DISTINCTION DES REVES ET DES SONGES
je suis curieux de savoir quelle elle est ; mais ils resteront dans rembarras*. » ^
Défalcation faite des rêves dus aux préoccupations, aux désirs et aux besoins, reste la part de la divination, les songes («vetpot*) . Un homme de vie réglée, qui tient son âme et ses sens en repos, ne rêve pas; il songe, et entre ainsi en communication avec la pensée divine. Le calme physique et moral est, en effet, la plus sûre garantie de la véracité des songes, et il ne faut pas le compromettre, même par des- pratiques louables. Artémidore ne défend pas de désirer ces révélations divines et de les demander aux dieux, mais il veut qu'on se contente d'une prière discrète, ne permettant l'encens, les sacrifices et les actions de grâces qu'une fois le songe obtenu*. A plus forte raison faut-il proscrire les formules magiques et les stipulations faites à l'avance dans le but d'indiquer aux dieux quels sont les signes exigés. Artémidore déclare ces sortes de pactes « ridicules, » attendu que les dieux, comme les hommes de cœur, ne veulent pas être violentés. Du reste, l'intervention de la magie n'allait à rien moins qu'à bouleverser tous les principes de Fonirocritique. Si les magiciens pouvaient envoyer des songes, on n'avait plus à compter seulement avec la nature, d'une part, et les dieux, de l'autre, mais avec un troisième agent, dont la volonté capricieuse échappait à toute prévision.
Enfin, supposons réunies toutes les conditions dans lesquelles se produisent les songes révélateurs, soit demandés et prévus (ahritixoC — 7:cpifjivr)Ttxo(), soit spoutaués (^EdRCfjwrcot). En employant le mot ^e<5n«jiLiiToç, qui est un terme du métier, Artémidore n'entend pas trancher la grave question débattue par Aristote, celle de savoir si la révélation vient à l'âme du
\) Cic. Dîtnn.y II, 6(2. — 2] Un jeu de mots ingénieux, mis à la place d'une ^tjmologîe, expliquait dvsipoç par t6 5v e?p£t. (ârtemid., F, i. 9eot, Bihl,^ 535*^, 23.) — 3) Artemid., IV, 2.
dehors, ou si elle y est déjà contenue à l'état latent. < On appelle ^djcefircor (envoyés par les dieux), dit-il, conformément à Tu sage, tous les songes inattendus ^ » Il n'était pas éloigné, pour son compte, de penser que les dieux fournissent la pensée prophétique, et l'âme, les images ou symboles dont cette pensée est revêtue.
En effet, il ne doute pas que les dieux n'envoient des songes, puisqu'il admet qujon leur en demande; et, d'autre part, il répète que* « le songe est l'œuvre des dormeurs 2, » que € les songes sont les œuvres de Tâme et ne sont pas envoyés par quelqu'un du dehors', » comme on peut le constater en comparant les songes des gens instruits avec ceux des ignorants. En conséquence, Artémidore donne du songe une définition générale qui peut s'accommoder à tous les systèmes, et à laquelle les « amateurs de disputes > peuvent seuls trouver à redire. C'est, dit-il, « un mouvement ou une conformation de l'âme, qui, sous les aspects les plus divers, annonce les l^iens et les maux futurs \ »
Parmi les songes, les uns représentent directement et complètement l'action ou l'événement qu'ils présagent ; les autres ne fournissent que des symboles allégoriques dont il tàut deviner le sens. Voici donc deux catégories bien distinctes — ce qui ne veut pas dire faciles à distinguer dans l'application — les songes théor^matiques (:uto^\Mxixi), et les songes allégoriques (iXXïïppixd).
Les songes théorématiques sont de deux espèces. Les uns «ont de simples visions, des tableaux vivants («pofA» — visio); les autres, des visions parlantes qui ne représentent pas l'avenir en acte, maisle révèlent par la parole. C'est la prophétie parlée (XpnH*tta[i<5ç — oraculum). Artémidore indique assez obscurément
' i) Artbmid., I. 6; IV, 3. — 2) Artemid., I, i. — 3) Aktemid., IV, 59. Il ya même jusqu'à dire qu' « on n'aura jamais de visions conûefnant des choies dont on ne s*est pas occupé (I, 2). » — 4) Artemid., I, 2.
SONGES THEOBÉMATIQUES ET ALLEGORIQUES 303
cette classification, qui se retrouve plus nette chez Macrobe. Ce qui rembarrasse, c'est sans doute que les visions parlantes usent souvent d*un langage allégorique ou procèdent par allusions clédonomantiques, ou encore par citations compa- • râbles aux sorts poétiques • , de sorte qu'il y faut appliquer Texégëse, absolument comme aux songes allégoriques.
Ceux-ci, du reste, ne se distinguent des premiers par aucun caractère immédiatement appréciable. Artémidore indique seulement une différence qui se révèle après coup, mais ne peut servir à asseoir le pronostic ; à savoir, que les songes théorématiques se réalisent immédiatement, « tandis que les autres n'ont leur effet qu'au bout d'un certain laps de temps, petit ou grand". » Il n'y a de certitude à cet égard que dans un seul cas, lorsque le songe se trouve être absolument irréalisable sous la forme qu'il affecte.
Ainsi, tout dépend, cette fois encore, de la sagacité de l'onirocritique, de son expérience et de la sûreté des informations qu'il a recueillies sur les mœurs, les habitudes, la vie passée, les chances d'avenir de son client.
Les songes allégoriques, auxquels seuls convient le nom d'^vupoi dans le sens restreint du mot, se subdivisent, non plus au point de vue de leur nature, mais au point de vue de leur objet, en cinq classes*.
P Les songes peuvent avoir pour objet le songeur luimême {itia, propria), et alors, l'effet sera pour lui, si l'action rêvée ne sort pas de sa personne. Si cette action se passait autour de sa personne, l'effet peut être, suivant le membre
i) On cite quantité d'oracles Torsifiôs entendus en songe, entre autres par Pausanias (Plut. Cimoriy 6) ; Socrate (Plut. Critorit p. 445); Alexandre (Plot. Alew.^ 26); les Thébains dans l'antre de Trophonius (Pauban., IV, 32, 5); Antiochns, fils de Stratonice (Stiph. Btz. s. ▼. Aoo^&ita); Lucullus (Suidas, s. Y. AwjxouXXoç); Elisius (Plut. ComoL ApolL, 14), etc... Voy. Wolpp, De noviss. orac. aetat,^ p. 3-4. Porphyr. de philos, ex oraCé haur,, ch. vi. — 2) Artbmid., IV, 1. — 3)Artimid., î, 2.
OU les membres de sa personne qui y ont été intéressés, pour sa famille, ses esclaves ou ses amis. Ainsi, « la tête se rapporte au père; le pied à l'esclave; la main droite à la mère, au fils, à l'ami, au frère ; la main gauche à l'épouse, à la mère, à la maîtresse, à la fille et à la sœur ; les parties honteuses, aux parents, à la femme et aux enfants. Pour le faire court, chacune des appartenances, y compris les meubles et vêtements — doit être examinée de la même manière.» Ce symbolisme rappelle la «mélothésie» astrologique, et se justifie par des raisons tout aussi probantes.
2*-3'' Les songes concernant une personne étrangère, mais connue du songeur, sont dits étrangers (àyxox^ia, aliéna); ceux qui visent un individu quelconque sont communs (xocvi, com^ munia). Dans les deux cas, si le songeur y joue un rôle comme but ou comme agent, l'effet sera pour lui; sinon, l'effet sera pour les autres figurants. L'événement a prouvé que cet effet était direct ^ c'est-à-dire conforme aux promesses ou aux menaces du rêve, si les figurants sont des personnes amies, inverse dans le cas contraire.
4"-5* Quant aux songes qui mettent en scène les objets appartenant à la cité, tels que ports, murailles, places, gymnases, édifices publics (ôïifjwxjja), ou la nature en général, la terre, la mer, les astres (xoa(iix<£), ils ne doivent pas être acceptés sans contrôle. Des docteurs en cette matière, Panyasis d'Halicarnasse et Nicostrate d'Éphèse, instruits sans doute par les défiances des gouvernements, ne reconnaissaient qu'aux hommes investis de fonctions publiques, magistrats ou prêtres, le droit d'avoir de pareils songes. Chez les simples citoyens, ces rêveries n'indiquaient que des préoccupations malsaines, car elles ne leur seraient pas venues s'ils ne s'étaient mêlés de ce qui regarde les autorités constituées.
L'adresse du songe ainsi obtenue par l'examen des per-