LA FOI SOCRATIQUE
le considérait comme une partie minime du grand Tout et ne se croyait pas obligée de le placer au centre des choses.
Socrate absorba la philosophie dans une préoccupation exclusive des intérêts moraux de l'humanité, et attribua cette préoccupation à son grand Être, artisan du monde. Il admirait comment la Providence a disposé toutes choses pour le bien de l'homme et a fait converger vers ce but les mouvements du monde, les propriétés de la matière, les InstinQits des animaux et même les instincts de notre propre nature. Il rattache l'homme à la création tout entière par des fils multiples le long desquels sa pensée rassurée court à Taise soit vers le passé, soit vers l'avenir. Cette téléologie optimiste, dans laquelle tout tourne au bénéfice de l'homme, ûfiVaità la divination une ample matière que les disciples de Socrate ont façonnée et diversifiée à leur gré.
Socrate n'avait pas à démontrer la possibilité de la divination, puisqu'il en acceptait tout d'abord la réalité. « Lorsque, dit-il, nous ne pouvons prévoir ce qui nous sera utile dans l'avenir, les dieux ne viennent-ils pas encore ici à notre secours? ne révèlent-ils pas par la man tique, à ceux qui les consultent, ce qui doit arriver un jour, et ne leur enseignent-ils pas l'issue la plus heureuse des événements?... Quand ils parlent aux Athéniens qui les interrogent au moyen de la mantique, crois-tu qu'ils ne te parlent pas aussi ? et de même, lorsque, par des prodiges, ils manifestent leur volonté aux Grecs, à tous les hommes * ? »
Déterminé à ne pas troubler par des spéculations théoriques l'accord qu'il voulait établir entre la philosophie et le sens commun ; peu curieux, d'ailleurs, de science désintéressée, Socrate voyait dans la divination un instrument de succès, par conséquent, de bonheur; et, comme le bonheur des hommes est le principal souci de la Providence, il pensait que
«) Xrnoph. Nmor.,A\, 3, i2\ I, 4, 14.
la divination, démontrée en fait, était assez justifiée en théorie par son utilité. Il obéissait, pour son propre compté, aux oracles et recommandait à ses amis d'y avoir recours*. Il ajoutait même volontiers à son enseignement celui de l'oracle de Delphes qui, en le proclamant le plus sage des hommes, lui avait donné mission d'instruire les autres. Comme Lycurgue, comme Solon, le législateur de la conscience plaçait son œuvre sous la garantie de la révélation.
Seulement, en recommandant l'usage de la mantique, Socrate n'entendait pas encourager le scrupule ou la paresse intellectuelle. Il ne voulait pas que l'homme eût recours aux dieux avant d'avoir atteint les bornes de son intelligence. La prescience divine devait prolonger mais non remplacer l'effort de l'esprit humain. « Il appelait fous ceux qui consultent les oracles sur ce que les dieux nous ont
donné de connaître par nous-mêmes Consulter les dieux
sur de tels objets lui semblait une conduite impie. Il disait qu'il faut apprendre ce que les dieux nous ont accordé de savoir, mais que, pour ce qui est caché aux hommes, il faut essayer, au moyen de la mantique, d'interroger les dieux; car les dieux le révèlent à ceux qu'ils ont pour agréables*. » Socrate avait trop de sagacité pour ne pas comprendre que si la foi en la divination pouvait dégénérer facilement, chez les individus inquiets et timorés, en faiblesse d'esprit, le danger était plus sérieux encore pour les États. Il vivait en un temps oîi les orateurs d'Athènes faisaient voter le peuple sous la pression des « oracles » qu'ils invoquaient en guise d'arguments. Un État monarchique, dont le souverain serait superstitieux, tomberait sous la domination des devins. Socrate n'a pas dit sa pensée sur cette question délicate, mais on en trouve l'écho dans les défiances de ses disciples à l'égard
i) Xenoph. JUemor.^ I, 3, 4; II, 6, 8; IV, 7, iO; Anah.,, lïl, 1, 5. Plat. Apolog., "U. — 2) Xenoph. Memor.. I, 1, 6.