DUJARDIN, *, I. O
Correspondant de l'Institut.
J'emprunte la plupart des éléments de cette notice à un discours prononcé par le Doyen Malaguti i la séance de rentrée des Facultés de 1860.
Félix Dujardin naquit à Tours en 1801. Son grand-pére et son père, horlogers venus de Lille, aimaient les collections et durent avoir sur
(i) Sur la photographie de Malaguti reproduite un peu plus haut, on peut voir cette décoration à côté de sa croix de Commandeur de la Légion d*honneur.
le développement des goûts du futur savant une grande influence. Tout en lui faisant suivre les cours du collège, son père lui apprenait le maniement des outils délicats de son métier, et développait chez lui le goût du dessin. Il y acquit une grande habileté. 11 organisait en même temps chez lui un petit laboratoire de Chimie. Songeant à cette époque à se présenter à TÉcole Polytechnique, il se mit à étudier les mathématiques et prépara son jeune frère au même concours en 1818. Par le plus étrange des hasards, l'élève seul fut admis, le maître échoua.
Il se dirigea alors vers les beaux-arts et travailla dans l'atelier du peintre Gérard. Mais les études scientifiques l'attiraient toujours ; nous le voyons successivement ingénieur dans une usine des Ardennes, libraire à Tours, professeur de mathématiques et de littérature, et consacrant ses loisirs à l'histoire naturelle; il connut bientôt la flore de la Touraine, collectionna les minéraux et les fossiles du pays. La ville de Tours le chargea de faire des cours de Géométrie et de Chimie qui eurent un réel succès.
A cette époque, il publia une Flore complète d^ Indre-et-Loire. Dujardin sentit alors qu'il avait besoin de suivre à Paris des cours et des laboratoires avant de se spécialiser. L'étude des animaux microscopiques eut ses premières préférences ; il alla passer à Toulon l'automne de 1834 ; il y découvrit les Rhiiopodes et ébaucha un travail sur les Crinoides. 11 y retourna en 1835, puis il alla sur les côtes de Normandie avant de se décider à publier ses découvertes sur les Rhizopodes. Il fit voir que ces animaux inférieurs, au lieu d'avoir une organisation complexe comme on le croyait alors, n'étaient autre chose qu'une petite masse de substance vivante fondamentale qu'il nomma sarcode ; il est déplorable que ce mot si expressif n*ait pas été accepté dans la science ; il est beaucoup plus juste que le mot protoplasma qui a prévalu.
Dujardin étudia ensuite les Infusoires, groupe alors presque inconnu et où le peu de vérité que Ton savait était masqué par une infinité d'erreurs. Il en élimina toute une série d'êtres qui n'avaient rien à y faire, puis il mit en lumière les caractères fondamentaux de ces animaux. Il eut, à leur sujet, d lutter contre des naturalistes, et principalement contre Ehrenberg, qui n'acceptaient point ses découvertes ; la justice
fut longue à venir; il ne put qu'en entrevoir l'aurore, mais l'on peut dire aujourd'hui que dans cette mémorable querelle il a triomphé de toutes les critiques.
11 voyagea pour étudier les polypiers de la craie, dirigea un journal scientifique, qu'il rédigeait d'ailleurs complètement, et publia un ouvrage charmant trop peu connu et presque introuvable : Promenades d'un naturaliste.
Il inventa à cette époque un appareil d'éclairage pour les microscopes ; on a désigné cet appareil pendant de longues années sous le nom fï éclairage Dujardin, C'était un immense progrés auquel sont dues bien des découvertes ; ce n'est que récemment qu'il a été remplacé par les condenseurs perfectionnés, qui d'ailleurs en dérivent.
C'est à ce moment que Dujardin fut nommé Professeur de Chimie à la Faculté des Sciences de Grenoble, puis, quelques mois plus tard, Professeur de Géologie et Minéralogie à la Faculté des Sciences de Toulouse. C'est là que le ministre, voulant donner à la nouvelle Faculté de Rennes un Doyen ayant déjà une notoriété scientifique, le prit en septembre 1840.
Très peu de temps après son arrivée à Rennes, il publia son Histoire naturelle des Infusoires qui marque une date en Zoologie (1840-41). Elle fut bientôt suivie de son Manuel de l'observateur au microscope (1842) ; cet ouvrage modeste est le prototype de tous ceux qui, en France et à l'étranger, ont, après Dujardin, cherché à initier les naturalistes débutants aux mystères des infiniment petits. Ce petit livre sans prétentions est, du premier coup, un chef-d'oeuvre.
Cependant Dujardin, absorbé par ses travaux, avait résigné à la fin de 1842 SCS fonctions de Doyen. Il donna alors une vive impulsion à SCS recherches et fit de belles découvertes sur les Vers parasites. Il publia en 1844 son Histoire culturelle des Helminthes et découvrit chez plusieurs d'entre eux des faits de migrations larvaires qui depuis ont été constatés chez de nombreux parasites.
Faute de pouvoir en donner une énumération complète, bornons nous à citer simplement ses études sur les formes larvaires des PorceU latta et sur la reproduction des Acalèpbes, qui fut une des bases de la théorie des générations alternantes ; il démontra l'inanité de la prétendue
circulaiion péritrachéenne des Insectes, entrevit la Diapédèse^ élucida la structure des spermatoioïdeSy étudia la production de la cire chez les animaux et les végétaux, ce qui l'amena à une révision complète de l'histoire naturelle des Gallinsectes ; il reconnut la structure intime du cerveau des Abeilles et entrevit des résultats que l'on n'a fait que perfectionner plus récemment. Il recherchait entre temps une méthode de photographie microscopique ; mais cet art était encore si rudimentaire qu'il ne parvint pas à des résultats satisfaisants; on peut dire, d*ailleurs, que la microphotographie n'a pas fait depuis cette époque de très grands progrés, et qu'elle est encore très défectueuse.
Des mémoires sur les Pycnogonides, les Bryozoaires, les Ëchinodermes, marquent les dernières années de sa vie. Il préparait sur ce dernier groupe un volume qui devait venir, dans les Suites à Buffon^ prendre rang avec ses Infusoires et ses Helminthes.
Dujardin mourut à Rennes le 8 avril 1860. La Ville de Rennes, comme témoignage d'admiration et de gratitude, a offert, au cimetière du Nord, le terrain où repose notre premier Doyen. L'Académie des Sciences, lui rendant enfin une tardive justice, l'avait inscrit l'année précédente parmi ses Correspondants dans la section de Zoologie, après l'avoir, toujours en seconde ligne, inscrit sur diverses listes de présentation à des chaires du Muséum.
Il n'est guère de Maîtres qui aient plus honoré la Science par son désintéressement, par l'étendue de son immense savoir, par l'originalité de ses travaux et l'élévation de son esprit. On peut dire, sans exagération, que Dujardin est un des plus grands naturalistes du xix^ siècle, et la Faculté des Sciences de Rennes peut être justement fière d'avoir débuté sous les auspices de cet éminent Doyen.