LE DÉLIRE BACHIQUE
mène l'esprit et le corps, pendant que la volonté se laisse aller à la dérive et que la réflexion sommeille. Il n'est pas difficile de reconnaître dans l'égarement des pythies la « nymphomanie » ou délire des Nymphes, avec quelque chose de plus violent et de plus matériel qui est la trace de l'influence dionysiaque. Ainsi, ce qu'il y a de plus apparent dans le rite prophétique créé à Delphes, l'exaltation intellectuelle et physique de la pythie, doit être rapporté aux Nymphes et à Dionysos. Cette femme qui vocifère, le sein haletant, l'écume aux lèvres, est une bacchante détachée du groupe des Thyiades et mise au service de la divination1.
Le rôle du sacerdoce apollinien a été précisément d'appliquer à la divination l'espèce de folie sacrée dont le culte de Dionysos lui donnait le spectacle. Rien de plus étranger à la religion d'Apollon que ce type de femme échevelée et bruyante. Apollon ne se plaît guère au milieu des femmes, et ce n'est pas sans peine que la légende le retient, de temps à autre, dans le chœur harmonieux des Muses. Il a grandi sans nourrices et ne s'est oublié nulle part dans les tendresses de l'amour, dont il a plutôt connu les caprices et les vengeances. A plus forte raison, sa sereine et superbe nature l'éloigne-t-elle de ces débordements de l'instinct irrationnel que Dionysos excite et déchaîne. Ces pythies extatiques, il les a reçues de la main de son « frère » Dionysos, qui aime à commander des armées de femmes, et elles ne lui inspireraient que du dégoût s'il ne les avait transformées en instruments de révélation. Le trépied sur lequel elles montent est le symbole de cette dignité nouvelle. Une fois hissées sur
1) Cette attraction mutuelle du délire bachique et de la divination n'avait point échappé à Euripide : Tô -pp paz'/sûai^ov xcù xo [j-aviCJosç [j.avxty.r;v noXkty I/a. (Euiupid. liacch., 291.) Déjà l'auteur de Y Hymne à Hermès, pour exprimer l'espèce d'enivrement prophétique produit par le miel sur les Thries, dit : « Sx: [j.sv 5vWiv... lorsqu'elles délirent comme les Thyiades... »
ce piédestal, elles appartiennent au dieu qui le leur prête1 et, de bacchantes, elles deviennent prophétesses de Phœbus (Phœbadcs), absolument comme la lyre, inventée par Hermès, est devenue la lyre d'Apollon.
La divination chresmologique doit donc son origine à l'association fortuite du dieu révélateur par excellence, de celui que ses prêtres se sont efforcés de représenter comme l'unique confident de Zeus, et du dieu de l'enthousiasme. Celui-ci a fourni l'instrument humain dans lequel s'est incarnée la pensée de l'autre, et il a fallu, pour produire cet accord inattendu, des circonstances qui ne se sont rencontrées qu'à Pytho. Les Nymphes, Dionysos, Apollon, ont édifié de concert le pompeux appareil de la révélation pythique. Au fond de la crevasse sombre, ouverte par une main divine dans le sein de la Terre, bouillonne l'eau versée par les Nymphes, toute chargée d'exhalaisons enivrantes ; au-dessus se dresse le trépied d'Apollon, emblème du feu, qui subtilise ces émanations et les transforme en intelligence; sur le trépied, râle la bacchante, organe inconscient de l'esprit qui l'agite2.
Après combien de tâtonnements et à quelle époque les prêtres de Delphes ont-ils créé cette merveille ? Est-ce le hasard, comme le disent les légendes qui parlent de chèvres subitement pâmées par les vapeurs du gouffre, ou la réflexion qui leur a suggéré l'idée d'ouvrir à la révélation cette voie nouvelle? Obligé de nous contenter du vraisemblable en ce qui concerne le point principal, nous ne pouvons répondre à ces questions secondaires que par de nouvelles conjectures.
1) O. Millier a revendiqué le trépied pour le culte de Dionysos, mais ses conjectures, reproduites dans trois dissertations (De tripode Delphico, 1820. Uebcr die Tripoden, I II, 1820-1825), paraissent en somme, peu fondées. Voy. l'explication synthétique de J. ("iituiiD, le Sentiment religieux en Grèce, p. 247 fqq. — 2) La première pythie porte le nom symholique de <I>7)jj.Gv6r), la « voix de l'esprit. »
l'enthousiasme régularisé 359
Il est possible que le sacerdoce pythique se soit borné à régulariser et à fixer en un lieu déterminé des habitudes déjà établies par le culte dionysiaque. On sait que Dionysos était, lui aussi, un dieu prophète. Si l'on croyait qu'il le fût devenu à Amphiksea par suite de son alliance avec Apollon, il suffirait de le considérer en Thrace, où, identifié avec le dieu similaire Sabazios, il alimentait de son inspiration enthousiaste des oracles bien indépendants de toute influence apollinienne. Nous rencontrerons même en Phrygie, à Hiérapolis, un gouffre aux exhalaisons prophétiques qui a dû être possédé par Dionysos, considéré comme divinité chthonienne, avant de passer aux mains de son allié Hadès4.
Les desservants du culte d'Apollon àPytho n'ont fait peutêtre que convertir en consultations régulières, données au nom d'Apollon, les effusions capricieuses de l'enthousiasme bachique. Ils ont discipliné, encadré dans des rites solennels ce qui était jusque-là. un instinct désordonné. Ils ont fait monter et ont maintenu sur le trépied des prophétesses habituées à courir, la torche à la main, dans les halliers rocailleux du Parnasse, ^a transformation s'est achevée par l'emploi du langage rythmé, aussi familier au chef des Muses qu'étranger à celui des Bacchantes. Les prêtres d'Apollon acquirent ainsi pour leur dieu un droit de propriété qui ne fut plus contesté. Désormais, dans la langue religieuse, « trépied » restera synonyme d'enthousiasme et de révélation.
En résuméjla divination délirante est peut-être sortie toute faite du culte bachique, mais elle n'a pris une existence historique, elle n'est entrée dans les institutions religieuses et dans les habitudes de la nation qu'à Pytho et par les soins des prêtres d'Apollon.
Si nous ne sommes pas en mesure d'assigner une date à l'inauguration de la chresmologie apollinienne, nous pouvons
1) Voy., \ol. II, Oracles de Dionysos et de Platon.
cependant circonscrire le laps de temps dans lequel cette date doit être cherchée. L'oracle de Delphes s'est plu à cacher ses origines dans une histoire rétrospective qui déroute d'abord toutes les recherches. Il semblait qu'il eût existé de tout temps avec les mêmes rites ; les héros des âges les plus reculés y étaient venu chercher des conseils et, plus loin encore dans le passé, on trouvait l'oracle parlant, par la bouche de Thémis ou Phœbé, aux ligues rivales des Titans et des Olympiens. En écartant toute cette fantasmagorie de légendes, trop complaisamment acceptées par les mythographes antiques, pour interroger les plus anciennes traditions écrites, on s'aperçoit que ni les poèmes homériques, ni l'épopée religieuse d'Hésiode, née pourtant aux alentours du Parnasse, ni les. rhapsodies connues sous le nom à' Hymnes homériques, et dont une au moins a dû être chantée dans les concours de Pytho \ ne font une allusion quelconque à la mantique inspirée2. Si, au contraire, l'on se transporte au temps de Pindare et d'Eschyle, on trouve les pythies installées sur le trépied et prophétisant en vers hexamètres depuis si longtemps qu'elles passent pour avoir été instituées par Apollon dès le jour où l'oracle lui fut remis par les déesses Titanides3. En outre, l'oracle de Delphes est déjà la métropole reconnue d'une foule d'oracles apolliniens qui pratiquent des rites analogues. La divination chresmologique s'est implantée jusque sur le rivage oriental de la mer Egée, à Klaros, aux Branchides, dans le voisinage de cités
\) On distingue facilement, dans Y Hymne à Apollon, deux parties qui peuvent n'être ni du même auteur, ni du même temps. La première (v. 1-178) est un éloge d'Apollon Délien, qui a dû être chanté dans quelque panégyric ionienne, à Délos ; la seconde (v. 179-oiG), une glorification du culte rival d'Apollon Pythien. — 2) Sauf peut-être l'allusion signalée plus haut à l'ivresse des Thries (p. 3,j7), ivresse qui ressemble plus à l'ébriété physiologique qu'à l'infusion d'un esprit. Les Thries prophétisent, comme les âmes des morts, par faculté intrinsèque, dès que la nourriture exalte leurs forces. — 3) Cf. Pindah. l'ylh., IV, 0 sqq. .Escuyl. Eumcn., 7 sqq.