HARMONIE RÉTABLIE PAR ESCHYLE
divine en vertu de laquelle le mal engendre le mal jusqu'à ce que la sinistre fécondité du péché soit épuisée.
La transmission héréditaire de la souillure ne paraît pas avoir révolté le sens moral d'Eschyle *. La forte constitution religieuse de la famille antique établissait facilement cette solidarité des générations qui répugne à l'individualisme moderne. Mais, là encore, Eschyle a mis la doctrine traditionnelle d'accord avec les exigences dp la raison. D'abord, les fils peuvent souffrir des fautes de leurs pères; mais, s'ils sont malheureux par le fait d'autrui, ils ne sont coupables que de leurs propres méfaits. Enfin, tandis qu'autrefois la vengeance divine ne connaissait point le pardon et ne s'arrêtait qu'après l'extermination de la race maudite, la sagesse de Zeus assigne une limite à laquelle l'expiation équivaut à l'offense. Rien n'égale le dégoût méprisant d'Apollon pour les antiques Érinyes qui poursuivent Oreste, pour ces êtres incapables de miséricorde, si ce n'est la surprise et l'indignation qu'éprouvent celles-ci en voyant les agissements < des dieux nouveaux » ligués pour sauver le parricide, au mépris des « anciennes lois. »
Il était impossible de trouver une théorie religieuse et
morale plus favorable à la divination. L'avenir, arrêté dans
la pensée de Zeus, pouvait être révélé aux hommes par
lui-même ou par Apollon, son prophète; et la volonté
humaine se trouvait mise en garde, par les avertissements
de la mantique, contre l'aveuglement présomptueux qui
provoque la malédiction divine. Aussi le drame d'Eschyle
est-il pénétré d'une foi absolue dans l'infaillibilité et
l'efficacité des oracles. Les dieux sont fidèles à leur parole;
On voit Apollon prendre en main la cauge d'Oreste et ne
IjBerohardy (Grundriss der griech. Literatur, lU, p. 20i) nous parait être ^ans rerreiir qaandU affirme également d*Eschyle et de Sophocle que « ces tragiques ne connaissent point de transmission héréditaire du pécbé, mais seulement l'imprévoyance et la passion aveugle. »
rien épargner pour faire tourner à bien le conseil qu'il lui a donné à Pytho. La fatalité d'autrefois, celle des Mœres et des Érinyes, est vaincue sans retour. Elle n'est pas complètement supprimée, mais elle est pénétrée par TintelU* genoe divine et transformée en loi morale.
Sophocle agrandit encore la part laissée à la liberté humaine et crut pouvoir, sans ébranler la fixité des lois générales, élargir, au profit des intérêts moraux, Tespace dans lequel elle se meut.
Ainsi, d'Hésiode à Sophocle, la théologie poétique avait travaillé à éliminer du monde la conception immorale d'un destin irrationnel, supérieur à toute intelligence, dont l'étreinte aveugle enchaînait toute liberté, et à le remplacer par la Raison divine, conception mixte en laquelle l'immu^ tabilité du Destin se combine avec l'intelligence.
La théologie achève sa tâche avec Sophocle. Euripide abandonne le domaine des croyances traditionnelles pour accueillir les conceptions philosophiques. Désormais, la poésie laisse au raisonnement, déjà aiguisé et subtil, le soin de chercher à tous les grands problèmes des solutions satisfaisantes. Le vulgaire reste ce qu'il était, inconséquent par nature, tout à la fois curieux de divination, prodigue de sacrifices et vaguement persuadé que la destinée est immuable. Les poètes, parmi lesquels on peut bien compter Hérodote, ne s'élèvent guère au-dessus de l'opinion commune.
Hérodote, qui montre une foi si vive à l'infaillibilité des oracles et qui n'est pas sans avoir entendu disserter les philosophes ioniens, est bien près de sacrifier aux uns la liberté humaine et aux autres la liberté divine, tout en maintenant le principe de la responsabilité. L'homme ne peut aller à rencontre de la volonté des dieux, et, d'autre part, « il est impossible, même à la divinité, d'échapper à l'étreinte fatale
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du Destin'. » Philéoion dira plus tard : € Les hommes sont esclaves des rois; un roi l'est des dieux; un dieu, de la € Nécessité *. »
Cependant, comme le génie hellénique se refuse à porter le joug du fatalisme, il accueille avec complaisance toute doctrine qui peut tourner au profit de la liberté. La religion grecque admettait déjà la possibilité d'échapper à un mal^ beur prévu, à la mort même, en offrant aux coups du destin une autre victime. Cette idée est de l'essence de toutes les religions, car elle est la raison d'être du sacrifice. La religion grecque avait seulement prévenu les excès de l'égoïsme en exigeant des victimes volontaires. Telle Alceste s'était dévouée pour son époux; ainsi Chirou, las de son immortalité, avait payé la rançon de Prométhée. Il n'est pas jusqu'aux hosties animales qui ne dussent marcher d'un pas allâgre à l'autel du sacrifice. Ce fatalisme mitigé faisait mieux que tolérer la divination; il en eût démontré, au besoin, l'utilité. Au temps d'Hérodote, on voit entrer dans les idées courantes une croyance qui était peut-être d'importation étrusque et qui, en tous cas, se trouve systématisée dans la science des aruspices toscans. On suppose que, si les arrêts du destin sont inéluctables, il est au moins possible d'en ajourner l'échéance. Hérodote raconte qu'Apollon a retardé la prise de Sardes*; plus tard, on afllrma qu'Épiménide avait de même retardé l'explosion des guerres médiques^ que Diotime avait ajourné à dix ans la peste d'Athènes* et que Pha^ laris avait été récompensé d'un acte de bienfaisance par deux années ajoutées à sa vie*.
L'opinion commune, alimentée par les réminiscences poétiques, par l'histoire, redevenue crédule sous la plume des
i) Heroo., I, 9i. —2) Philex., ap. Stob., Serm. IX, p. 383. Cf. Cic. Divin., H, 10. —3) Herod. Ibid. —4) Clem. Alex. Strom.j VI, p. 755. (éd. Oxon.)— 5) Plat. Sympos,, p. 201. — 6) Athen. Deipnos,, XIII, g 78 (éd. Xeineke.)
successeurs de Thucydide, et par les sollicitations intéressées du sentiment, n'est jamais sortie de cette demi-obscurité, de cet assemblage d'idées à la fois lâche et résistant, contre lequel les objections s'amortissent sans porter coup. C'est dans les écoles où Ton pèse à loisir la va.leur des mots et des idées, où les systèmes naissent de principes logiquement développés et meurent pour être allés jusqu'au bout de leurs conséquences, c'est dans ce qu'Aristophane appelait des «pensoirs, » qu'il faut chercher des théories raisonnées de la divination.