‹ Histoire de la divination dans l'antiquité (volume 4)Chapitre 111 sur 157 · DIFFICULTÉS D'OBSERVATION · texte numérisé non relu

DIFFICULTÉS D'OBSERVATION

exemple, celle des jumeaux, elle enseignait qu'en raison de la rapidité avec laquelle tourne la sphère, il n'y a pas deux horoscopes qui tombent sur le même point du ciel'; mais, du même coup, elle donnait beau jeu à ceux qui lui reprochaient de se contenter, dans la pratique, d'estimations grossières. Ses adversaires répètent à l'envi que tous les calculs astrologiques reposent sur l'horoscope et qu'il est impossible de déterminer avec précision ce point qui fuit à tire d'aile pendant qu'on le cherche2. Et d'ailleurs, l'astrologue eût-il un œil sûr, aidé d'un instrument exact; l'horizon fût-il découvert et ramené à son plan idéal ; à quel moment de la parturition faut-il arrêter le thème de la géniture? Y a-t-il un instant précis où l'enfant qui naît entre clans le monde, ou, s'il s'agit de la conception, y a-t-il une étincelle soudaine qui allume le flambeau de la vie et peut-on en noter la trace? Toutes ces objections sont moins victorieuses que ne le pensaient leurs auteurs, car elles ne portaient que sur l'imperfection des procédés, sans atteindre le principe, indémontrable et par conséquent irréfutable, de l'astrologie. Les astrologues y répondaient de leur mieux en perfectionnant leurs méthodes d'observation. Ils se mettaient à l'abri des erreurs provenant de la réfraction, de la différence signalée entre l'horizon apparent et l'horizon réel, en observant le méridien supérieur, d'où ils déduisaient, par une opération fort simple, la position de l'horoscope3; ils dressaient des tables qui leur indiquaient, pour chaque jour de l'année et chaque zone ou climat terrestre, le lever de chaque degré de l'écliptique par rapport au soleil, et rendaient ainsi plus facile la

-I) P. Nigidius l'igulus dut son surnom à la fameuse comparaison qu'il fit de la sphère céleste avec la roue d'un potier pour expliquer la différence des horoscopes les plus simultanés en apparence. (Augustjn. Civ. Dei, V, 3.) — 2) Cic. Divin., II, 42-43. Plin., II, 6, 8. Phavorix. ap. Gell., XIV, I. Sex. Empiric. Adv. Math.,\, 43-106. Augustix. Civ. De* V, 1, 7. — 3) Sex. Empiric. Ibid., 82-84.

détermination dos horoscopes diurnes ; bref, ils faisaient tourner à leur profit et, par surcroît, au profit de la science astronomique, les attaques de leurs détracteurs. Ces derniers risquaient ainsi de passer pour des ignorants qui nient ce qu'ils ne comprennent pas.

L'astrologie n'était guère plus embarrassée des objections philosophiques dirigées contre son fatalisme. Elle n'était plus seule ici a défendre sa cause, et elle profitait de toutes les apologies essayées par les autres systèmes fatalistes.

Les astrologues pouvaient laisser à leurs alliés, les stoïciens, le soin de débattre cette question éternellement pendante, qui intéresse la divination tout entière. Pour eux, ils acceptaient ou rejetaient, suivant leur tempérament, Pépithète de fatalistes. Que l'influence des astres fût une force irrésistible ou seulement une pression exercée sur la volonté restée maîtresse d'elle-même, la véracité de l'astrologie n'était pas en cause. Les fatalistes décidés pouvaient ajourner avec confiance leurs contradicteurs au moment où la philosophie aurait enfin trouvé une conciliation intelligible entre la liberté humaine et l'ordre providentiel. Quant aux conséquences de leur doctrine, ils les acceptaient sans autre crainte que celle d'être signalés à la défiance des gouvernements.

Ceux qui déclarent la morale intimement liée a la foi en la liberté ne raisonnent que pour eux-mêmes : l'argument n'atteint pas le fataliste qui pense que, tout étant nécessaire, les opinions humaines, prévues elles-mêmes, ne sauraient rien changer au cours des choses. En somme, l'astrologie ne donne pas prise à une réfutation sérieuse de la part do ceux qui la dispensent de prouver son point de départ et d'y rattacher logiquement ses méthodes. Quiconque ne veut pas sortir du domaine de la raison doit passer à côté de cette prétendue science, la laissant vouée au ridicule que lui ont valu les innombrables déceptions de ses partisans.

l'astrologie et la liberté 253

Les persécutions avertirent les astrologues que les gouvernements ne l'entendaient pas ainsi. Dès l'an 139 avant notre ère, ils furent expulsés de Rome et de l'Italie par le préteur Cn. Cornélius Hispallus. Cette mesure fut renouvelée plusieurs fois, par Agrippa, par Tibère, par Claude, puis par Vespasien, sans autre résultat que de stimuler la curiosité publique et d'augmenter la clientèle des Chalcléens, transformés en martyrs1. Aussi, les astrologues, d'abord confondus dans la foule de diseurs de bonne aventure qui encombraient le Cirque, sontils bientôt les confidents de tous les ambitieux2. Une de leurs premières dupes dans la haute société romaine fut le malheureux Octavius, qui portait sur lui son horoscope lorsqu'il fut égorgé par les sicaires de Marius3. Bientôt on vit le docte et crédule P. Nigidius Figulus s'essayer à la pratique de l'astrologie, peut-être sous la direction des maîtres 'alors en renom, le Chaldéen Horops, Conon et Archytas4. Octave, dont il avait, dit-on, prédit les destinées3, accordait sa confiance au « mathématicien » Théagène6 et partageait peut-être les espérances de ceux qui croyaient toucher à la fin de la grande année sidérale, par conséquent au rajeunissement du inonde et à la renaissance de l'âge d'or7. Tibère, qui avait foi en son horoscope dressé jadis par Scribonius, faisait de Thrasylle son familier8. On trouve de même auprès de Néron, et plus tard, auprès de Vespasien, l'astrologue Balbillus9. Othon avait aussi le sien, du nom de Ptolémée10. Le poème de Manilius, dont on a comparé la foi enthousiaste à l'ardente conviction de Lucrèce11, mettait alors les dogmes astrologiques à la portée de tous.

1) Voy., vol. IV, l'histoire des lois répressives portées contre la divination en général. — 2) Cic. Divin., II, 48. — 3) Plut. Marius, 42. — 4) Propert., IV, 77. Catull., LXVI, 7. Horat. Carm., I, 28, 2. — ïi) Suet. Oct., 95. Cf. Lucan. Phars., I, 639 sqq. — 6) Suet. Octav., do. — 7) Virgil. Eclog., iv. Manil., I, 1 1. — 8) Suet. Tib., 14. — 9) Suet. Nero, 36. Dio Cass., LXVI, 10. — 10)Tacit. Hist., I, 22. — 11) G. Bojssier. La Religion romaine d'Awjuslc aux

Dans les siècles suivants, l'astrologie règne partout sur les intelligences affaiblies. On racontait que Marc-Aurèle avait consulté les Chaldéens sur la langueur de Faustine éprise d'un gladiateur', et que Septime-Sévère, au courant lui-même de la science, avait épousé Julia pour être le roi auquel la destinait son horoscope2. Alexandre-Sévère, qui était un haruspice habile et un augure incomparable, se flattait d'être aussi bon mathématicien, et fonda même à Rome des chaires d'astrologie3.

La vogue des cultes sidéraux, en particulier de celui de Mithra, donna à l'astrologie une force de propagande irrésistible. Elle supplanta dans le monde romain l'haruspicine, comme celle-ci avait à peu près remplacé l'art augurai. Depuis le règne de Marc-Aurèle, on peut dire que son triomphe est complet. Ce ne sont plus les femmes seulement qui n'oseraient bouger sans consulter leur Pétosiris. L'astrologie se glissa dans toutes les branches de la divination et se combina avec toutes les méthodes : il n'y eut pas de présage qui ne pût être modifié, pas de pratique divinatoire qui ne pût être entravée ou favorisée par les influences sidérales4. Les dilettantes qui fourmillaient alors à Rome et dans l'empire purent s'amuser à tirer l'horoscope des cités ou des héros d'Homère et de Virgile3, ou encore à refaire, d'après les idées

Antonins, I, p. 186 (lre édition). J'ai souvent, au cours de ces études, rencontré sur ma route le livre de M. Boissier, si solide de fond, si élégant de forme, et je ferai plus d'une fois appel, dans mon quatrième volume, à ce précieux auxiliaire. — 1) Capitolin. Anton. phil.,\9. — 2) Si'Autia.n. Sever., 3. Herodia.w, II, 9. Dio Cass., LXXVI, 11. A. Kœchly pense que les livres II, III, VI (I.II, III, éd. Kœchly), des Apotélcsmatiqucs de Pseudo- Manéthon ont été publiés sous ce règne. — 3) Lampiud. Alex. Sevcr.,<21. On rencontre à Milan un « étudiant en astrologie » M. Valerius Maxim us, sacerdos,studiosas astroloyiac. Ohelli, 1202. C. I. L. V, 5893. Entendait-il par là l'astronomie? — i) Aminon, par exemple (De ad. ausp., 7.), dit très-bien que les oracles et les songes « mentent sous les signes tropiques. » Voy. la combinaison de la science fulgurale avec l'astrologie dans Io. Lydus, De oste?itis. — o) Si:KY..£n.,I, 314. Voy. les horoscopes d'UEdipe, de Paris, deThersitc, etc.

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