‹ Histoire de la divination dans l'antiquité (volume 4)Chapitre 29 sur 157 · LA M ANTIQUE PLATONICIENNE · texte numérisé non relu

LA M ANTIQUE PLATONICIENNE

à autant d'exaltations ou manies distinctes : la manie d'Apollon ou délire prophétique; celle de Bacclius ou ivresse mystique; celle des Muses ou inspiration poétique; enfin celle d'Éros ou contemplation philosophique l. Platon a ordonné ces manières de façon à obtenir une association progressive et de plus en plus consciente de l'âme avec la divinité.

L'extase prophétique suspend l'exercice des facultés propres de l'âme et lui dévoile d'autant plus clairement l'avenir qu'elle reste plus passive, plus dépourvue d'initiative et même de raison. Le prophète n'est pas conquis, assimilé par l'influence divine, il est pris de force et dépossédé de lui-même. Le délire mystique est le symptôme qui annonce la purification de l'âme par l'influence divine, influence qui n'opère pas sans le concours de la volonté ou plutôt du désir, préalablement dirigé vers le bien par l'initiation. Les facultés morales et intellectuelles, le sentiment et l'imagination jouent un rôle plus marqué encore clans le ravissement poétique, symbolisé par la visite des Muses. Enfin la Raison s'épanouit librement, avec pleine conscience d'elle-même, à la lumière de la philosophie. Elle s'unit alors à la pensé® divine sans s'absorber en elle, et les délices de cette union ne peuvent être comparées qu'au charme puissant d'Éros. Ainsi l'homme s'élève d'autant plus qu'il se dépouille plus complètement de tout ce qui est instinct, volonté, désir, pour n'être plus, ou peu s'en faut, qu'une raison impersonnelle.

Telle est la construction éminemment originale que Platon élève, comme une autre tour de Babel, pour monter de la terreau ciel. La philosophie en habite le sommet, et la mantique est au bas, à la portée du vulgaire. Il est désormais superflu de se demander quelle était au juste l'estime que

]) Plat. Phœd., p. 265 b-c, 2±i c-e., 245, a-c, 249 d-e.

Platon faisait de la divination. Pour lui, toute science est surnaturelle, et la mantique n'est que le premier degré du savoir, la connaissance instinctive. S'il lui attribuait, dans son État modèle, une si grande importance, c'est qu'elle est précisément faite pour l'intelligence populaire, et que, judicieusement employée par les philosophes gouvernants, elle rend d'inappréciables services.

Le caractère spécial de la manie prophétique est donc la passivité de l'âme réduite à l'état d'instrument de la pensée divine. La communication entre Dieu et l'homme ne se fait pas par l'âme rationnelle, sans quoi cette àme aurait conscience de l'idée divine, mais par le foie, sur lequel Dieu fait apparaître comme dans un miroir, devant l'âme irrationnelle, l'image de l'avenir. La divination, pour être sûre, doit être machinale : « une preuve suffisante que Dieu a accordé la mantique à la déraison humaine, c'est que nul n'obtient une mantique surnaturelle et vraie, étant dans son bon sens1. » Il faut donc que l'individualité propre de l'instrument humain, du médium, comme on dirait aujourd'hui, ait été préalablement affaiblie ou annihilée, soit par l'enthousiasme, soit par le sommeil, soit même par la maladie s. L'approche de la mort met l'homme dans cet état; c'est pourquoi les mourants ont l'esprit prophétique, comme Socrate en avertit ses accusateurs, auxquels il prédit le châtiment de leur crime : « J'en suis déjà, dit-il, à cet état dans lequel les hommes prophétisent le mieux3. »

La mantique est donc la traduction spontanée par la parole des images inconsciemment perçues par la partie la plus grossière de l'âme, au moyen d'un organe que les devins avaient de tout temps signalé pour être le siège des manifestations fatidiques. Ces mêmes images, vaguement entrevues

1) Plat. 77/»., p. 7i e (Ivvouç). — 2) Plat. Tim., p. 71 : RepuU., IX, p. :i7l ; Kpinomis, p. 98,'i. — 3) Plat. Apolog., $ 30.

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