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CHAPITRE QUATRIÈME

DIVINATION CLÉROMANTIQUE [*]

Caractère déromantique commun à plusieurs méthodes. *- Méthodes propres à la cléromancie ou divination par le sort. — Pierres ou cailloux, fèves, baguettes, feuilles, tablettes, osselets, dés cléromantiques. — Antiquité de la cléromancie : légende des Thries. — La cléromancie â Delphes, Dodone, Oljmpie, Boura. — Sorts poétiques. — Table déromantique d'Attalia. — Applications diverses de la méthode.

Un certain nombre des méthodes énumérées jusqu'ici appartiennent déjà par leur principe à la divination déromantique. Elles cherchent à laisser à la Providence, entrevue sous la forme indécise du hasard, un libre jeu et une carrière ouverte dans l'imprévu.

La clédonomancie, sous ses diverses formes, se distingue à peine, pour la théorie, des consultations rhapsodiques dont il sera question tout à Theure, et les objets inanimés sur lesquels se pratiquaient les expériences relatées plus haut

[*] Bdlengercs. De Sortibus {op. «*(., ap. Grœv. Thés., V).

lo. Eenderg. Diss, de Sortilegiis, Upsal. 1705.

Ce. g. Scbwartz. De sortibus pàelicis. Altdorf. 1712.

W. Chbtsandek. Oraiio de sortibus, Halœ. 1740.

Du ResifEL. Recherches historiques sur les sorts appelés communément par les païens Sortes Homericse, Sortes Virgiliaoœ, ei sur ceux qvi^ parmi les chrétiens, ont été connus sous le nom de Sortes Sancto^nm. (.Mém. de TAcad. des iDscr., XIX [1744], p. 287 sqq.

H. Benzel. é'C sortibus veterum* Lips. 1745.

H. W. ScHOLz. Sulle rappresentazioni délia Fortuna. (Annal. lastit. [Rom ], 1839, p. 121-127.)

G. ILuBEL. Ein Wiirfenorakel, (Hermès, X (1876), p. 103-202.)

remplissent un oflace analogue à celui des dés et des astragales cléromantiques. Il y a seulement cette différence que les instruments de la cléromancie ne sont point, comme ces objets, doués d'une vertu magique attachée à leur forme ou à leur substance. Ils représentent simplement une convention formulée à l'avance, et le sort peut répondre également bien avec les signes indiqués, quelle que soit la matière qui les porte.

La cléromancie vxXTjpoixavTEia-fiaïTixïi iik xX^ipSiv) est la divination par voie de loterie ou tirage au sort (xXîjpoç — sortilegium). Cette méthode, à la fois simple, expéditive et inattaquable en théorie, puisqu'elle laisse à la Providence le choix absolument libre entre un certain nombre de signes convenus, a été connue et pratiquée de toute antiquité. Lorsque les héros achéens, provoqués par Hector, tirent au sort le nom de celui d'entre eux qui doit croiser le fer avec le Troyen, ils ne croient pas s'en remettre à un hasard irrationnel, mais à la volonté de Zeus. Pendant que Nestor s'apprête à agiter les sorts dans le casque d'Agamemnon, « les peuples faisaient des vœux et tendaient les mains vers les dieux, et chacun disait, en regardant le large ciel : « Zeus, notre père, que le sort « tombe sur Ajax, ou le fils de Tydée, ou le roi de la riche My- « cènes lui-même*. » Ainsi, plus tard, les démocraties répondaient à toutes les objections élevées contre la compétence électorale du grand nombre et tenaient en bride les convoitises ambitieuses, en faisant désigner par le sort, considéré comme volonté divine, leurs principaux magistrats.

Platon fait du sort un Dieu ', et nous montre l'amas des destinées reposant sur les genoux de Lachesis'. La mythologie vulgaire mettait le sort sous la dépendance d'Hermès, qui prit ainsi le caractère de dieu du hasard ou de

I) HoM. Iliad., Vir^ Ho sqq. — 2) Plat* Itgg,, p. 741ï>. Cf. Pun., II, 7, M* — 3) Tlat. /?fptt6/., X, 617<«.

CLÊROMANCIE PRIMITIVE 101

la fatalité^ artisan des rencontres heureuses ou malheu* reuses et, comme tel, représenté sur le parcours des chemins par des tas de pierres dont chacune avait pu servir à le consulter.

C'est, en efifet, par la lithobolie que paraît avoir commencé la divination cléromantique \

Des pierres, des cailloux, de formes ou de couleurs diverses, jetés sur le sol dans des conditions déterminées, rendaient visible aux yeux le conseil, aflarmatifou négatif, de la divinité. On pouvait diversifier de mille manières les applications de ce principe. Des fèves noires et blanches substituées aux cailloux (xua|xo6oX(a) constituaient un procédé aussi simple. On arrivait ù des résultats plus variés en employant des baguettes entaillées qui, d'après l'étymologie la plus vraisemblable, auraient été les véritables xXîîpoi*, des feuilles ou des tablettes marquées de signes, ou des osselets (iaipatra- Xo|iav«(a) ou do véritables dés (xu?o|juxvTc(a). Ces divers engins pouvaient être maniés suivant des rites divers, agités dans une urne, posés sur une coupe débordante, lancés dans un bassin hydromantique' ou jetés sur une table consacrée (Tp«iîçÇo{MWT£(«;*. Il en fallait parfois moins encore. Les jeux où

i ) AtOo^oX(« — Opio^oX^a — «I^Tj^o^oXfa — 4»tj9oja«vti{«. Sur Hermès xX»jpo|i4vTiç, voy. Bull. Inslit. [Rom], 1859, p. 228 sqq. — Sors Mercurii (c i. l., I, 6017, 9). — IfercuntiJ caelesiis faialis (Orkll. 1400), et les expressions ip{iaroc, 6Ùep|ji(o<, hotn^loç. Cf. L. PRF.LLER. B'ôtn, MyLhol.^ l\ p. 309 sqq. Chr. Mehlis, Die Grundidee des Hermès, etc. Erlangen, 1875-187S. M. W. Roscher (Hermès der Windgott. L»'ipzig, 1878), partant de cette idée qu^Hermès a été à Torigine le dieu du vent, s >utient que la cléromancie a eu pour premier instrument les feuilles di'tpersées au hasard par le veut. — 2) KX?|po« .«erait déiivé de xXifu) d'«-ù vient xXdlSo;, rameau ou baguelte. Voj. Passow. Griech, Worterb., s. ▼. Tb. Bergk. Griech. LUeraturgesch.y I, p. 334. — 3) Yoj. une scène de tirage au sort dans un seau d*eau, entre les prétendants de Casina (Plaut. Casin,,, H, 4-6.). scène empruntée aux KXy)po^(avot de Diphile.^4) Scbol. Find. Pyth,^ IV, 337. Ces tables, dont Tertullien a dit « mensae divinare const^everunl, » n'ont rien de commun avec les tables tournantes des spirites modernes. C'étaient on des tables cléromantiqnes ou des trépieds pourvus de lettres et servant à des expériences pareilles à la dactyUomancie relatée plus haut.

le hasard se combine avec l'adresse, le cottabe, par exemple, étaient utilisés comme engins de divination*.

Les méthodes cléromantiques ont donné naissance aux ex* pressions les plus générales employées dans Tart divinatoire. Le terme y^itù a signifié, d'abord, entailler (des baguettes ou des osselets), avant de correspondre à notre verbe prophétiser : xp»)<î|k5« (oracle) est dérivé de cette racine, et l'on a dit, de tout temps, que la Pythie « tirait (ivaiperv) » ses révélations comme on tire au sort*.

L'histoire de la divination établit, de son côté, par des preuves de fait, la haute antiquité de la méthode cléromantique. La religion apollinienne trouva celle-ci installée à Pytho, de temps immémorial, sous le nom de thriobolie*. Apollon raconte à Hermès qu'il existe « trois sœurs vierges ; ce sont les Thries, qui se complaisent à voler de leurs ailes rapides. La tête poudrée de farine blanche, elles ont leur demeure au fond du vallon du Parnasse : en ce lieu retiré, ^es m'ont enseigné, sans que mon père s'en inquiétât, la science divinatoire dont j'étais avide, enfant encore et gardant mes bœufs. Depuis lors, elles voltigent çà et là, et elles se repaissent de rayons de miel et accomplissent chaque chose. Or, lorsque, rassasiées de miel nouveau, elles entrent en délire, elles consentent, avec complaisance, à dire la vérité. Mais, lorsqu'elles sont privées de la douce nourriture des dieux, elles trompent et égarent en sens divers. Je te les abandonne, et toi, charme ton esprit à les interroger avec soin, et s'il est un

1) Surlout par les amoarenx, qui se sondent pea de théories correctes. (W. KiEiN. Un oracolo d'amore. Annal. Instit. [Rom]., 1876, p. 141-145.) — — 2) Les Latins donnèrent une étymologie analogue au mot cjrrespondant sors — sortir i'. Subhegit eL sortus antiqui ponebani pro surrexit et ^us partidpiOy quasi sit surrectus. (Festus, p. 297, s. v. Surregit.) Sors prit également le sens d'oracle^ et Gicéron se voit obligé de distinguer : sortes ex qu» ducuntur^ non ilta qu» vaticinations funduntur, qu9 oracula verius dieimus. (Cic. Divin, II, 33.)— 3) Lobece, De Thriis Delphicis. Regiomont., 1820. — Voy., ci-dessous, vol. Hï, Oracle de Delphes,

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mortel à qui tu t'intéresses, il pourra souvent consulter ta voix, si toutefois il te rencontre. » Avant de faire à son frère cette concession dédaigneuse, Apollon a eu soin de se réserver pour lui seul la confidence deZeus. «Il n'est point accordé à toi, ni à aucun des Immortels, de comprendre les signes divinatoires que tu pourrais interroger. Cette science est réservée à la pensée de Zeus; et moi, en qui il s'est confié, j'ai promis par ma tête, j'ai juré le grand serment que, hormis moi, nul des dieux éternels ne saurait autrement les prudents desseins du fils de Kronos*. »

L'aède qui formule ainsi les prétentions du sacerdoce apollinien au monopole de la divination, n'a pas reconnu dans les Thriesles Mœres elles-mêmes et ne se rend pas bien compte de leur méthode qu'il assimile au délire des Bacchantes, mais le droit de propriété ou de suzeraineté qu'il reconnaît à Hermès indique bien qu'il s'agit ici de la cléromancie. Nous sommes d'ailleurs renseignés sur les Thries et la thriobolie parles glossateurs de la décadence*. Que le nom, encore mal expliqué, de Optai, soit devenu commun après avoir été celui de personnes mythologiques, ou inversement, il n'en est pas moins constant qu'on appelait thries des galets ou cailloux qui servaient à la divination ou même, par extension, les prédictions qu'on en obtenait. La légende des Thries se complique encore et se dénature en passant de Delphes en Attique, où se trouve le dème de Thria et la plaine Thriasienne, et où les devins qui se réclament d'Athênè Skiras pratiquent en grand la thriobolie. Là, il faut que, bon gré mal gré, la déesse locale, Athênè, accepte le patronage de cette industrie. Ceux qui voulaient bien croire à la légende delphique prétendaient que les Thries avaient cédé leur art à

{) Hymx. Hom. In Mercur.y 3o2 sqq. (Trad. P. Giguet.) — 2) Etyii. Magx. Hesych. Stepa. Byz., s. v. Bpîai. Bekk. Anecd, Grspc.^ p. 265. Zenob. Cent»^ V, 75.

Âthéûô ; les autres disaient que la divination par les cailloux était une découverte d'Athénè elle-même. On gardait même le souvenir d'un temps où la thriobolie avait une vogue telle qu'Apollon s'en était ému et avait intrigué auprès de Zeùs pour fausser ou discréditer cette méthode mantique.

A Delphes comme à Athènes, la légende, si incohérente qu'elle soit, atteste l'existence d'une divination cléromantique antérieure à l'installation de l'oracle apoUinien. Lacléromancie ne fut pas même complètement exilée de Pytho par Apollon. Elle put y être employée, concurremment avec d'autres méthodes, dans les consultations préparatoires ; par exemple, pour déterminer l'ordre dans lequel les consultants seraient introduits; ou encore, après coup, en face d'un oracle amphibologique, pour décider lequel des deux sens possibles devait être préféré. Un vase peint nous montre une femme pratiquant la lithobolie sur le pavé même du temple\ Enfin, le sacerdoce pythique usait lui-même de pratiques analogues pour régler l'accomplissement de certains rites, et l'on voit la Pythie tirer de sa main des sorts envoyés de Thessalie *.

Loin de disparaître avec le temps, la cléromancie s'imposa en quelque sorte aux oracles qui n'avaient pu la discréditer. On entend dire qu'il y avait, jusque dans la cortina du trépied pythique, des cailloux divinatoires ou encore les dents du serpent Python, lesquels tressaillaient quand l'oracle parlait». Les prêtres deDodone, en quête de méthodes moins surannées que le langage de leur chêne, avaient accepté la divination par les sorts à peu près telle qu'on la pratiquait en Italie*. A Olympie, les desservants du culte deZeus admettaient les rites cléromantiques, concurremment avec leur mé-

\) Boulez. la Lilhobolie à Delphes. (Ànoal. Instit [Rom.], 1867,p. 140-lo0.) Cf. Anthol. Palat., IX, 263.-2) Plut. El ap. Delph.^ 16. De frat. amor.^ 21 — 3) Hygln. Fab., 140. Suidas, s. y. HuOcû. —4) Cic. Divin. ^ I, 34.

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