SUBSTITUTIONS ET AJOURNEMENTS
du Destin1. » Philémon dira plus tard : « Les hommes sont esclaves des rois; un roi Test des dieux; un dieu, de la « Nécessité2. »
Cependant, comme le génie hellénique se refuse à porter le joug du fatalisme, il accueille avec complaisance toute doctrine qui peut tourner au profit de la liberté. La religion grecque admettait déjà la possibilité d'échapper à un malheur prévu, à la mort même, en offrant aux coups du destin une autre victime. Cette idée est de l'essence de toutes les religions, car elle est la raison d'être du sacrifice. La religion grecque avait seulement prévenu les excès de l'égoïsme en exigeant des victimes volontaires. Telle Alceste s'était dévouée pour son époux ; ainsi Chiron, las de son immortalité, avait payé la rançon de Prométhée. Il n'est pas jusqu'aux hosties animales qui ne dussent marcher d'un pas allègre à l'autel du sacrifice. Ce fatalisme mitigé faisait mieux que tolérer la divination; il en eût démontré, au besoin, l'utilité. Au temps d'Hérodote, on voit entrer dans les idées courantes une croyance qui était peut-être d'importation étrusque et qui, en tous cas, se trouve systématisée dans la science des aruspices toscans. On suppose que, si les arrêts du destin sont inéluctables, il est au moins possible d'en ajourner l'échéance. Hérodote raconte qu'Apollon a retardé la prise de Sardes3; plus tard, on affirma qu'Épiménide avait de même retardé l'explosion des guerres médiques4, que Diotime avait ajourné à dix ans la peste d'Athènes5 et que Phalaris avait été récompensé d'un acte de bienfaisance par deux années ajoutées à sa vie6.
L'opinion commune, alimentée par les réminiscences poétiques, par l'histoire, redevenue crédule sous la plume des
1) Herod., I, 91. —2) Philem., ap. Stob. , Serm. IX, p. 383. Cf. Cic. Divin., II, 10. —3) Herod. Ibid. —4) Clem. Alex. Strom., VI, p. 755. (éd. Oxon.)— 5) Plat. Sympos., p. 201. — 0) Athen. Deipnos., XIII, § 78 (éd. Meineke.)
successeurs de Thucydide, et par les sollicitations intéressées du sentiment, n'est jamais sortie de cette demi-obscurité, de cet assemblage d'idées à la fois lâche et résistant, contre lequel les objections s'amortissent sans porter coup. C'est dans les écoles où l'on pèse à loisir la valeur des mots et des idées, où les systèmes naissent de principes logiquement développés et meurent pour être allés jusqu'au bout de leurs conséquences, c'est dans ce qu'Aristophane appelait des «pensoirs, » qu'il faut chercher des théories raisonnées de la divination.