‹ Histoire de la divination dans l'antiquité (volume 3)Chapitre 130 sur 152 · RECETTES DECLIN ATOI RES · texte numérisé non relu

RECETTES DECLIN ATOI RES

conseils vagues des recettes précises, capables de «paralyser» les présages funestes*. Aussi fut-elle souvent délaissée pour des pratiques occultes, pour des dieux étrangers, moins avares de promesses*. Elle transigea elle-même avec ces superstitions du dehors, accueillant, dans les plus respectés de ses cultes, les rites des purifications (Ko^apiioC). Mais elle n'alla pas plus loin et garda le silence sur des questions pareilles à celle que nous agitons en ce moment.

Aussi est-ce en-dehors d'elle que se sont élaborées certaines recettes propres à détourner l'eflFet des songes malheureux. « Les anciens, dit le scoliaste de Sophocle, avaient coutume, après un songe malheureux, de le raconter dès le matin au soleil, afin que celui-ci, qui est contraire à la nuit, rendît l'événement opposé au songe '. » Nous voyons en effet Tlphigénie d'Euripide raconter au soleil un songe qu'elle a eu*. Les Romains, en pareil cas, prenaient Vesta pour confidente». D'autres avaient recours à des purifications analogues aux Katharmes; ils se lavaient dans l'eau, surtout dans l'eau de mer, chaude ou froide, ou se roulaient dans la boue*. Plutarque, qui voudrait conserver le culte national dans sa pureté et sa simplicité originelle, déplore ces ridicules emprunts faits aux superstitions barbares. « Redoutez-vous un fantôme do songe î... faites venir la vieille sorcière qui purifie les gens en les frottant de drogues ; plongez-vous dans la mer, passez des jours entiers assis par terre. Vous avez inventé de vrais maux de Barbares, ô Hellènes... Vous avez accrédité les immersions dans la fange et dans la bourbe, les observations du sabbat, les pratiques qui consistent à se jeter la face contre terre, à s'accroupir honteusement, à professer des adorations étranges \ » ,

i) Falgence tradaitle terme icapoX^tç, employé en ce sens, par eveniuum immutatio (Fulg. Myth., III, ^0). — 2) Pldt. Legg., X, 15, p. 520. — 3)Schol. SopH. Electr.y 424. — 4) Euhip. Iphig, 7<aur., 43 sqq. — 5) Pbopeat. EUg,^ II, 29, 27.— 6) ScHOL. Aristoph. Han.y 1340. 1378, — 7) Plut. De superslU., 3.

Les partisans de la religion nationale avaient beau faire ; les aberrations dont il se plaignaient tenaient à une lacune de cette religion elle-même qui, en favorisant le développement de la divination, s'obligeait par là même à fournir lea moyens de lutter contre la destinée, et qui, cependant, laissait ses fidèles désarmés en face de l'avenir. Le génie rationaliste de la Grâce avait fermé trop tôt l'ère des créations religieuses; celles-ci étaient restées incomplètes et on ne parvenait à les étayer qu'avec des matériaux disparates, empruntés à rOrient. Celui qui ne se sentait pas assez d'énergie pour opposer à de sinistres présages la ferme volonté d'agir en homme libre ou le souci du devoir, qu'un Hector déclare € le meilleur des auspices, » allait noyer ses mesquines terreurs dans les purifications orientales. Une religion ne peut retenir autour d'elle les âmes vulgaires, modelées sur le type moyen de l'humanité, qu'en mettant à leur disposition des garanties palpables de bonheur, des symboles matériels derrière lesquels elles se croient protégées contre les assauts du dehors et, au besoin, contre leur propre conscience.

L'histoire de la divination tout entière démontre avec la dernière évidence que le sentiment plie la raison à ses exigences et que les illusions aimées n'ont pas besoin de preuves* La vogue ininterrompue de l'oniromancie est d'autant plus digne d'être notée, à ce point de vue, que ce genre de divination, dépouillé de toute solennité extérieure et réellement populaire dans la pleine acception du mot, était soumis, tous les jours et pour tout le monde, au contrôle de l'expérience. Les innombrables déceptions éprouvées par les clients des onirocri tiques pendant des siècles n'ébranlèrent pas la foi dans le caractère surnaturel des songes, et l'on répéta dans tous les âges ce qu'Ammien Marcellin dit après tant d'autres, que : « la certitude des songes serait entière et indubitable, si

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les interprètos ne sa trompaient pas en raisonnant leurs conj6otura8\ »

La philosophie ne toucha qu'avec la plus grand ménagament à cette croyance, qui pouvait invoquer en sa faveur le consentement universel. Elle n'osa pas révoquer en doute des faits qui remplissaient toutes les légendes et toutes les histoires \ ou attaquer, même indirectement, une science qui pouvait paraître ridicule chez les devins de la rue, mais dont la clientèle des oracles médicaux attendait son salut. Les philosophes justifièrent, au contraire, la foi générale par des théories ingénieuses qui ne prouvaient rien, mais expli*^ quaienttout. Les stoïciens, champions zélés de la divination, 3e distinguèrent, comme toujours, dans Part de conduire la raisonnement à un but marqué d'avance, A tous les arguments amassés par le scepticisme académique pour harceler les partisans de la divination oniroman tique, les stoïciens oppo^ salent les recueils de faits qu'ils compilaient de toutes parts.

Du reste, ces arguments sont plu tôt des questions, auxquelles un seul fait bien constaté imposerait silence, que des réductions à l'absurde qui forceraient à interpréter d'autre manière les faits les plus certains. Quand Cicéron les jette coup nur coup à son interlocuteur chargé du rôle des stoïciens, on sent bien qu'il a raison et que le parti pris peut seul r6» sister à cet assaut du bon sens ; mais il ne démontre pas que l'invraisemblable ne puisse pas être vrai. Les songes, avec leurs énigmes puériles et souvent inintelligibles, ne sont pas un langage digne des dieux, qui pourraient et devraient parler plus clairement, s'il veulent que leurs avis soient utiles. Sans doute ; mais on répondra que les dieux choisissent las moyens qu'il leur plaît et qu'à tout prendre, ils eussent été moins sages si, comme le voudrait le critique, ils avaient

i) Amm. Marc, XXI, i, 12. — 2) Sar le rôle des songes dans la dramaturgie grecque, yoy, J. Girard, le Sentiment religietup en Grèce^ p, 457 sqq.

parlé aux gens éveillés, ou en termes catégoriques, ou s'ils avaient épargné leurs avertissements à ceux qui font fl des songes ; car ils auraient, de cette façon, porté atteinte à la liberté humaine.

Les songes, poursuit le raisonneur, peuvent s'expliquer sans rintervention du merveilleux, et le hasard suffit à produire les coïncidences constatées entre les songes et les événements. Soit: mais c'est bien là une théorie, qui ne saurait infirmer une théorie fondée sur des principes différents. On peut même dénier toute valeur scientifique aux procédés d'exégèse sans supprimer pour cela le fait de la révélation par les songes. Il resterait seulement à attendre d'une plus longue expérience le secret du langage divin. « Un coureur, dit Cicéron*, au moment de figurer à Olympie, rêva qu'il était devenu aigle. Un interprète lui dit : Tu as remporté la victoire, car il n'y a pas d'oiseau qui ait le vol plus rapide que celui-là. Lourdaud, dit Antiphon au même individu, ne voistu pas que tu es battu ? L'aigle est un oiseau qui pourchasse et poursuit les autres, et qui, par conséquent, vient toujours derrière"! » Le trait est plaisant; mais, loin de discréditer l'oniromancie, l'anecdote montre comment elle pouvait devenir une science expérimentale. L'issue du concours dut décider entre les deux interprétations proposées et ajouter un arrêt à la jurisprudence onirocritique.

La réputation d'Antiphon et d'Aristandros de Telmesse, comme le grand nombre d'auteurs qui ont écrit sur les songes, montrent bien que, au-dessus de ces « conj ecteurs » de bas étage, que Cicéron déclare « absolument vides et ignorants', » il y avait une tradition régulière, maintenue par des hommes sérieux et instruits, auxquels il faut ajouter les desservants des oracles médicaux. On ne peut guère noter dans les annales de l'oniromancie de ces périodes de grande faveur ou

i) Cic. Divin.^ II, 60 gqq. — 2) Cic. Divin., U, 70. — 3) Cic. Divin,, If, 63.

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