DIVINATION MÉTÉOROLOGIQUE
Indigence de la divination météorologique en Grèce, exclusion faite des prodiges et de la prognoatique, — Signes tirés de la foudre : absence de science fulgurale. — Les P^thaïstes d'Athènes. — Consultation périodique des éphores à Sparte. — Divination par les vents et les nuages.— Phénomènes telluriques. — Absorption de la divination météorologique par l'astrologie.
L'instinct qui fait chercher les dieux dans les espaces célestes amène à regarder comme des signes de leur volonté les phénomènes qui s'y produisent. Si un oiseau, fendant Tair de son vol, pouvait être considéré comme un messager des dieux, à plus forte raison la foudre, les nuages et les vents étaient-ils mus par l'impulsion directe du grand dieu de l'Olympe. A ces manifestations de Tactivité des éléments s'ajoutèrent, à mesure qu'on les connut, les bolides, les comètes, les feux apparus sur les mâts des navires ou à la pointe des lances et jusqu'à ces auréoles légendaires qui se jouaient en lueur inoffensive autour de la tête des fondateurs d'empires. Enfin les éruptions volcaniques et les tremblements de terre apprirent même au vulgaire que le monde souterrain a aussi ses tempêtes.
C'étaient là autant de signes de Zeus (AKxnjasrai)!. De ces
1) Voy. la Hste des Bioorjtjisî'at dans îo. Ly.lus. {De Ostent , 4.)
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signes, les uns sont extraordinaires et tombent dans la catégorie illimitée des prodiges : les autres, les seuls dont nous ayons à nous occuper ici, sont ordinaires et peuvent prendre place dans l'ensemble de signes convenus qui permettent aul hommes de communiquer avec les dieux. La divination a eu peine à retenir dans sa compétence les phénomènes reconnus naturels. L'esprit observateur et calme des Grecs créa de bonne heure, aux dépens de celle-ci, une pvgnostique ou ensemble .des prévisions météorologiques fondées sur des rapports réels, vérifiés par Texpérience. Cette science était si ancienne qu'on en attribuait les premiers principes au centaure Chiron *. Ainsi, l'observation diminuait rapidement le nombre des prodiges et tout ce qui cessait d'être prodigieux risquait d'être enlevé à l'exégèse divinatoire.
De là, l'indigence de cette divination par les phénomènes 4c supérieurs (fAmcî)pa) » qui fit, en d'autres pays, par exemple en Étrurie, une si belle fortune*.
Le tonnerre (?po^^^ — xepoav^ç) et l'éclair (iotpajnj), qui le précède, constituent le langage propre de Zeus% lequel ne confie à personne, si ce n'est parfois à sa fille chérie Athênè, l'arme redoutable dont tous les êtres vivants craignent les coups. Pour les Grecs comme pour les Romains, le tonnerre est le « présage le plus grand, » celui qui annule ou confirme tous les autres*. Selon l'usage général, le côté droit est le côté heureux. Au moment où lesAchéens se sont embarqués pour aller renverser Jlion, Zeus a lancé l'éclair à leur droite : il encourage de la même manière Hector et lesTroyens*.
Si écoutée que soit la voix du tonnerre, elle tient peu de place dans la divination hellénique. Les Grecs n'ont pas eu,
1) Clem Alex. Strom., I, p. 13. — 2) Voy., vol. IV, la Science fulgurale des haruspices. — 3) Zeus, envisagé à ce point de vu»*, purte les nomsd*dca- Tpanxtoc, imponatoç^ ^povTafoç, xspanivtoç. — 4) Xenoph. Apol. Suer,, i2, — 5) HoM. Iliad,, II, 353; IX, 236. Cf. Pindar. Pyih., IV, 23. Euripid. Phœniss., il89. Pausan., IV, 21, 4.
comme les Étrusques, de science fulgurale théologique. Il leur est arrivé de poser une question directe à Zeus et de prendre un coup de tonnerre pour la réponse*; mais, chez eux, l'observation de la foudre et des éclairs en vue d'en tirer des présages est un fait accidentel, une pratique confinée dans quelques rites locaux institués à une date assez récente. Tel était, par exemple, Tofflce des pythaïstes athéniens qui, au moment de conduire les théories sacrées à Pytho, observaient le ciel, dans une direction déterminée, et attendaient que réclair de Zeus leur donnât le signal du départ. Les pythaïstes se plaçaient près de l'autel ou foyer (toy^tpa) de Zeus Fulgurant (i^paicatoO, situé vraisemblablement sur l'acropole, du côté de l'Orient, et regardaient au nord-est, dans la direction d'Harma. L'observation commençait trois mois avant le départ et durait trois jours et trois nuits chaque mois*. Il eût été plus naturel, ce semble, vu l'objet spécial dont s'occupaient les pythaïstes, d'attendre les éclairs dans la direction du Parnasse. Aussi doit-on accorder quelque valeur à un texte d'Euripide' qui paraît indiquer un autre observatoire, l'antique grotte des Macrse, creusée dans le flanc septentrional de l'acropole par le trident de Poséidon, grotte sanctifiée, dit le poète, « par Apollon Pythien et les éclairs pythiques. » Euripide est plus près que Strabon des faits dont il s'agit, et son témoignage, bien qu'enveloppé dans une simple allusion, n'a pas moins de valeur que celui du géographe. On peut, du reste, concilier les daux assertions, soit en admettant, avec Gœttling, que l'on usait simultanément des deux observatoires, soit plutôt en supposant que l'usage a changé entre le temps d'Euripide et celui de Strabon. Une innovation en cette matière aurait pu être motivée
1) Cest ainsi, dit-on, que Pbidia.«, après avoir terminé la statne d'OIympie, demanda à Zeus s*il était content. (Pausax. Jbid.)— 2) Sthab., IX, 2, il. — 3) EuRiPiD. /on, 298. Cf., sur cette question, GonTLiNO. Gesammelte Abhand-^ lungerif I, p. Ii3,
PYTHAÏSTES ET EPHORES 201
par des raisons théologiques. La foudre de Zeus ne joue aucun rôle dans les légendes du Parnasse, tandis qu'à Harma elle avait ouvert le sol sous le char d'Amphiaraos. On pouvait même se figurer, avec des notions géographiques encore peu précises, que le Parnès et Harma étaient sur la route qui mène à l'Oljnnpe, la demeure de Zeus Tonnant.
La religion hellénique ne nous oflfre que cette ébauche de science fulgurale*.Onnedit pas que, lorsque la foudre frappa trois fois le tombeau d'Euripide*, des experts aient deviné l'intention du ciel ; ni que le culte de Zeus Katœbate* ait comporté des rites analogues à Tenterrement des foudres pratiqué en Italie. Les Grecs ont dû, comme les Romains, s'incliner sans émulation devant la science si vantée des haruspices toscans.
Entre les éclairs et les bolides, il n'y avait guère, aux yeux des anciens, de différence spécifique. Ces étincelles célestes étaient observées, à certaines époques, par les éphores de Sparte, à titre d'indices pouvant révéler quelque indignité cachée des rois. Les étoiles filantes étaient, avec l'oracle de Pasiphaé, les auxiliaires complaisants du pouvoir oligarchique qui tenait la royauté en tutelle. « Tous les neuf ans, dit Plutarque, les éphores choisissent une nuit très claire, mais sans lune, et ils s'asseyent en silence, les yeux tournés vers le ciel. Voient-ils une étoile traverser d'un côté du ciel à l'autre? ils font le procès à leurs rois, comme coupables de quelque crime envers la divinité, et ils les suspendent de la royauté, jusqu'à ce qu'il soit venu, de Delphes ou d'Olympie, un oracle qui restitue aux rois déposés leur autorité première*. »
Si graves qu'elles aient été dans leurs conséquences, ces
1) BpovtooxoffCa — xspauvoaxoi:(a. Les tables bronloscopiques que donne To. Lydas (De OstentiSy 21-53) sont dressées d'après les données astrologiques cooabinées avec l*art fulgoral des haruspices toscans. — 2) Anthol. Palat.,VII,49. — 3) Ka-con^éz^ç, qui descend sous forme de foudre. V. P. Burma-nn. Jupiter Fulgerator, Traj. ad Rhen. 1700, — 4) Plut. Agis, 11 (trad. Pierron).
observations sont aussi simples et aussi sommaires que celles des pythaïstes athéniens. La question posée aux dieux est précise, et leur réponse ne peut avoir qu'un sens, intelligible sans interprétation.
L'idée de faire servir à la divination les vents et les nuages ne paraît pas avoir été appliquée avant l'extrême décadence. La capnomancie ou divination par la fumée pouvait engendrer, par une extension toute naturelle, la divination par les nuages (ve<po[jLavT6(a). Celle-ci, cependant, ne fut inventée que sous le Bas-Empire, au temps de l'empereur Léon, et se trouve, par , conséquent, en-dehors de notre sujet. Photius, parlant d'une certaine Anthusa, qui fit cette découverte et prédît Tavénement de Léon en voyant un nuage en forme d'homme avalé iiar un autre nuage en forme de lion (X<wv), constate que cette méthode « n'a jamais été connue, même par ouï-dire, des anciens ^ » Il en était sans doute de même de la divination par les pluies (^pî^oi^avreCa), sinon de Panémoscopie ou observation des vents, qui a pu, soit à Paide de feuilles volantes (çuUojxovieb), soit, commo à Dôdone, au moyen de l'agitation d'un feuillage ou de clochettes sonores, entrer dans la divination proprement dite.
Somme toute, la divination hellénique doit peu de chose à la météorologie. La fiction a personnifié les forcés naturelles qui gouvernent l'atmosphère, mais elle en a fait des divinités farouches ou peu communicatives. Cette Iris, qui étend l'arcen-ciel à travers les espaces éthérés, est bien, en théorie, la messagère des dieux, mais elle porte des ordres et ne donne pas de conseils : ^olos est un gardien des vents, sauvage et capricieux, dont on ne songe pas à approcher, et c'est l'imagination désœuvrée des grammairiens de la décadence qui Ta transformé en un docte météorologiste, élève de sa maîtresse Hippo, la fille du centaure Chiron *. La puissance
i) Phot. BihUoih., p. 55t. — 2) Voss. Efp. Myth,, LXX, 30!.