‹ Histoire de la divination dans l'antiquité (volume 4)Chapitre 36 sur 157 · CICERON ET LA DIVINATION · texte numérisé non relu

CICERON ET LA DIVINATION

pies, a fait peser son joug sur presque toutes les âmes et pris d'assaut l'imbécillité humaine. Nous l'avons déjà dit dans ces livres intitulés De la nature des dieux, et nous y avons surtout insisté dans la discussion présente : car nous croyons rendre un grand service à nous-même et à nos concitoyens, en la supprimant par la base. Supprimer la superstition n'est pas, — je tiens à faire bien comprendre ce point — n'est pas renverser la religion. Car il est d'un esprit sage de protéger les institutions des ancêtres en conservant les cultes et les cérémonies; et, d'autre part, la beauté du monde, l'ordre des mouvements célestes nous obligent à reconnaître une certaine essence supérieure et éternelle vers laquelle le genre humain doit lever les yeux avec admiration. Mais, de même qu'il faut propager au besoin une religion associée à la connaissance de la nature, de même il faut extirper, jusqu'à la dernière, les racines de la superstition. Elle est là, en effet, cette superstition, qui vous presse, qui vous poursuit de quelque 'côté que vous vous tourniez : que vous prêtiez l'oreille à un prophète ou entendiez une parole omineuse; que vous fassiez un sacrifice ou aperceviez un oiseau; que vous voyiez un Chaldéen ou un aruspice; qu'il éclaire ou qu'il tonne, ou qu'un objet soit frappé de la foudre; qu'il se produise un phénomène quelconque ressemblant à un prodige — et il doit nécessairement s'en produire de temps à autre — vous n'avez plus un moment de tranquillité d'esprit. Le sommeil, au moins, semble être un refuge contre toutes les peines et tous les soucis, et voilà qu'on en fait sortir la plupart des inquiétudes et des craintes. Ces craintes ne seraient pas par elles-mêmes bien sérieuses et on les dédaignerait plus facilement si les songes n'avaient trouvé des défenseurs de leur cause chez des philosophes, et non parmi les plus bas cotés, mais parmi les plus subtils, les plus habiles à distinguer les

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conséquences et les contradictions, enfin parmi ceux qu'on regarde à peu près comme des philosophes parfaits. Peutêtre même seraient-ils aujourd'hui considérés comme les seuls philosophes, si Carnéade n'avait lutté contre leur arbitraire1. »

S'il est vrai que Cicéron, dans sa jeunesse et sous l'impression des leçons de Posidonius, ait consulte l'oracle de Delphes et consacré des offrandes dans le temple2, il était bien revenu de sa première ferveur. C'était dans toute la plénitude de sa raison, et clans un moment où l'avenir lui apparaissait chargé d'obscures menaces, qu'il rompait avec la vaine curiosité des choses futures.

La foi en la divination était, du reste, bien affaiblie dans le monde gréco-romain au moment où Cicéron lui livrait cette dernière bataille. Strabon, un stoïcien modéré, qui croit pour son compte à l'astrologie, constate une sorte d'indifférence générale pour la mantique et les oracles3. Tite-Live avoue, avec une sorte de regret,que l'opinion publique de son temps n'accepte plus la révélation par les présages4, et Diodore, évhémériste déterminé, faisait de son mieux pour expulser le merveilleux de l'histoire.

Mais le besoin du merveilleux, inné à la nature humaine, ne se laisse pas ainsi tromper par une fin de non-recevoir. A côté du courant rationaliste qui, depuis près de deux siècles, minait l'une après l'autre toutes les vieilles croyances, la foi aux signes mystérieux de la révélation persistait et allait bientôt refouler par l'élan du sentiment ce débordement de logique.

Pendant que le scepticisme académique et l'incrédulité épicurienne pourchassaient de toutes parts le surnaturel, un

I) Cic. Divin., U, 72. — 2) Plut. C/'c, S {De El ap. Delph., 3). Le f.iit est contesté, et pour de bonnes raisons, par Unimann {Geschichte Roms, V, p. 2-Ï1). — 3) Strab., X, 3,23. — 4) Liv., XL1II, 13.

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érudit d'origine orientale, Alexandre Polyhistor1, remettait en circulation des idées empruntées à de prétendus pythagoriciens2. On sentait planer de nouveau dans les airs ces éternels objets de la curiosité humaine, les génies ou âmes transfigurées des morts, qui envoient aux hommes ou même aux animaux des présages et des songes.

Ces idées trouvaient un chaud défenseur dans un contemporain de Cicéron, P. Nigidius Figulus. adepte fervent de toutes les superstitions mystiques, qui remplit de gros ouvrages de tout ce que son érudition indigeste lai avait appris sur la théologie, la divination, l'astrologie, voire même la magie. Elles ne furent pas non plus sans influence sur cet augure convaincu et nécromant honteux, P. App. Claudius Pulcher, dont se moquait Cicéron.

Le moment approchait où l'esprit oriental, se déversant sur l'oisiveté mélancolique du monde, allait remplir l'imagination humaine de fantômes vaporeux et la philosophie elle-même de rêveries. On dirait que, dès le commencement de notre ère, la faculté de juger, faculté encore si dominante chez Sénèque, qui restreint la part faite par le stoïcisme a la divination, est partout faussée. C'est de tous côtés un mélange hybride d'instincts empruntés à des races antipathiques et fondus dans un métissage monstrueux. Voici venir, non plus seulement les devins et les prophètes d'autrefois, mais les thaumaturges. L'unique but de la vie humaine est de rapprocher l'homme de Dieu, de l'identifier avec lui. Voir Dieu, l'entendre, lui parler, le comprendre, entrer de mille manières en communication avec lui. tel est le désir inassouvi qui fermente partout. Aussi la divination va-t-elle devenir la science par excellence car « c'est la seule science qui permette de connaître la volonté divine3. »

1)Al. Polyhistor florissait vers 80-^0 av. J.-C. — 2) Diog. Laert., VIII, 32. 3) Iamblich., Vit. Pytharj., 137.

Le comble de la perfection sera désormais d'être le confident de Dieu, l'objet d'une révélation immanente perpétuelle. Sans doute bien peu d'âmes sont capables de s'élever à cette hauteur. Tout le monde n'est pas Apollonius de Tyane, qui commande à la nature et perce sans effort les ténèbres de l'avenir. Mais on connaît des moyens efficaces d'alléger les chaînes qui retiennent l'âme loin des régions éthérées. Ces moyens sont les observances pythagoriciennes, l'abstinence des viandes, le célibat et l'usage des vêtements de lin. Telle est la ferme conviction des néo-pythagoriciens, particulièrement des juifs pythagorisants, des Esséniens1 et de ce Philon dont l'influence se fit sentir si longtemps dans la philosophie grecque2. Les songes ne sont que le premier degré de la révélation, degré accessible au vulgaire : au dessus, il y a ce que Platon avait entrevu, ce que les nouveaux mystiques croient posséder, la révélation par l'extase, par le dépouillement complet de la personnalité absorbée un instant dans l'essence divine.

Une fois la réaction commencée contre le rationalisme, le nombre des sceptiques diminue à vue d'oeil. Pline le Naturaliste gémit de la quantité de présages qui embarrassent à chaque pas l'existence. Parlant d'une recette pour comprendre le langage des oiseaux, il s'écrie : « Le cours de la vie fait déjà sans cela des circuits immenses par le fait des augures3. » Mais il est stoïcien à demi : il croit aux songes, et c'est sur la foi d'an songe, dans lequel il aurait pu retrouver facilementl'éclio de sa propre pensée, qu'il entreprend son grand ouvrage4; son neveu, encore plus incapable d'une doctrine arrêtée, a dans les songes une confiance mélangée de restrictions bizarres. Il est curieux de l'entendre raisonner

\) Joseph. Bell. Jud., II, 8, 12. — 2) Phil. Migr. Abrah., p. 417 d. De Somn., H08 a. V. E. Zeller, Philosophie der Griechen, V, p. 3G4. — '.)) Plin., X, 49, 137. — 4) Plin. Jun. Epist. III, fi, 4.

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