OPINIONS DES ROMAINS
d'une biea grande habileté dialectique. On le voit assez aux ménagements ironiques que garde pour lui son élève Cicéron*.
La discussion a presque toujours pour effet de faire prévaloir les opinions négatives. La Grèce, vieillie, fatiguée, désillusionnée, n'en avait guère d'autres à léguer aux Romains, ses disciples de la dernière heure.
Les Romains jouissaient, à l'égard de la divination, d'une grande liberté d'esprit. Ils n'avaient pas vécu, comme les Grecs, au milieu des oracles; leur mythologie indigente n'invoquait ni prophéties ni décrets de la fatalité, et leur divination ofiBcielle n'avait pas pour but de pénétrer les secrets de l'avenir ou du passé, mais simplement de reconnaître à certains indices la volonté présente des dieux. Encore les pratiques qu'elle employait avaient-elles une efficacité intrinsèque, indépendante de toute connaissance. L'État, chez eux, consultait les dieux pour remplir un devoir, et le résultat de la consultation avait beaucoup moins d'importance que le strict accomplissement des cérémonies dont elle était entourée*. Aussi, la foi en la science de l'avenir proprement dite était, pour eux, affaire de goût personnel, et ils se croyaient d'autant moins obligés de l'accepter que les devins et les prophètes leur venaient du dehors.
Ennius avait attaqué avec vigueur tous les charlatans marses, étrusques, grecs, chaldéens, égyptiens qui vendaient leurs révélations au plus offrant, et avait même pu dire, sans trop de scandale, que les dieux ne s'occupaient pas des affaires humaines*. Après lui, les lettrés subirent principalement l'influence de Polybe, qui avait à peu près sur la divination les idées d'Aristote et de Carnéade, le professeur de scepticisme*. Varron, disciple de l'Académie, dressa Finven-
I) Cic. De fatOf 3-4. — 2) V., toI. IV, La Divination chex les nomainx. — 3) Cic. Divin,, !, 58. — 4) Polyb. Excerpta Vatican., XXIX, 6.
taire du culte national sans voir, dans toutes ces pratiques, autre chose que des habitudes sociales. Le stoïcisme romain, représenté par Caton d'U tique, regardait comme une faiblesse le souci superstitieux de l'avenir*, et Lucrèce propageait les négations radicales d'Épicure.
Enfin Cicéron, reprenant l'étude de ces graves problèmes avec le désir de se faire une conviction définitive, discuta successivement les diverses données de la question, d'abord l'existence des dieux et, par suite, de la Providence, puis la théorie de la divination proprement dite, et, pour combler toute lacune, celle du destin*. Les stoïciens lui fournirent les doctrines affirmatives et les académiciens les réfutations*. Ses conclusions, dissimulées en partie par les libres allures du dialogue, sont exactement celles de Carnéade. Rien ne reste debout de toutes ces constructions chimériques édifiées par le travail de l'imagination populaire et si laborieusement consolidées par la philosophie stoïcienne. En ce qui concerne spécialement la divination, Cicéron la considère comme le fléau de l'esprit humain, et il croit rendre à ses semblables un service signalé en la reléguant parmi les superstitions dont la philosophie doit délivrer la société.
Le témoignage qu'il se décerne, en finissant son traité De la Divination^ rappelle, à certains égards, les .protestations passionnées de Lucrèce. « Finissons-en, s'écrie-t-il, avec cette divination par les songes, comme avec les autres. Car, pour dire le vrai, la superstition, répandue parmi les peu-
i) LucAN. Phars.y IX, 550. — 2) Cic. De Natura Deorum^ lib. III (44 av. J.-C). — De Divinatione, lib. II (44 tv. J.-C.); De)f(Uo, lib. I (44 ry, J.-^.),
— 3) V. Th. ScHrcBE, De fontibus librorum Ciceronis qui sunt de Divinatione. lens", 1875. L'auteur de cette dissertation cherche à démontrer que le second livre do Trailé de la Divination a été corn posé d'après Clitomaqoe de Carthage, disciple de Carnéade, comme le premier d'après Posidoniiis. Cf. le travail
— que je n'ai pu consulter — de AI. Hartpeldbr, Die Quellen von Cicerûs 9U}ei Biicliern de Divinatione. Freibnrg i/Brisgau. 1878.