‹ Histoire de la divination dans l'antiquité (volume 4)Chapitre 155 sur 157 · PRIVILEGES LOCAUX · texte numérisé non relu

PRIVILEGES LOCAUX

l'auteur véritable de l'enthousiasme, il ne voulait se mettre ainsi au service des hommes qu'en certains lieux, en certain temps, et moyennant l'accomplissement de certains rites. A l'origine, on faisait surtout valoir le privilège du lieu et le choix du moment. Ainsi, Apollon était censé arriver à Delphes au commencement du printemps et y consacrer un mois aux consultations. Plus tard, on attacha une importance capitale aux agents matériels, et la production de l'enthousiasme ressembla de plus en plus à une conjuration magique1. On sait le parti que tira Plutarque de cette manière de voir pour expliquer la décadence des oracles.

Une telle doctrine avait pourtant ses dangers; car, comme le dit un des interlocuteurs de Plutarque, « à quoi bon ce culte, s'il est vrai que les âmes portent en elles une vertu divinatoire,et si elles sont simplement mises en mouvement par une certaine température de l'air ou par quelque souffle? Que signifie, dès lors, cette institution de prêtresses?... Puisque ce sont les exhalaisons qui, par leur présence, produisent l'enthousiasme, elles le produiront indifféremment sur toute âme, non-seulement sur celle de la Pythie, mais sur celle de la première personne venue dont elles auront touché le corps5... » On pouvait conclure, de l'efficacité intrinsèque des moyens matériels, que le sacerdoce pythique, par exemple, aurait pu disparaître sans inconvénient, pour laisser ouverte à tous la source de l'enthousiasme. Mais il était facile de répondre à cette objection que le privilège du lieu tenait à une sorte d'investiture divine, et avait été attaché moins au sol même qu'à un ensemble d'institutions dont le sacerdoce faisait partie.

De toute manière, la divination chresmologique se trouvait préservée du danger de tomber dans le domaine public et

i) « Il nous parait évident, dit Strabon (X, 3, 23), que c'est de l'enthousiasme, de l'ardente dévotion et de lamantique inspirée que dérivent immédiatement et le charlatanisme et la magie. » —2) Plutarcii. Dcfecl. orac.,46.

d'aller rejoindre l'oniromancie dans les carrefours. Elle répudia toute solidarité avec ses grossiers imitateurs, les agyrtes phrygiens ou les engastrimythes qui prétendaient avoir, eux aussi, un « Python1 » dans les entrailles. Elle put ainsi conserver jusqu'au bout sa dignité native, et, quand elle disparut, oubliée pour des superstitions nouvelles, elle se survécut dans ses œuvres. La cléromancie, art peu mystérieux de citer à propos des maximes applicables à un cas donné, recueillit l'héritage de la chresmologie. Les oracles prolongèrent de quelques siècles leur existence diminuée en se citant eux-mêmes et se nourrissant, pour ainsi dire, de leur propre substance. La piété des fidèles de l'hellénisme, trop souvent aidée par l'habileté peu scrupuleuse des interpolateurs, mettait alors en commun l'apport des divers organes du prophétisme, oracles, chresmologues, sibylles, et donnait ainsi à la chresmologie épuisée l'unité qui lui avait manqué lorsqu'elle exerçait au hasard, dans des instituts différents et avec des rites variables, sa libre fécondité.

Des collecteurs patients ont rassemblé les débris de cette littérature sacrée, issue au jour le jour de l'inspiration divine 2. Rien, à coup sûr, n'y dépasse le niveau moyen de l'intelligence humaine, et il y a, dans ce fatras, plus d'un centon inepte. Et cependant, quand on songe au prix qu'attachait à des textes si vulgaires une foi disparue et au bruit qu'ils ont mené dans la lutte des doctrines religieuses, on est tenté de se faire illusion sur leur valeur, comme le laboureur entrevu par J'imagination de Virgile trouve plus grands que nature les ossements des soldats qui ont joué à Pharsale et à Philippes les destinées du monde.

1) Cf. Acl. Âpostol., xvi, lfi. — 2) Apivs Porphyre (voy., ci-dessus, p. 85), Jo. Philop .ii ii s, Max. Wanudes, Steuchus Euguliinus cl J. Opsopu'iis, Oracula metrica Jovis, Âpollinis... etc. 2« édit. Paris, 1589. Sibyllina oracula, etc. 2'" édit. l'aris, 1607. Oracula magica Zoroastris, etc. Paris, 1007. Cf.R. Volkmann, Zur Orakel-Literaiur (Jahrbb. fur Philologie, 1858, p. 868-876.)

Avant de quitter le terrain des analyses et des classifications pour aborder l'étude des hommes et des institutions qui ont mis en oeuvre les méthodes exposées dans ce premier volume, il est bon d'insister une fois de plus1 sur une idée que la préoccupation exclusive du sujet traité ici pourrait obscurcir. On risque d'oublier, en contemplant cet amas de superstitions pullulantes, que le rôle du génie grec a été de réprimer et de régulariser l'élan de l'imagination affamée de prescience surnaturelle. Il eût fallu, pour établir cette vérité historique, mener à bien une tâche que j'ai voulu faciliter, mais non pas entreprendre, l'estimant prématurée aujourd'hui, et, en tout cas, au-dessus de ma compétence. Il eût fallu élucider les origines de la divination hellénique endehors de la Grèce, faire la part exacte de ce que l'Egypte et les peuples asiatiques lui ont fourni, à diverses époques, de conceptions générales ou de recettes particulières, et juger ainsi de la tendance propre du génie national. Quelques comparaisons entre les Hellènes et les peuples modernes auraient achevé la démonstration.

Une pareille étude aurait mis en pleine lumière le caractère éminemment rationaliste de l'esprit grec. Chez ce peuple, qui restera l'éternel honneur de la race aryenne, les facultés psychiques se sont maintenues dans un admirable

1) Voy-, ci-dessus, p. 73, 247, 260-271, 277.

équilibre. Le besoin de connaître, toujours vivement senti, n'y avait point cette apreté impatiente qui aboutit, par un excès contraire, aux mêmes effets que la paresse intellectuelle et finit par demander à la faveur céleste les satisfactions refusées à l'effort naturel. Le sentiment s'y dépensait en art, en poésie, en patriotisme ; il ne s'échauffait pas par la méditation solitaire qui exalte le désir, et ne reprochait pas à chaque instant à la raison d'être impuissante à transporter dans la réalité les félicités rêvées par la fantaisie mystique. C'est encore de cette sagesse antique que vit le monde moderne1.

Sans doute, — nous l'avons dit en commençant, — la divination a été populaire en Grèce : elle y a été, de compte à demi avec l'art et le sentiment patriotique, le soutien des religions traditionnelles, et la philosophie a cru devoir la traiter avec déférence. Elle a résumé, dans ses rites et dans ses théories, tout ce que l'esprit grec pouvait accepter de mysticisme : mais ce tout est, en définitive, peu de chose, et il a fallu l'influx incessant des croyances exotiques pour maintenir en circulation cette faible somme d'idées extrarationnelles qui avaient, sur beaucoup d'autres du même genre, l'avantage de n'être point absurdes et de paraître utiles. Les Grecs, se cro}rant intéressés à conserver la divination, ont travaillé d'instinct à la dépouiller de son caractère surnaturel et a la convertir en science expérimentale. Ils pensaient la consolider ainsi, tant ils étaient habitués a exiger d'une croyance qu'elle se pliât au joug de la raison : en réalité, ils en hâtaient la décadence, car la divination est surnaturelle ou elle n'est pas.

i) C'est bien là, si je ne me trompe, l'idée maîtresse qui se dégage des remarquables études consacrées aux origines du christianisme par M. E. Havet, un des esprits les plus délicats et une des consciences les plus droites de notre temps. (E. Havet, le Christianisme et ses origines. Tome I. II. L'Hellénisme, ■-!- .'dit. Paris. 187.'!.

D'autre part, la mantique grecque, sans se mêler aussi intimement aux institutions politiques que l'art augurai chez les Romains, ou l'haruspicine chez les Étrusques, eut la bonne fortune de s'identifier, avant de subir les investigations du libre examen, avec un certain nombre de souvenirs chers à l'imagination populaire et de coutumes respectées. Le prestige des devins héroïques, immortalisé par la poésie, recommandait l'art qui les avait illustrés, et un oracle comme celui de Delphes intéressait à sa gloire l'amour-propre national. En Grèce, la foi à la divination était, comme la religion elle-même, attachée aux usages, aux cultes, aux rites traditionnels, aux dévotions locales. Elle a surtout vécu d'une vie extérieure, concrète, entretenue par les habitudes même qu'elle avait préalablement créées, et elle a pu traverser ainsi la période critique durant laquelle ses droits risquaient d'être contrôlés par la philosophie pour refleurir sous le souffle ranimé de l'esprit oriental. Les hommes et les institutions qui ont donne un corps et une expression régulière à la mantique, c'est-à-clire les devins et les oracles, offrent donc, à ce point de vue, un intérêt tout particulier, et c'est à leur histoire que seront consacrés les deux volumes suivants.

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