CH I R 0 M A N C I E
Nous ne nous arrêterons pas plus longtemps devant une méthode qui se trouve mentionnée çà et là, mais non exposée par les auteurs anciens. Les termes catalogués dans les lexiques1 attestent qu'elle a fait partie des superstitions de l'antiquité, et nous savons d'ailleurs qu'elle n'a pas cessé d'exister depuis. N'ayant, pour la recommander à l'attention des hommes cultivés, ni l'autorité de la tradition, ni le prestige scientifique de l'astrologie, la chiromancie a vécu au jour le jour, entretenue par la foi des petites gens, sans éclat comme sans péril, et s'est perpétuée ainsi jusqu'à nos jours.
Nous voici enfin parvenus au terme d'une longue énumeration et en mesure d'apprécier le caractère général de la divination inductive. Au point de départ, nous étions tout à l'ait en pays grec, ayant en face de nous des dieux et des hommes qui communiquent entre eux sans se mettre en frais de miracles, par l'intermédiaire des agents naturels doués de leur énergie accoutumée. Zeus, pour se faire comprendre, a sa foudre et son aigle; les oiseaux se chargent de porter les messages des dieux auxquels ils appartiennent. La révélation descend du ciel en terre sans que rien soit changé au train ordinaire des choses. L'instinct convenablement dirigé suffit à traduire en signes sensibles la pensée divine, et, si Ton a besoin d'un conseil pressant, si l'on veut rejeter sur les dieux la responsabilité d'une décision importante, le tirage au sort satisfait immédiatement à ce désir.
I) Cf. TUESAl'U. GP.AKC. L1NG S. V. Xïipô[J.aVTt? .
L'importation de l'extispicine ouvre une seconde période dans laquelle l'esprit grec se fait de plus en plus le tributaire des théologies exotiques. On sent poindre le goût du miracle et en même temps la secrète terreur qu'inspire le langage muet de la fatalité. La volonté divine, en effet, ne se manifeste plus par des actes instinctifs, qui peuvent toujours recevoir une application naturelle et n'engagent la liberté humaine qu'autant qu'elle veut bien y consentir, mais par des attestations écrites en quelque sorte dans la structure des organes et qui restent là comme des documents mystérieux révélant au grand jour une injonction préméditée. De quelque façon qu'on explique la présence des signes révélateurs, il y a là un miracle; on peut toucher du doigt l'empreinte de la pensée
divine.
Bientôt, par la large brèche que vient d'ouvrir la conquête macédonienne, l'Orient verse sur le monde occidental le trop-plein de ses superstitions et on ne compte plus ni avec le merveilleux, ni avec le fatalisme. Les consultations d'objets inanimés établissent le miracle en permanence, et l'astrologie installe au gouvernement de l'univers la fatalité que les anciens Hellènes avaient entrevue mais énergiquement repoussée. Désormais, le génie grec ne s'appartient plus : il se laisse gagner, lui aussi, par la contemplation et le rêve. Jadis il eût échappé à cette obsession par une vie active, qui tient l'esprit en contact avec le réel : mais la Grèce n'a plus le droit d'agir, et ses penseurs, désertant une cause perdue, professent, à l'endroit des choses extérieures, une indifférence dans laquelle il entre au moins autant de résignation que de dédain raisonné.
Le génie national, épris d'une liberté dont le merveilleux est le pire ennemi, fut donc obligé de s'accommoder de théories élaborées par des peuples asservis qui ne perdaient rien à se croire les esclaves de la divinité. La mantique, qui
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jusque-là avait eu la prétention d'être utile à la conduite de la vie, ne servit plus qu'à satisfaire le désir de connaître à l'avance des arrêts inévitables. L'astrologie, de jour en jour plus admirée, est la dernière forme de la divination grécoromaine. Au delà, il n'y avait plus que la résignation sans curiosité, celle des fakirs et des animaux.
Nous allons maintenant envisager la divination sous son autre aspect, non plus comme une interprétation raisonnée des signes extérieurs de la pensée divine, mais comme une lumière surnaturelle éclairant directement les ténèbres de l'intelligence.