‹ Histoire de la divination dans l'antiquité (volume 4)Chapitre 16 sur 157 · LA FATALITÉ DANS HESIODE · texte numérisé non relu

LA FATALITÉ DANS HESIODE

Le destin étant ainsi identifié avec un être raisonnable et bienveillant, la divination semblait être complètement justifiée dans la théorie et la pratique; elle était non-seulement possible, mais utile, puisque le cours des choses pouvait être modifié par la volonté de Zeus et que les hommes pouvaient mériter de Zeus qu'il changeât leur destinée dans le sens de leurs désirs.

La théologie se maintenait ainsi, après quelques hésitations, sur le terrain du bon sens vulgaire, d'où elle ne peut sortir sans s'exposer à voir ses systèmes crouler sous le premier assaut de la dialectique. Elle en sortit pourtant, quelques siècles plus tard, au moment où la conscience religieuse se sentit inquiétée par les difficultés que rencontrait de toutes parts la réflexion éveillée par la philosophie naissante. Le problème de la destinée avait été écarté plutôt que résolu par la mythologie épique. L'avenir conditionnel, dépendant de la volonté de Zeus, était déjà chose difficile à comprendre; mais la question se compliquait au point de devenir inintelligible si cette volonté elle-même consentait à tenir compte de la liberté humaine, postulat indispensable pourtant à la croyance en l'efficacité de la divination et de la prière. L'Achille d'Homère avait eu le choix entre une longue vie d'inaction et la gloire conquise par une mort prématurée. Or, pour qui songeait à toutes les conséquences produites par la présence d'Achille à Troie, il était évident que le libre choix du héros avait entraîné une série incalculable de modifications dans le plan providentiel comparé à ce qu'il eût été si Achille avait préféré à la gloire une pacifique vieillesse. La pensée de Zeus avait dû contenir au moins deux formes possibles de l'avenir entre lesquelles la liberté humaine avait déterminé celle qui avait été réalisée. Une réflexion un peu plus exercée pouvait généraliser le problème et reconnaître que les éléments conditionnels de

l'avenir étant en nombre indéfini, le nombre des formes possibles ou des plans réalisables était illimité. C'est-à-dire que le hasard conduit par la liberté, autrement dit, la négation même de l'ordre et de la règle, tendait à se substituer à la Providence.

Pour sauvegarder la Providence et la dignité de Zeus ainsi compromise, il fallait supprimer la donnée la plus instable, la plus irrationnelle du problème, c'est-à-dire la liberté humaine. C'est le parti auquel s'arrêtèrent les poètes profondément religieux du vc siècle. Pindare, Eschyle, Sophocle, représentent cette foi religieuse dans ses diverses phases, d'abord sûre d'elle-même, puis troublée et enfin rentrant par mille concessions dans la région de la commune opinion, du bon sens, qui est le refuge de toutes les doctrines épuisées.

Tout ce qui nous reste de la poésie de Pindare l nous montre en lui un vif sentiment de la dépendance de l'homme vis-àvis des dieux, auxquels celui-ci doit tout, le bonheur et même la vertu. Mais il ne se représente pas la Providence divine comme étant elle-même libre absolument. Non-seulement les dieux dépendent de leur propre sagesse, mais il y ;l, au-dessus de toutes les volontés divines et humaines, une Loi irresponsable dont les arrêts sont d'autant plus inévitables qu'elle n'est elle-même liée par aucune nécessité morale, pas même par l'idée de justice. « La loi, dit-il, reine des mortels et des immortels, justifie et exécute d'une main souveraine les actes les plus violents : j'en tire la preuve des travaux d'Héraklés, car il a traîné les bœufs de Geryon jusque devant le palais cyclopéen d'Eurystheus, sans les avoir ni demandés ni achetés2.»

Le pieux lyrique assure ainsi l'ordre du monde aux dépens

1) V. C. Bulle, De Pindari sapientîa. Honner Diss. 18G0. J. Girard, op. cit., p. 336 sqq, — 2) Pindar. Vragm.) 151, éd. Bergk,

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