénient de confondre des ri'cs distin t?. — 4) IIerod. î, 59.

DÉCADENCE DE L'EXTISPICIN E 173

dition hiératique. Elle se prêta d'elle-même aux innovations et subit particulièrement Tinfluence de l'astrologie, lorsque les astrologues eurent distribué les influences planétaires dans les diverses parties des corps organisés. Elle tomba ainsi sous la dépendance d'une doctrine envahissante qui la réduisit à n'être plus qu'une constatation de l'hégémonie sidérale, comme la chiromancie ou la métoposcopie. Il y avait, du reste, une affinité incontestable entre Textispicine et l'astrologie, affinité que mit en évidence le nom de micrO" cosme^ appliqué par certains philosophes à l'homme et applicable aussi aux animaux. Onosandre, qui écrivait au premier siècle de notre ère, l'avait déjà remarqué en disant que la divination par les entrailles est « de l'astrologie sous un aspect différent'. y>

La vogue de l'extispicine en Grèce se trouve ainsi resserrée dans une période assez courte. On peut dire qu'elle a remplacé l'ornithomancie de l'âge héroïque, et que celle-ci, à peu près délaissée pour la méthode rivale, lui a pourtant survécu. L'inspection des entrailles, mise en honneur par les lamides, commence à pénétrer dans la religion officielle des Athéniens vers le temps de Selon. Elle fut sans doute adoptée simultanément à Delphes, dans les alentours de l'oracle, où l'empyromancie était pratiquée de temps immémorial. Les théories envoyées d'Athènes à Délos et à Delphes stationnaient, l'une à Délium, l'autre à Œno3,pour consulter les entrailles des victimes*. Les tragiques constatèrent la supériorité de Textispicino sur l'ornithomancie en montrant, par exemple, Tirésias soucieux de confirmer ses présages ornithoscopiques par les indications tirées des victimes', et

\] Onosand. Slrateg.^ X, 28. — 2) Philochor. Fragm, io8 [Fragm^ IJisL grxc, I, éd. Mùller-Didot]. Cf. 0. Mulled, Die Dorier, 1«, p. 241-242. — 3) So- PHOCL. Antigon,, i020. Ces iDdlcations scut encore, il est vrai, d'oriirine enifiyronian tique, comme le voulait la vraisemblance historique.

Platon dota, comme nous Pavons va, la méthode alors en vogue d'une théorie plausible.

Mais cette méthode avait contre elle do se prêter facilement à la fraude. On en vit un exemple curieux lorsque le roi Attale imagina d'imprimer artificiel lement le mot mkii (Victoire), sur le foie d'une victime*. L'auteur des PhilosopAwm^wa donne la recette de ce genre de supercherie* « Pour que le foie apparaisse avec une inscription, dit-il, on s'y prend de la sorte : Dans la main gauche, on écrit ce qu'on juge approprié à la question, en caractères formés avec de la noix de galle et du vinaigre fort. Puis on tient quelque temps le foie soulevé avec cette main ; il prend les caractères et on le dirait gravé'.» Il se pouvait aussi que les sacriflcateurs fissent violence à la divinité en recommençant l'expérience jusqu'à ce qu'ils obtinssent les signes demandés. Le néopythagorisme, et plus tard le néoplatonisme, firent ce qu'ils purent pour discréditer cette divination sanglante. Elle ne disparut pas plus que les sacrifices, qui lui fournissaient un aliment sans cesse renouvelé, mais elle retourna aux rites empyroman tiques', ou elle se confondit avec l'haruspicine étrusque, dont il devient dès lors impossible do la distinguer.

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