TRIOMPHE DU MYSTICISME
par la bouche de Marc-Aurèle% la cause de la divination providentielle, et la théologie philosophique émanée de Pythagore et de Platon, dont Plotin allait faire le néoplatonisme. Tous les écrivains du iv siècle sont des adeptes convaincus de la démonologie et de la mantique dirigée par les génies.
Nous avons vu comment Plutarque accommodait à tous les goûts la théorie de la divination. Maxime de Tyr avait plus de confusion dans les idées que Plutarque lui-même, et l'esprit plus ouvert à la superstition. A la fois platonicien, stoïcien, pythagoricien, et superficiel en toutes choses, il* admet le merveilleux sans compter, l'attribuant à l'action de ces myriades de génies ou démons qui ont définitivement conquis droit de cité dans la philosophie. Non-seulement il croit à toutes les apparitions d'esprits, aux voix et aux songes, mais il raconte des visions qu'il a eues lui-même tout éveillé*. La divination est à ses yeux, comme pour tous les stoïciens, une preuve de l'intérêt que la Providence porte à l'homme'. Il rejette seulement le fatalisme stoïcien en supposant que certaines choses, qui dépendent de la liberté, sont prédites conditionnellement*.
Son contemporain, Apulée de Madaure, platonicien éclectique, défendait par les mêmes moyens tout l'ensemble des pratiques divinatoires.
L'apparition du livre de Philostrate, la Vie d'Apollonius de Tyaney composé pour l'impératrice Julia Domna, femme de Septime-Sévère, jette un jour inattendu sur les idées en faveur dans le cercle de lettrés dont s'entourait Julia. Le héros de Philostrate est un prophète en même temps qu'un thaumaturge, mais il n'a pas besoin, pour connaître l'avenir.
\) M. AUREL., I» 17; IX, 27.— 2) Max. Tyr. Biss. XV, 7.— 3) Max. Tyr. DtS5. XIV, 7. — 4) Max. Tyr. Bus, XIX. La dissertation porte ce titre : « Si, la mantique existant, il reste queJque chose en notre pouvoir, » et roule tout entière sur le rapport de la divinalion avec la fatalité.
des pratiques en usage dans la divination traditionnelle. Surtout, point d'interprétation de signes extérieurs. Apollonius déclare à Néron qu'il n'est point devin ^ Point d'enthousiasme non plus, ni d'extase; l'âme d'Apollonius ne communique point ainsi par soubresauts avec Dieu; elle est si bien identifiée avec la pensée divine, avec le Destin intelligent, qu'elle prévoit l'avenir sans sortir de son état normal. Ce n'est plus à proprement parler de la divination, mais une prescience immanente que Philostrate appelle souvent « science » ou « conjecture, > mais jamais mantique. En même temps, Apollonius unit sa volonté à celle de Dieu ; il n'a pas la prétention de changer l'avenir et traite de charlatans ceux qui, non contents de connaître les arrêts des destins, croiraient pouvoir les modifier*.
Tel est donc l'idéal rêvé au début du m® siècle; une révélation intérieure permanente, indépendante de toutes cérémonies, de tous agents physiques, et qui ne serait troublée ou avilie par aucune arrière-pensée d intérêt personnel. En d'autres termes, la perfection consistait à rendre continue la perception directe du surnaturel que tout le monde croyait possible dans le délire passager de l'enthousiasme.
Personne n'osa se promettre d'arriver à cette perfection, mais elle resta le but assigné à la vie humaine par le néoplatonisme qui imagina même quelque chose de plus sublime encore, la jouissance de l'être divin, non plus seulement compris, mais possédé.
Le véritable fondateur du néoplatonisme est Tascète égyptien Plotin de Lycopolis. La doctrine de Plotin sur la divination et sur ses rapports avec la fatalité ne diffère pas sensiblement de celle des stoïciens. Elle est fondée, comme celle-ci, sur la sympathie ou confatalité universelle.
1) Philosth. Vit. Apollon.^ IV, 44, 3. — 2) Philostr. Ibid,, V, 12.
ECOLE NEOPLATONICIENNE 83
Le monde est un tout si bien lié que chaque fait est le résultat du mouvement général de l'univers*. Le même principe entraîne la croyance à tous les modes de divination conjecturale^. Comme on peut toujours conclure d'une partie de l'univers à une autre, les signes extérieurs, y compris les actes des animaux, sont des indices véridiques pour qui sait les comprendre. La divination est donc « une lecture de lettres naturelles ^ » On ne voit pas trop comment, dans ce livre naturel, peuvent être inscrits à l'avance les actes libres, et Plotin, quoi qu'il tente pour sauver le libre arbitre à défaut de la liberté des actes, accepte forcément le fatalisme stoïcien avec la doctrine stoïcienne de la sympathie, comme il accepte, moins le nom, le panthéisme concilié par une logique spéciale avec la transcendance de l'être primordial. Il n'avait guère le droit de batailler, au nom de la liberté, contre l'astrologie^, et l'on comprend que les astrologues ne lui aient pas pardonné cette inconséquence. Firmicus Maternus regarde la mort misérable de Plotin comme une preuve de ce que peuvent les astres, même sur ceux qui nient leur influence*.
On n'a pas besoin de se demander si Plotin accepte la divination subjective ou révélation intérieure. D'après Platon, . la divination conjecturale n'est que l'ombre de celle-ci, qui ] est la mantique véritable. Plotin a dû placer J'enthousiasme ) prophétique entre la réflexion, qui suffit à la divination conjecturale, et l'extase qui n'est point une connaissance, mais une jouissance inefl'able. Il pouvait d'ailleurs rendre raison de tout ce qui concerne la mantique au moyen des dieux, des génies et des forces magiques.
î) Plotin. Ennead., II, 3, 7; III, 1, 6. — 2) Plctin. Ennead., IV, 4, 39; II, 3, 7. — 3) *Av4yv**»iç «pwixwv YpojijjLdbcDV. (Plotin. Ennead., III, 4, 6.) — 4) Plotin. Ennead., Il, 3, 7; m, 1, 6 (eî noittxk àaipa). — 5) Fiemic. Matern. Mathes., I, 3.
Ses disciples partagèrent naturellement ces croyances que la superstition générale imposait à la philosophie. Un de ceux-ci, Amélius, alla demander à Toracle de Delphes où était l'âme de son maître, et l'oracle eut assez d'esprit pour dire, avec force louanges, que Plotin partageait le sort divin des Génies ! On resta persuadé, dans l'école, que le maître avait joui de la faculté divinatoire, avant même de prendre place parmi les Génies incorporels. On racontait qu'il avait prédit à Polémon sa mort prochaine, et lu dans la pensée de son disciple Porphyre un projet de suicide dont le jeune homme était en effet préoccupé*.
Avec Porphyre, le surnaturel déborde; les enchantements, la magie, la théurgie remuent ce monde de bons et de mauvais génies qui peuplent les régions sublunaires, et la divination n'est plus que le moins extraordinaire de tous ces secrets. Les génies lisent Tavenir dans les astres (Bt communiquent leur science, parfois mélangée d'erreur, par les diverses méthodes traditionnelles. Ils se servent, entre autres instruments, des animaux, et logent dans certaines parties de leur corps des vertus prophétiques susceptibles d'être incorporées à d'autres êtres par voie d'assimilation. Ainsi Porphyre croit qu'en mangeant le cœur ou le foie de certains animaux, on acquiert la faculté divinatrice. « Ceux qui veulent recevoir en eux-mêmes les âmes des animaux mantiques, dit-il, en mangeant les organes principaux, comme des cœurs de corbeaux, de chauves-souris ou de faucons, s'assimilent leur âhie et ils prophétisent parce que cette âme entre en eux, à la façon d'un dieu, par l'absorption de son corps*. »
Ces théories étranges paraissent venir en droite ligne de
i) PoRpHYU. vu. Plot., H. — 2) EusEB. Prs^p. Evang.j VI, 1, 3. — 3) PohpHyr. De ahstin», II, 48.