CLASSIFICATION STOÏCIENNE
soit de rame du monde qui s'infuse dans celle de l'homme, comme le pensait Heraclite; soit des esprits aériens q^ui se montrent et laissent voir en eux la vérité dont ils ont conscience, comme rafflrmait Démocrite; sçit de la parole de ces mêmes esprits, comme le prouvaient les allocutions entendues en songe. Toutes les opinions antérieures étaient ainsi accueillies par réclectisme stoïcien. La réceptivité de Tâme pour ces impressions supra-sensibles est d'autant plus grande qu'elle-même est plus dégagée des S'ens. Tout ce qui exalte son activité aux dépens de celle du corps la prédispose à la divination. Le sommeil, l'approche de la mort, agissent surtout en paralysant les sens; l'enthousiasme, certaines vapeurs telluriques, la musique même ou la contemplation des beautés sévères de la nature, en augmentant l'énergie du feu intellectuel qui constitue l'âme*.
La divination artificielle (Tbxsxvtxbv) est une opération inductive qui supplée à la connaissance directe des causes et des effets en saisissant certains rapports accessoires établis par la sympathie universelle entre des faits en apparence hétérogènes. Elle peut être fondée soit sur l'observation des entrailles ou signes, physiologiques, soit sur celle des signes météorologiques, soit sur le sens des incidents symboliques (o6|i6oX«), ou encore sur les manifestations de l'instinct chez les animaux et même chez l'homme. Telles sont, en particulier, les attitudes des oiseaux et les paroles échappées à une personne distraite qui prophétise à son insu («ïwîhiow-
L'interprète de ces signes a d'autant plus de chances de rencontrer le vrai qu'il apporte à cet acte des dispositions intérieures plus louables et qu'il reste plus fidèle à la tradition, fruit d'une longue expérience.
Enfin, la divination était dotée d'une théorie définitive^
1) CiG. Divin, y 1,50.
entièrement fondée sur des principes rationnels, les seuls que reconnût l'école stoïcienne. Cette théorie donnait pleine satisfaction aux croyances populaires, dont elle n'excluait que les plus grossières; elle devait plaire aux partisans du surnaturel par l'emploi qu'elle fait de la Providence et des génies révélateurs, tandis que, d'autre part, elle répétait, avec la science naturaliste, que tout est enchaîné par des rapports nécessaires et que la divination ne peut découvrir autre chose que ces rapports.
Le panthéisme peut très-bien, sans inconséquence, accepter l'existence de tout ce que le langage ordinaire appelle surnaturel et soutenir que le surnaturel n'existe pas, puisque tout ce qui est constitue la Nature, identique avec Dieu, et qu'il n'y a rien en-dehors d'elle.
Pendant que le stoïcisme s'éloignait ainsi du cynisme, d'où il était sorti, pour combiner avec la morale les idées panthéistiques d'Heraclite, Épicure restait fidèle à la pensée des cyrénaïques, qui était une aversion décidée pour toute espèce de mysticisme. Le merveilleux n'entrait pas dans le jardin modeste oîi le chef des libres-penseurs de l'antiquité enseignait l'art d'être heureux.
Épicure supprima radicalement la divination en ne lui laissant ni objet ni agent : ni objet, car l'univers n'est pas ordonné suivant un plan, et la physique épicurienne nie même la fatalité naturelle en douant l'atome d'une certaine spontanéité inconsciente; ni agent, car il n'y a pas de Providence *. Sans doute les dieux existent, puisque leurs images peuvent frapper nos sens, soit dans le sommeil, soit pendant la veille ; mais ces dieux philosophes ne s'occupent que de leur propre félicité. Or, comme leur félicité ne dépend en rien de la marche de notre système cosmique, attendu qu'ils vivent dans un espace extérieur à lui, dans un « intermonde, »
1) Dioo. Laert., X, 135. Plut. Plac. philos., \\ I.Trrtcll. De Animai 46.
NÉGATIONS D*ÊPICURE 05
ils ne se soucient nullement de ce qui s'y passe et n'ont rien à nous dire.
« Comment se mettre dans l'esprit, dit Épicure, que le départ des animaux d'un certain lieu soit réglé par une divinité qui s'applique ensuite à remplir ces pronostics? Il n'y a même pas d'animal qui voudrait s'assujettir à ce sot destin ; à plus forte raison, n'y a-t-il pas de dieu pour l'établir'. » Devant l'audacieuse affirmation du maître s'évanouissaient toutes les puissances dont le joug pesait sur la liberté humaine; ses disciples n'avaient que faire d'interroger un avenir dont chacun détermine pour soi la forme, de compte à demi avec les forces aveugles de la matière.
Jamais, depuis Xénophane, la Grèce n'avait entendu un pareil langage. Nul n'avait osé encore s'attaquer ainsi sans détour à l'idée de la Providence, et l'atomisme de Démocrite lui-même en avait laissé subsister l'ombre. Athènes voyait naître et grandir en même temps deux systèmes matérialistes aboutissant aux conséquences les plus opposées, et cela, après avoir vu le spiritualisme enfanter les écoles antagonistes de Platon et d'Aristote. Il suffisait d'aller au Portique pour entendre justifier toutes les croyances traditionnelles et d'écouter ensuite « ceux du Jardin » pour trouver ces mêmes idées ridicules. Belle matière à réflexions pour les esprits sceptiques !
Le scepticisme ne pouvait manquer de se développer dans des conditions aussi favorables et d'apporter son concours aux partisans des solutions négatives. Déjà, du temps d'Aristote, Pyrrhon avait repris les arguments des anciens sophistes. Mais il avait l'esprit trop excessif, et s'était trop hâté d'arriver à des conclusions absurdes, pour exercer sur les esprits une grande influence.
\) Epiccr. Episl. ad. PylhocL V. Giyau, Contingence etliberté selon Épicure. Hevue philos., jaill. 1877.)
La nouvelle Académie, au contraire, fondée vers 280 avant J.-C. par Arcésilas, devint la forteresse du scepticisme savant et systématisé, surtout depuis que le brillant et spirituel Carnéade l'eut entourée d'arguments inexpugnables. La dialectique de Carnéade détruisit, au sein des classes éclairées, la plupart des croyances religieuses et particulièrement la foi à la divination. Chrysippe eût frémi de voir son élève renverser en se jouant cette fragile construction que le stoïcisme consolidait si péniblement, avec le désir de rattacher pour toujours Ja philosophie à la religion.
Carnéade montra que si la divination prétendait conns^tre des conséquences fortuites, les seules dont la science ne puisse rendre compte, elle se débattait dans le vide, attendu que le hasard ne saurait être prévu, même par l'intelligence divine; et que, si ces conséquences n'étaient pas fortuites, elles étaient nécessaires, c'est-à-dire fatales, auquel cas il devient possible, mais inutile et même nuisible de les prévoir*. Dire qu'un événement est fortuit, c'est dire qu'il n'a pas de cause, qu'il n'est déterminé par rien : il est, par conséquent, impossible de rattacher un tel fait, par un lien quelconque, à un autre fait, autrement dit, de le prévoir. Si l'on prétend qu'il peut être prévu par Dieu, il n'est plus le produit du hasard; il a sa cause dans l'intelligence divine qui, ne pouvant errer, le détermine fatalement. Carnéade amenait ainsi les partisans de la divination sur le terrain du fatalisme stoïcien, et, là, il leur démontrait facilement la complète inutilité d'une science qui ne peut rien changer au cours dea choses. Il détruisait ensuite ce fatalisme en arguant de son incompatibilité absolue avec la liberté humaine que le scepticisme académique relevait ainsi, avec son initiative inconditionnelle, surles ruines du hasard, conception inintelligible, et du Destin, entité absurde*.
I) Cic. Divin., U, 3-9; Defato, 14. — 2) Cic. Defato^ 14.