NÉGATIONS D ' Ê P I. C U R E
ils ne se soucient nullement de ce qui s'y passe et n'ont rien à nous dire.
« Comment se mettre dans l'esprit, dit Épicure, que le départ des animaux d'un certain lieu soit réglé par une divinité qui s'applique ensuite à remplir ces pronostics? Il n'y a même pas d'animal qui voudrait s'assujettir à ce sot destin : à plus forte raison, n'y a-t-il pas de dieu pour l'établir'. » Devant l'audacieuse affirmation du maître s'évanouissaient toutes les puissances dont le joug pesait sur la liberté humaine; ses disciples n'avaient que faire d'interroger un avenir dont chacun détermine pour soi la forme, de compte à demi avec les forces aveugles de la matière.
Jamais, depuis Xénophane, la Grèce n'avait entendu un pareil langage. Nul n'avait osé encore s'attaquer ainsi sans détour à l'idée de la Providence, et l'atomisme de Démocrite lui-même en avait laissé subsister l'ombre. Athènes voyait naître et grandir en moine temps deux systèmes matérialistes aboutissant aux conséquences les plus opposées, et cela, après avoir vu le spiritualisme enfanter les écoles antagonistes de Platon et d'Aristote. Il suffisait d'aller au Portique pour entendre justifier toutes les croyances traditionnelles et d'écouter ensuite « ceux du Jardin » pour trouver ces mêmes idées ridicules. Belle matière à réflexions pour les esprits sceptiques !
Le scepticisme ne pouvait manquer de$e développer dans des conditions aussi favorables et d'apporter son concours aux partisans des solutions négatives. Déjà, du temps d'Aristote, Pyrrhon avait repris les arguments des anciens sophistes. Mais il avait l'esprit trop excessif, et s'était tL'op hâté d'arriver à des conclusions absurdes, pour exercer sur les esprits une grande influence.
1) Epicch. Episl. ad. Pylhocl. V. Gi yau, Contingence cl liberté selon Epicure. [Revue philos., juill. I877.)
La nouvelle Académie, au contraire, fondée vers 280 avant J.-C. par Arcésilas, devint la forteresse du scepticisme savant et systématisé, surtout depuis que le brillant et spirituel Carnéade l'eut entourée d'arguments inexpugnables. La dialectique de Carnéade détruisit, au sein des classes éclairées, la plupart des croyances religieuses et particulièrement la foi à la divination. Chrysippe eût frémi de voir son élève renverser en se jouant cette fragile construction que le stoïcisme consolidait, si péniblement, avec le désir de rattacher pour toujours la philosophie à la religion.
Carnéade montra que si la divination prétendait connaître des conséquences fortuites, les seules dont la science ne puisse rendre compte, elle se débattait dans le vide, attendu que le hasard ne saurait être prévu, même par l'intelligence divine; et que, si ces conséquences n'étaient pas fortuites, elles étaient nécessaires, c'est-à-dire fatales, auquel cas il devient possible, mais inutile et môme nuisible de les prévoir1. Dire qu'un événement est fortuit, c'est dire qu'il n'a pas de cause, qu'il n'est déterminé par rien : il est, par conséquent, impossible de rattacher un tel fait, par un lien quelconque, à un autre fait, autrement dit, de le prévoir. Si l'on prétend qu'il peut être prévu par Dieu, il n'est plus le produit du hasard; il a sa cause dans l'intelligence divine qui, ne pouvant errer, le détermine fatalement. Carnéade amenait ainsi les partisans de la divination sur le terrain du fatalisme stoïcien, et, là, il leur démontrait facilement la complète inutilité d'une science qui ne peut rien changer au cours des choses. Il détruisait ensuite ce fatalisme en arguant de son incompatibilité absolue avec la liberté humaine que le scepticisme académique relevait ainsi, avec son initiative inconditionnelle, surles ruines du hasard, conception inintelligible, et du Destin, entité absurde2.
1) Cic. Divin., Il, 3-9; m fato, 14. - 2) Cic. De fato, 14.