ÉVOCATION DES DIEUX
indifféremment aux évocations des morts ou à celles des génies, des héros, des dieux, tous êtres surnaturels dont la magie néoplatonicienne troublait souvent le repos.
Il est inutile, par conséquent, d'ouvrir un chapitre à part pour les théophanies ou apparitions d'êtres divins, car nous nous trouverions en présence des théories et des procédés qui servent à la nécromancie. Les évhéméristes, qui regardaient les dieux comme des morts divinisés, supprimaient même toute différence entre ces deux ordres de phénomènes surnaturels. On ne conçut d'abord les apparitions divines que comme spontanées, ou tout au plus appelées par la prière. Généralement, les dieux et. surtout les héros, apparaissaient pour demander des honneurs nouveaux, un culte spécial, ou pour donner des avertissements utiles, ou pour protéger à l'heure du péril, rarement pour épouvanter ou pour menacer1. Encore prenaient-ils d'ordinaire le parti de se montrer en songe. La théurgie néoplatonicienne opéra des évocations divines ou héroïques parla force des recettes magiques, abso-
lablement » enhcanté. » C'est de cette façon que Didius Julianus apprit sa chute prochaine et l'avènement de Sévère (Spartian. Bicl. Jul., 7). On imagina aussi de faire parler des tètes de morts (Phlkg. Tiull. Mirai)., III, oO) des statues de dieux, de héros, etc.. Tout cela dérive logiquement de l'idée première, à savoir, que les esprits révélateurs peuvent être attirés et fixés, par le pouvoir des formules, dans des instruments matériels. — 1) Voy. les apparitions divines à Marathon et à Salaminc (Herod., VI, 117; Pausan., VIII, 10, 4), celle de Poséidon, dans une bataille entre Mantinéens et Spartiates (Pausan. Ibid.), dTIéraklès à Leuctres (Xenoph. Hellen., VI, 4, 7), des Dioscures à Stenyclaros, dans les guerres de Messénie (Pausan., VI, 25, 3). Apollon, assisté de quatre anciens héros, défend lui-même son temple de Delphes contre les Gaulois (Justin., XXIV, 8. Pausan., I, 4, i-; X, 23, 2). ])émèter tue elle-même Pyrrhus à Argos (Pausan., VI, 23, 3), etc.. Un certain nombre de ces théophanies sont du ressort de la divination. C'est ainsi que Pan envoie un message aux AUiéniens par le héraut ("HtROD., VI, 105. Pausan., VIII, 54, 5), et que Jupiter envoie à deux reprises des courriers munis de ses instructions à Sylla (Augustin. Civ. Dci., II, 24). Le relevé de tous les faits de ce genre serait interminable. Sur les théophanies, voy. une séiie de mémoires de l'abbé Foucher, dont le cinquième (1706) sur les Théophanies païennes. (Mém. de l'Acad. des InsT.. XXXVI, p. 202 sqq.)
lument comme on contraignait les morts à satisfaire la curiosité des consultants. On disait cependant que cette manière peu respectueuse d'entrer en relation avec les dieux n'était pas nouvelle, et que les plus pieux des mortels, Numa et Pythagore, en avaient jadis usé1.
Toutes ces rêveries et pratiques mystérieuses sont en-dehors du champ lumineux où l'imagination grecque aimait à se mouvoir, avant d'être subjuguée et comme enivrée par les superstitions orientales2. Il est temps enfin d'échapper à cette fantasmagorie et de nous replacer sur le terrain du merveilleux raisonnable que le génie hellénique, tant qu'il a été maître de lui-même, a refoulé et contenu dans les profondeurs
1) Augustin. Civ. Bel., VII, 33. — 2) On voit, en Grèce, la croyance aux apparitions miraculeuses reculer peu à peu devant les progrès de la rais n et reprendre ensuite tout le terrain que celle-ci, accablée par l'invasion du mysticisme orienta], lui cède presque sans combat. Homère était déjà un esprit à demi émancipé. Il croit les théophanies fréquentes dans l'âge héroïque dont il est le chantre, mais rares ou plutùt impossibles de son temps. On peut même constater que, de V Iliade à VOdyssée, le commerce entre les dieux et les héros devient moins fréquent et moins matériel. Athênè apparaît à Ulysse, mais sans se laisser voir de Télémaque, car, dit le poète, « les dieux n'apparaissent pas visibles atout le monde. » (HoM. Odyss., XVI, 101. Cf. NjEgelsbach, Hom. Theolog., p. 153 sqq.). Dans l'âge classique, les apparitions sont laissées à la légende et au théâtre qui l'exploite. Hérodote ne garantit aucune de celles qu'il insère çà et là dans son histoire. La foi aux théophanies reprend avec la décadence et devient une obsession fastidieuse, stimulée qu'elle est à la fois par le patriotisme local, par l'émulation que développe la rivalité des religions, et protégée contre l'esprit scientifique par une ignorance de jour en jour plus complète. Chaque ville se vante d'avoir été visitée, conseillée, défendue par ses dieux et ses béros; l'imagination, encouragée par la crédulité, forge ainsi, à peu de frais, des documents pour les panégyriques et des arguments pour les polémistes. C'est ainsi que les apôtres Paul et Barnabe sont pris pour Zeus et Hermès par les gens de Lystra {Act. Apost., xiv, 11). Il faut lire, dans V Histoire romaine de Dion Cassius, l'incroyable équipée de ce « génie qui se disait Alexandre de Macédoine, » et qui, après avoir mené grand tapage avec son escorte de quatre cents fanatiques à travers la Mœsie et le Tance, partout hébergé par les autorités civiles et militaires, rentra sous terre, une certaine nuit, près de Clialcédoine. Cela se passait sous le règne d'Héliogabale, et l'historien, sans être sur que ce génie fût bien Alexandre, n'a pas l'air de soupçonner que ce devait être un imposteur en chair el en os.