CHAPITRE PREMIER
Nous revenons enfin plus directement à La Flèche et à ses vieux souvenirs, à La Flèche que nous ne perdions pas de vue en traversant les siècles précédents et en cherchant à y retrouver les traces de ses anciens et nobles seigneurs, à La Flèche, nom qui dans toutes les circonstances de notre vie nous sert de mot d'ordre, nom par lequel maréchaux de France, généraux, officiers de tout grade, cardinaux, prélats , magistrats , propriétaires , agriculteurs, industriels, tous anciens élèves de son école, célèbre depuis ^603, se reconnaissent, lorsque le temps a imprimé sur leurs figures le caractère trop prononcé de l'âge, (1) La Flèche , qui a fourni et fournit encore tant de défenseurs à l'Etat; (2) La Flèche, qui doit vivre impérissable, comme la mémoire de ce grand roi dont elle était le patrimoine !
Avant l'arrivée de Françoise d'Alençon et le séjour qu'elle fit dans le Chàteau-N[euf bâti par elle et où elle mourut , cette ville était plongée dans l'obscurité. Ses habitants étaient généralement pauvres, dit un arrêté de ^597 sur le pavage des rues ; rarement ils voyaient leur seigneur. Ses rues si tranquilles avaient pu autrefois être troublées par la vie un peu désordonnée de René , comte du Perche , qui avait bâti pour l'une de ses mai-
(1) Institutions d'éducation militaire, avant et après 1789, tome II, livre 1«', chap. III, page 71. Ch. de Montzey.
(3) Journal du Mans. — Les Écoles de sous- officiers et le Prytanée militaire de La Flèche» mars ier72. Ch. de Montzey.
tresses Thôtel donné depuis aux franciscaines par sa pieuse épouse Marguerite de Lorraine. (\)
Mais tout était retombé depuis dans le plus grîind silence jusqu'à rarrlvêe de Françoise d'Alençon et de son entourage obligé.
C'était alors une ville ouverte à tous venants ; son vieux caslel et ses remparts en assez mauvais état servaient à peine de défense. Les dimanches où jours fériés , les cloches du prieuré de Saint-Thomas , des Carmes , des Cordeliers et des Franciscaines donnaient Téveil à la vie religieuse, dans cette ville qu'Henri IV déclare n'être avant la Varenne qu'un village, (ï) Quelques maisons seulement étaient parsemées çà et là en dehors de l'ancienne enceinte. Depuis Françoise d'Alençon , nous la voyons enfin grandir en importance.
Le prieuré de Saint-Thomas , l'église paroissiale actuelle , est un des plus anciens que l'on connaisse. Nous savons qu'Hélie, son seigneur, de 1088 à 1109, n'en avait été que le restaurateur, et qu'au moment de sa mort il lui fit don d'une bannière. Les fonctions de curé étaient remplies par un moine de l'abbaye Saint-Aubin d'Angers'; on ignore, et à ce sujet nos recherches ont été sans succès, l'époque de la venue de ces religieux pour y fonner un centre de paroisse.
Nous avons parlé avec détail du prieuré de Saint-Jacques. Nous reviendrons plus tard sur ce qui le concerne.
L'établissement des Carmes, venus en France en 1238, remonte pour La Flèche à une époque postérieure , mais cependant assez reculée. Ils vivaient alors dans une maison qu'on leur avait donnée au fond de la courte rue qui menait aux remparts et qui en avait retenu le nom de rue des Vieux- Carmes. Cette maison, rebâtie en 1720, a appartenu à M™« de Ruigné. Elle fut achetée de notre temps par M. Coudret, peintre-vitrier, et en la distribuant, on y retrouva les traces positives du séjour des anciens Carmes. (3)
Nous avons dit dans quelles conditions avait été fondé le couvent des religieuses de Saint-François en 1484.
L'église était fort belle ; elle avait été principalement ornée des dons de la sainte Marguerite de Lorraine. Quatre ans plus tard, René et la duchesse d'Alençon firent bâtir le couvent des cordeliers sur le terrain compris entre
(1) Actaellement manufacture de gants , M. Houdemon , rue Saint-Jacques.
(2) Titre conférant à la Varenne et à ses descendants les fonctions de gouverneur.
(3) L'église était souterraine et sert maintenant de cave aux locataires de la maison qoe M. Coudret y a bfltie. Dans le haut se trouvait une petite chapelle, et auprès de l'autel une petite armoire dans le mur servant probablement à renfermer les vases sacrés. Ed démolissant, l'un des manœuvres y trouva un assez grand nombre de pièces de monnaie et une chaîne en or. Celui-ci, n'ayant pas dénoncé sa découverte, fut poursuivi et condamné k deux ans de prison. D'une valeur de 2,400 fr. environ, M. Coudret ne put en récupérer que 1300.
celui des franciscaines et l'ancien hôpital. Le sieur Mannoury (4) raconte que son fils, étant récollet à La Flèche, lui ayait envoyé un extrait du registre du couvent où il est dit que « Marguerite de Lorraine était deve- « nue enceinte de son premier enfant (Charles IV, duc d'Alençon , premier « prince du sang) sitôt après la fondation de ce monastère. » Les Récollets y avaient alors remplacé les Cordeliers dans des circonstances fort bizarres dont nous aurons bientôt à faire mention , tout en rétablissant les faits dans leur entière vérité.
En outre de la paroisse de Saint-Thomas, il y avait celle de Notre-Dame du-Chef-du-Pont (chapelle du vieux château), celle de Saint-Barthélémy (Notre-Dame des Vertus), le petit prieuré de Saint-Martin, tout voisin et dépendant de l'ancienne abbaye de Saint-Mesmin d'Orléans et une aumônerie ou vieil hôpital , existant depuis le XII"»® siècle et très-misérable , appelé l'aumônerie de Sainte-Marguerite , à peu près dans l'emplacement de la prison actuelle.
Les rues n'étaient pas pavées , et le seul commerce de cette localité consistait principalement en confection de drap ou d'étamine.
Telle était La Flèche, quand Françoise d'Alençon y établit le siège du duché de Beaumont et y bâtit son Château-Neuf (bâtiments de l'état-major du Prytanée) qu'elle ne quitta plus. C'était, au reste, la tète d'une baronie importante, comme l'indique surabondamment l'aveu rendu par Jean II, duc d'Alençon , à Charles d'Anjou , roi de Sicile.
Nous avons à rechercher maintenant les époques auxquelles Henri IV visita La Flèche. Malheureusement on ne peut plus en avoir que des souvenirs traditionnels tellement affaiblis que , dans leur détail historique au moins , ils n'ont presque plus de valeur. M.Clère nous a précédés dans cette voie; (2) nous allons le suivre presque pas à pas.
On sait que, marié le 48 août 4572 avec Marguerite de Valois, il n'échappa au massacre de la Saint-Barthélémy qu'en se faisant catholique, et que, gardé à vue à la Cour de Charles IX et jusque bien après la mort de ce prince , il ne put recouvrer sa liberté qu'en prenant la fuite le 3 février
11 chassait ce môme jour avec une partie des seigneurs de la Cour dans la forêt de Senlis, et gagnant rapidement Saint-Prix, puis Montfortl'Amaury, Senonches et Mortagne , il arriva à Alençon du 7 au 42 et y reprit le culte réformé. Rejoint bientôt par 250 gentilshommes huguenots , il devint immédiatement le chef du parti protestant, impatient du combat et affamé de vengeance.
Le 42, il va coucher àFresnay, le 43 à Beaumont-le- Vicomte , dont il
(1) ManDOury, de Normandie, Histoire de àlarguerite de Lorraine, (•2) ïïenn lY à La Flèche, par Jules Clère.
était seigneur; il y séjourne el de là écrit aux habitants de la ville du Mans pour leur demander passage : « Messieurs, leur raande-t-il , parce que « m'en allant dans ma maison de La Flèche , il faut nécessairement que je « je passe en vostre ville du Mans , à cause que j'ai entendu qu'êtes en « doute de ma volonté, j'envoie exprès vers vous ce porteur pour scavoir « celle qu'avez de me donner passage , pour me dire que vous n'avez nulle « occasion de me refuser, parce que mon intention n'est que de passer et « ne permettre que tort soit fait au moindre de vos habitants ainsi que je
« fais partout ailleurs Renvoyez-moi promptement ledit porteur a?ec
« votre résolution » (4)
Les autorités de cette ville craignirent probablement de se compromettre vis-à-vis de la Cour en raison du rôle important que le roi de Navarre venait de prendre, puisque le prince tourna le Mans de peur d'y être arrêté. Il se dirigea sur Fay, qui ne peut être que le château féodal détruit il y a quelques années et situé près de Mansigné. Il soupa, y coucha le 45, et arriva le lendemain , 46 février 4576, à La Flèche. Il n'y resta que 4 ou 5 joars ; de là il se rendit à Baugé , puis à Saumur, à La Rochelle et enfin en Guyenne.
Ce prince avait alors S3 ans et apparut à ses vassaux dans tout l'éclat et la force de la jeunesse. Ils ne devaient plus le revoir qu'avec le teint bruni et les traits accentués par l'âge et les fatigues de la guerre. Car rien n'autorise à dire que de 4576 à 4589, c'est-à-dire dans an espace de 43 à 44 ans, il eut eu l'occasion de revenir.
En 4589 , et au moment de sa lutte contre la Ligue dans le Maine et l'Anjou , il passa par Sablé , ainsi que le mentionne Ménage , après la prise de ia ville du Mans qui fut suivie de la soumission de Sablé , de Laval , de Beaumont et de Château-Gontier. Henri IV fut harangué à la porte de Bouère par Nicolas Chaloigne , curé de Notre-Dame de Sablé. Nous ne trouvons nulle part qu'il eût alors le loisir de venir à La Flèche , qui dans le même temps fut le théâtre d'un combat.
En effet , Lansac , capitaine ligueur, en garnison au Mans , mais toujours à la recherche d'une entreprise nouvelle , se dirigea sur La Flèche avec 4 ,000 ou 4 ,200 arquebusiers et 300 chevaux conduits par les sieurs Piedefort , de Commerondes frères , de Launay et de Gennes. Il s'empara facilement de la ville et assiégea le château où s'était jeté un vieux et brave soldat, le capitaine Moysière ; celui-ci releva le courage du sieur Cotteblanche qui; commandait et voulait rendre la place. D'un autre côté, le sieur de Malherbe, qui battait l'estrade dans ces quartiers avec 20 hommes d'armes et trente arquebusiers, pénétra dans Gallerande, (2) château fort qui appar-
(1) Lettres missivet, Berger de Xivrey, tome H.
(3) Chronique de la PueeUe, p. ^1. — Bibliothèque de Poitiers.
En 1427, le connétable de France, comte de Kichemont, rassembla une armée et viol à
tenait à Clermont d'Amboise. Lansac avait grande envie de s'en emparer, mais apprenant qu'il était défendn par des gens de guerre , il n'osa pas l'attaquer.
M. de Rochepot était alors gouverneur d'Anjou pour le roi. A la nouvelle de la prise de La Flèche par les Ligueurs, il résolut avec le marquis de Vilaines de secourir cette ville avec 60 chevaux et 400 arquebusiers. Le marquis de Vilaines en prit le commandement^ se rendit à Baugé et de là se portant rapidement sur La Flèche, attaqua si vivement les Ligueurs dans le faubourg de la Beufferie, que ceux-ci épouvantés, se réfugièrent d'abord dans la ville après avoir perdu plus de 200 hommes qui se noyèrent en passant sur la chaussée des moulins du Loir. Le marquis les poursuivit l'épée dans les reins , reprit La Flèche d'où il chassa Lansac après lui avoir tué trois cents des siens. Celui-ci eut été irrévocablement perdu, si le marquis de Vilaines avait eu un plus grand nombre de cavaliers. De son côté, le sieur de Malherbe se mit de la partie et étant sorti de Gallerande avec quelques gentilshommes du pays qui le suivirent, il tailla en pièces trois compagnies de gens de pied , qui avaient pu cependant se retrancher dans le presbytère de Mézeray.
Lansac parvint à opérer sa retraite jusqu'au Mans.
Henri IV revint encore une fois à La Flèche.
En 4598, l'édit de Nantes et le traité de Vervins avait rendu définitivement la paix à la France. Le roi , après avoir passé par Angers , Nantes et Rennes , voulut revoir La Flèche : « Mon vray cœur, écrivit-il à Gabrielle, € la Varenne vient d'arriver qui m'a apporté de vos lettres, par où vous
< me mandez que vous m'aimez mille fois plus que moi à vous.... souldain « que j'ai en résolu ce que je deviendrai, je vous ai dépêché ce courrier * pour vous dire que jeudi , pour le plus tard , je partirai de Rennes pour
< nous acheminer vers la grande cité lundi dix-huitième à La Flèche; t mesurez votre voyage à vous y trouver ce jour-là. »
Ainsi qu'il l'avait annoncé à Gabrielle et au connétable, le roi arriva le 18 mai à La Flèche. La réception qui lui fut faite dut être la même que dans les autres villes. Pierre de Rohan était alors premier sénéchal de la ville, Charles Dupont, écuyer, lieutenant-général, et François Leroy de Rauray, aussi écuyer, lieutenant-particulier du présidial ; Guillaume Fouquet de la Varenne, dont nous aurons bientôt à nous occuper largement, gouverneur de la ville et du château, était certainement aux côtés de son maître et
La Flèche pour mettre le siège devant une place nommée GaUerande, où ae trouvait mia basse-cour et an donjon. La basse-cour fut assaillie et emportée. Les Anglais se réfugièrent dans le donjon et bientôt se rendirent par composition. Cette même année, les seigneurs de Retz et de Bcaumanoir mirent le siège devant le Lude défendu par le capitaine Blanqoeborn. Ils attaquèrent ]cs murs avec le canon et s'emparèrent de la place, après la mort de Blanqaeborn et de ses meilleurs soldats.
bienfaiteur. A cette occasion , Anne Foussard avait dû offrir au roi à rentrée de la porte Saint-Jacques et au moment où le sénéchal présentait les clefs de la ville, (4) un bouqu3t garni de trois œillets, dont deux rouges et un blanc, lyé de soie blanche. Anne Foussard avait obtenu « pour lui et ses hoirs , successeurs ou ayant cause » la cession , enregistrée à la Cour des comptes de Vendôme , de deux vieilles piles de Tancien pont féodal du Loir, écroulé alors, à la condition de présenter ledit bouquet ainsi composé au seigneur et dame de la seigneurie de La Flèche à leur arrivée audit lieu. Le titre qui a motivé cet hommage féodal beaucoup plus gnxcieux que grand nombre d'autres en usage alors , est un vieux parchemin signé à Nérac par Henri lY, le 22 octobre 4584. Le propriétaire actuel de ce titre a pu réclamer, il y a quelques années seulement, les matériaux de deux piles du vieux pont des Carmes au moment de sa reconstruction et, sans aucune contestation, l'administration les a concédés.
Le 49 mai , le roi écrivait de La Flèche à Sully : « Mon ami, je vous fais « ce mot et vous envoie ce courrier pour vous dire qu'au partir de Rennes « pour vous rendre à Paris , vous preniez votre chemin droit à Tours , où « vous me trouverez , d'autant que j'ai nécessairement à parler à vous pour « chose qui importe à mon service. Dudit Tours je vous mènerai avec moi « en poste à Paris. Adieu, mon ami. Ce mardi soir, XIX">« mai. »
Sully dit, en effet, dans ses mémoires, qu'après le départ du^roi de Rennes, il y était resté cinq à six jours pour mettre ordre soit aux finances soit au paiement des gens de guerre à leur départ de Bretagne et à leur marche au travers des provinces, et qu'il vint ensuite trouver Sa Majesté à Tours où elle l'avait mandé pour une affaire importante. Mais , fatigué de la longueur des réceptions qui attendaient Henri à son arrivée dans chaque ville , il obtint de lui la permission de ne pas le suivre et de se rendre à Paris de son côté.
L'affaire la plus importante pour Sully était en ce moment la séparation
(l) En 1585, le roi de Navarre étant à Paris voulut récompenser Anne Foussard de ses longs services; il lui fit adresser le titre que nous transcrivons ici et que M. le vicomte de Clermont-Gallerande possède en original dans son charlricr :
« Le roi de Navarre estant à Paris, en considération des services que lui a faicts, fait et « continue chaque jour près de sa personne Anne Foussard, controllcur ordinaire de sa « maison et pour lui donner un meilleur moyen de mieulx continuer k l'advenir, Sa Majesté € lui a permis et psrmet de porter harquebuze en toutes ses terres, forests, dcffays, tail- « lis, buissons et autres domaines et dépendances do la baronnye de La Flèche, à tirera K toutes bestes fors aux noires et rousses , afin de mieulx avoir l'œil et prendre garde aux « délits qni s'y commettent journellement et en faire la poursuite par ses ofiîciers de ladite « baronnye , et aussi à ce qu'aucun, de quelque qualité qu'il soit, n'ait à tirer, sinon ceux
« qui ont permission de Sa Majesté Elle iuy a on outre permis de leur oster les har-
« quebuzes qu'ils porteraient et tous les chiens qu'il trouvera. En foi de quoi Sa Majesté a « voulu signer le présent brevet de sa main. »
M. Clère observe très-justement qu'Henri IV ne punissait les délits de chasse ni de mort ni do la peine des galères.
(l'Henri IV et de Marguerite de Valois, séparation à laquelle celle-ci consentait, et d'amener le roi à faire un choix digne de lui et de la France. On parait croire que, malgré les énergiques efforts de son ministre, ce prince eut épousé Gabrielle, si la mort n'était pas venue l'enlever.
Sans venir à La Flèche, Gabrielle s'était tenu aux environs de cette ville et à la portée du roi. Le 20 , Henri écrit de La Flèche ou du Lude à MM. de Belliévre , de Sillery, et au cardinal de Florence. Le 24 , il adresse une lettre à Gabrielle à Bennes (bourg du canton de Château-du-Loir) : « Nous € primes arsoir (au soir) force connilz au parc avec beaucoup de plaisir; « je m'envais aux promenoirs voir les lieux qui seront dignes de vous y € souhaiter, car généralement je vous souhaite partout où le devoir et le « destin me mènent. Soyez de retour demain , je vous supplie , et croyez < que je mangerai plus volontiers les connilz que vous rapporterez de € Bennes que ceux de ce lieu.... » Ce billet est très-probablement écrit du Lude et non de La Flèche. Il était accompagné, dit M. Clère, d'une copie faite par le roi de couplets devenus l'une de nos chansons populaires :
Charmante Gabrielle.
Ce même jour, d'après une inscription conservée au château du Lude , Henri IV assista à la procession du sacre. Le lendemain, 22, il écrivait encore une lettre à la duchesse de Nevers. La chambre occupée au château du Lude a été conservée telle depuis cette époque.
Henri ne revit plus La Flèche ni le charmant vallon du Loir, et la belle Gabrielle mourut le Samedi-Saint de l'année suivante, 4599.
En 4 600 , le roi divorçait avec Marguerite de Valois et épousait Marie de Médicis.
Nous avons dit plus haut que les fortifications de La Flèche étaient à peu prés démantelées et que Lansac s'était emparé sans coup férir de cette ville. Le château seul avait résisté et seulement par suite de l'énergie d'un brave officier qui avait pu s'y introduire à la première nouvelle du danger. La guerre civile était loin d'être terminée. Les habitants demandèrent donc que les fortifications fussent relevées et mises en état de défense. Nous pouvons encore nous rendre compte de l'enceinte, qui n'avait que trois ouvertures garnies de ponts-levis : la première, au pont de la rue de l'Ave, la seconde, au pont de la rue du Château; la troisième, rue Saint-Jacques, au point où elle est croisée par la douve formant les fossés de la ville.
Des lettres patentes des 27 juin et 24 novembre 4592 statuèrent sur cette question d'après la délibération de tous les délégués des paroissiens et corps d'état de la ville. (4)
(1) Dans un titre notarié et en minute (chartrier de M. Gonin d'Ambrières) nous rencontruQs le compte renda d'une assemblée des paroissiens de La Flèche en 1591, mentionnant les noms de beaucoup d'habitants de cette ville :
On commença à travailler le S3 janvier 4 593 , et les fortifications ne furent terminées qu'en 4 596.
Il fallut pourvoir à cette dépense.
A cet effet on établit :
4<> Un impôt de dix sols six deniers tournois sur chaque minot de sel destiné pour les greniers de La Flèche, pendant 9 ans , à commencer da 4«' janvier 4593. Le produit de cette recette, versée entre les mains du sieur Ligier d'A vont jusqu'en mars 4596, se monta à 699 écus ;
2» Un impôt de 2,475 écus sur les élections du Mans et de Baugé ;
3» Un impôt sur toutes les autres denrées passant par La Flèche , dont le produit fut de 400 écus.
Il fut dépensé , tant pour les réparations de la ville que pour celle du château :
4<> La somme de 636 écus 50 sous pour plusieurs augmentations et réparations des fortifications faites au château de La Flèche , outre celles qui avaient été précédemment données au rabais ;
2<> La somme de 737 écus 36 sous payée à Michel Bridant, adjudicataire de la construction de la clôture de la ville de La Flèche , à-compte sur la somme de 976 écus 20 sous ;
« Le dimanche SS»* jour de jaiUet, mil cinq cent quatre vingt onze.
« Par devant nous Jehan Taupin, Maurice Nadreau et Claude Chaurin, notaires jur^ « en la cour du roi messire, à La Flèche y demeurant. Ce sont les paroissiens manans et H habitans de la paroisse Monsieur Saint-Thomas, tant exempts que non-exempts, priril^ « giés et non-privilégiés , gens d*église et autres de ladite paroisse demeurant, congrégës « rassemblés à Tissue de grande-messe paroissiale de ladite paroisse où assistaient en leurs * personne honnorables et discrètes — Messire François Lesourd, curé de La Flèche,
< Edmond Boisricher, Isidore Garel, Ch. Poitevin , Thomas Johier, Jean Ârthus, René « AUorj, honorable homme, Messire François Champion, conseiller du roi, lieutenant-
< général à ce siège, Isidore Legagneur, procureur de Sa Majesté, René de la Fousse, « sieur de Poligné, Antoine Bidault > docteur en médecine, Charles Foureau, sieur de la « Francoisière , Jacques Gibon, Jehan M arsoliier, Jacques de la Porte, Jacques Faiffeu, <c Jehan Monier, Jacques Bidault, Isidore Faiifeu, François Rouault, Lezin Fournier, « Marin Rouge, Guillé, Bougler, Denis Michel, Isidore R***, Jehan Jouge l'atné, René de « la Porte, Jehan Nadreau, Michel Filioleau, Urbain do la Planche, Isidore Joubet, Tho- « mas Nadreau, Urbain Gaisse, Jules Lehay, Girard Ouvrard, Jehan Bausard, Jeaa
« Bignon, Jehan Le Baillif et plusieurs autres en grand nombre lesquels ont
« déclaré bon gré et sans contrainte, unanimement voulu et accordé, voulant, consentant
« et accordant qu*il soit pris sur eux tant exempts que non exempts le fort portant le
« faible au plutôt et le plus justement et également se faire que pourra la somme de deux
< cents sous^oh, frais et dépens qu*il conviendra faire afin de Tobtention des patentes et « missions et généralement de ce qui pourra en suivre, pour raison desquels de ladite « somme de deux cents sous-sols pour être fourni incontinent après payée et baillée en «c Tacquit des habitans — à Messire Jehan MarsoIIier, sieur de la Balaye, la somme de « soixante six sous deux livres et à Messire Charles Bidault la somme de cent trente trois « sous une livre , quelles sommes les susdits MarsoUier et Bidault auraient payées et avan- ¥ cées de leur deniers à la prière et règlements desdits habitans et pour leur faire grand c plaisir à certains capitaines et soldats tant pour leurs dépenses que vacation et séjour
< qu'ils auraient faits audit lieu de La Flèche par huit jours ou environ à la prière et
3® A Chrisostôme Hamelin, la somme de 200 écus, à lui payée pour la construction d'une écluse joignant le Pré Trouvé et servant à retenir les eaux dans les fossés de la ville ;
40 A François Allory, procureur du roi de la commune de La Flèche, la somme de 4 ,055 écus, pour remboursement des paiements par lui faits , tant pour élargir les fossés de la ville en certains endroits que pour les creuser, ayant été chargé de faire ces différents marchés , par le sieur de la Varenne , commandant alors la ville et le château de La Flèche ;
5<* Au sieur d'Avoust, comptable, la somme de 246 écus 40 sous, pour besogne qu'il fit faire au château de La Flèche , outre les ouvrages précédents.
Enfin , le résultat de ce compte détaillé porte la dépense à la somme de 3,146 écus, et la recette à 3,574.
De tous ces travaux , il ne reste plus que quelques murailles longeant le jardin de M«« Latouche, celui de M«>« Couchot, et enfin la rue qui joint le faubourg du Parc avec la rivière du Loir. (4 )
« règlements desdits habitants pour les assitter et tenir main forte contre les ennemU < Ligueurs et rebelles du roy et qu'ils ne fissent entreprise sur ledit lieu qui par ce moyen t la ville fut mieux défendue.
« Signé : Nadrbau, Chaupin, Taupin, notaires. »
Une seconde pièce, signée des mêmes notaires et de Messire Ch. Bidault, syndic et membre de la fabrique de Saint-Thomas» chargé de différentes affaires, constate la confiance des habitants pour Ch. Bidault ainsi que leur approbation.
La première de ces pièces vient donc prouver qu'aucune charge n'était imposée aux habitants sans leur consentement, que tous contribuaient dans la proportion de leur fortune, le fort portant le faible, et qu'aucun ne pouvait en appeler de sa position d'exempt ou de privilégiés. £Ue constate, ensuite, d'une manière évidente, la fidélité des habitants de La Flèche à l'égard de leur seigneur héréditaire qui, en outre, était leur roi.
La mairie de La Flèche ne devait être créée qu'en 1615 ; jusque là on avait recours aux notaires royaux pour la rédaction des pièces oflîcielles et municipales. Ainsi que nous le voyons dans un protocole de 1525 à 1526 émanant de Michel de La Roche, notaire à cette époque des cours du prieuré d'Oizé , de la Fontaine-Saint-Martin et de Foulletourte , les parties ne signaient pas et toutes les minutes étaient enregistrées. Le notaire de La Roche a signé avec deux témoins le marché passé entre un maçon de Sablé, le sieur Reusmard ou Rémard, en date du 11 juin 1539. Les notaires devaient donc avoir beaucoup d'occupation ; cependant ils s'étaient multipliés à ce point qu'il devint nécessaire, en 1567, de fixer leurs attributions et leur résidence obligatoire avec limites des lieux où ils pourraient exercer.
Nous avons sous les yeux un règlement de 1567 fait par François Le Bigot, conseiller du roi et lieutenant général de monseigneur le sénéchal d'Anjou, qui défend, sous peine de faux, de nullité et de poursuites actives, h tous les notaires des comtes, 'barons, châtelains et antres, d'exercer hors de leur juridiction. Il fixe nominalement la résidence de chaque notaire. Les deux notaires de La Flèche furent alors les sieurs Crespin et Rahier, h Sablé Mathuriu Bontemps, au Lude Michel Langueveau, Jean Bretonneau et Pierre Thiot
(1) Le vieux château n'était plus en 1593 qu'une demeure délabrée et mal menbléee ainsi que l'indique l'inventaire du mobilier dressé cette même année par M* Bidault, notaire, à la mort du capitaine du château , R. Samoyau , sieur de Tlsle.
Pièces originales. — G bar trier de M. Gouin d'Ambrières.
Du vieux château féodal, il n*a été conservé qu'une Irès-pelite partie du donjon ; devenu couvent des Carmes depuis Louis XIII , il est en ce moment magnifiquement réparé par le propriétaire actuel , M. Bertron.
En 1593 , fut établi le règlement du Palais de La Flèche. A cette époque le sénéchal était Raoul Cesneau , sieur de la Barre. La reine de Navarre, Jeanne d'Albret, duchesse de Beaumont, avait ordonné que les jours de plaidoirie, les audiences commenceraient à onze heures, de la Toussaint à Pâques , et de Pâques à la Toussaint, à dix heures , et seraient ouvertes par le sénéchal ou à son défaut par l'un de ses lieutenants. — Le sénéchal maintient les heures fixées par Jeanne d'Albret et ordonne que les sergent^s seront tenus de venir chercher à ces mômes heures lui ou ses lieutenants dans leurs maisons avec les verges et leurs enseignes. En cas de négligence ou de retard , ils seront condamnés à un écu d'amende pour la première fois et au double pour la seconde. Pendant l'audience , l'un d'eux gardera continuellement le guichet et l'autre .se promènera dans le parquet. Les avocats devront avoir chacun un banc et se trouver en habit décent à chaque audience, pour conférer ensemble sur les causes qu'ils auraient à plaider.
Et entre autres prescriptions, nous rencontrons celle-ci — de n'introduire à l'audience aucune cause sans en avoir conféré entre avocats et surtout sans être munis des pièces justificatives qui pouvaient être requises. — Pièce collationnée le 27 octobre 1 594 par Rouleau.
L'Anjou et La Flèche avaient été désolés par la peste en 1581. La famine vint les décimer de nouveau en 1593 : c'était la suite inévitable de la guerre civile. On fut obligé d'avoir recours aux racines de fougère pour faire du pain. Le boisseau de blé se vendait 45 sols, tandis qu'en 1594 la livre de pain blanc ne valait que 12 deniers et le pain de seigle 6 seulement. Ce même fléau n'avait pas épargné l'Anjou pendant les XI"«, XII«« et XIII"« siècles.
A tous ces maux, et en cette môme année 1595 , Henri IV allait donner à La Flèche une compensation en môme temps qu'une marque singulière d'affection.
Nous avons dit qu'en 1543, François I" ayant érigé la terre de Beaumont-le-vicomte en duché-pairie en faveur de Françoise, duchesse d'Alençon, créa deux sièges de justice; un à La Flèche, d'où devaient ressortir Chàteau-Gontier et Sainte-Suzanne.
Henri IV fit mieux encore, et en 1595, et à La Flèche fut érigé un siège présidial, sous le titre de sénéchal; les lettres d'érection furent données à Lyon au mois de septembre 1 595.
Comme nous l'avons vu, l'époque de l'établissement du grenier à sel est bien antérieure à celle de l'érection du présidial. Nous ne pouvons pas en fixer la date.
ÉDIT d'érection du siège présidial d? La Flèche en la Cour da Parlement , chambre des Comptes , cour des Aydes et Grand ComeiL
« Henry, par la grâce de Dieu , roy de France et de Navarre , considérant etc
« Considérant d'ailleurs qu'en notre duché de Beaumont et ville de La Flèche, à Nous appartenant de notre ancien domaine et patrimoine, y a plusieurs juridictions subalternes, par le moyen desquelles Nosdits sujets sont travaillez et que les appelations de nos juges d'icelui Notredit duché ressortissent en Notre Cour du Parlement à Paris , étant souvent question de très peu de chose, qui ne fiait qu'empêcher Notredite Cour, et apporter à nos sujets beaucoup de frais et d'incommoditez. Voulant, en outre, décorer de titre et qualité d'honneur Notre dite ville de La Flèche, sise en un pays fertile, accompagnée de grandes commoditez, et sur un grand et fréquent passage de nos provinces de Bretagne, Touraine, Anjou , le Maine et notre bonne ville de Paris , et étant ladite ville sur le bord de la rivière du Loir, par lequel se tire le sel nécessaire pour le fournissement de nos greniers de Chasteau-du-Loir, Baugé, le Lude, Malicorne et chambres qui en dépendent, et y sont assis : joint que ladite ville et son chasteau sont de présent bien fortifiez pour la sûreté de nosdits sujets. Reconnaissant davantage que pour la singularité du lieu et commode assiette d'icelui , nos très honorez père roi et reine de Navarre, dame de Vendôme, et Nous après eux à leur imitation, aurions voulu ledit lieu de notre demeure, n'ayant autre lieu en notre dit duché qui soit bâti et accompagné d'une telle commodité. Pour ces causes et pour satisfaire à la requeste qui Nous a été faite par plusieurs des seigneurs, comtes, barons, marquis, gentilshommes et Sujets de notre baronie de La Flèche, sur ces considérations et comme au chef de notre dit duché, nos prédécesseurs y auraient étably le conseil pour les affaires de notre dit duché. De l'avis de notre dit conseil auquel cette affaire a été traitée, avons dit et déclaré, voulons et nous plait par édit perpétuel et irrévocable , qu'il y aura un Siège Présidial , et lequel Nous avons étably et établissons en ladite ville de La Flèche à l'instar des autres sièges présidiaux érigez par notre très honoré seigneur et beau-père que Dieu absolve, sous le titre de sénéchal de La Flèche, lequel siège sera et l'avons composé d'un président, un lieutenant-général civil, un lieutenant criminel , un lieutenant particulier, un assesseur criminel qui sera premier conseiller audit siège , deux avocats et un procureur pour Nous, sept conseillers, dont l'un sera garde des sceaux.... A cette fin nous avons créez et érigez , créons et érigeons , au titre d'olïice formez , et pareillement deux enquêteurs, deux adjoints aux enquêtes, un greflier d'appeaux, un receveur payeur des gages et droits desdits présidiaux, un greflier des pré-
sentatioQs , quatre clercs de greffe au civil et deux tiuissiers audienciers aux mômes droits et profits que ceux de l'ancienne création. »
Appointements. — Président, 200 écus. — Lieutenant-général civil, 33 écus 4/3. — Procureur, 50 écus. — Lieutenants particuliers, assesseurs, avocats et conseillers , 33 écus 4/3. — Huissiers, 40 écus. Ces appointements devaient être levés sur chaque minot de sel.
De ce présidial de La Flèche ressortaient les sièges de Beaumont et de Fresnay, les baillages et les seigneuries de Sonnois , Mamers , Châtean- Gontier et Château-Sénéchal pour l'appellation.
En même temps , le roi avait soustrait le siège présidial de La Flèche de la juridiction de ceux d'Angers , du Mans et du siège royal de Baagé.
Le même édit porte aussi création de la juridiction prévôtale dans la même ville :
« Considérant, dit Henri lY, le long cours des troubles et les maux qu'ils ont apportés, lesquels ont altéré Tordre de la justice, à l'occasion de quoi chacun s'est licencié à mal faire , se trouvant en toutes les provinces de notre royaume nombre infini de voleurs, brigands et malfaiteurs ; nous avons estimé à propos et jugé nécessaire d'établir audit duché de Beaumont un grand prévôt de nos cousins les maréchaux de France, deux lieutenants l'un de robe courte , l'autre de robe longue , un greffier et treize archers pour résider en ladite ville de La Flèche, et, pour ce, avons établi ledit siège de maréchaussée, composé dudit prévôt, ses lieutenants, greffier, archers, etc. »
Appointements — Prévôt, 200 écus. — Lieutenants, 400 écus. — Greffier et archers, 66 écus 2/3.
Le lieutenant de Château-Gontier dépendait de celui de La Flèche.
Cette juridiction connaissait de tous les cas prévôtaux, c'est-à-dire de tous ceux qui étaient de la compétence des prévôts des maréchaux — flagrant délit — clameur publique — effraction extérieure — vol dans le^ églises et sur les grands chemins — gens sans aveu — mendiants, vagabonds, etc., etc.
Tous les crimes étaient de la compétence des prévôts des maréchaux ; mais ils ne pouvaient en connaître que quand ils avaient été commis dans les villes ou faubourgs de leur résidence. Cependant les ecclésiastiques et les gentilshommes ne relevaient d'eux qu'au cas où ils eussent perdu leurs privilèges par suite d'une condamnation infamante.
Pour l'intelligence des juridictions de La Flèche et de Château-Gontier, il est bon de rappeler qu'au mois de septembre 4543, François 1^ érigea en duché la vicomte de Beaumont, les terres, baronies et seigneuries du Sonnois, de La Flèche et de Château-Gontier (4) sous le nom de Beaumont,
(1) La jaridiction do Château-Gontier étant devenue royale par ravénement d'Henri IV i la couronne , fut ensuite déclarée ressortir du présidial do La Flèche , pendant que les
en faveur de Françoise (FAlencon , veuve (le Charles de Bourbon, duc de Vendôme.
Au mois de septembre 4595, Henri IV érigea done un présidial à La Flèche, où les sièges de Beaumont, de Fresnay, de Sonnois, de Mamers, au pays du Maine, et de Château-Gontier, en Anjou , devaient ressortir.
La baronie et sénéchaussée royale de La Flèche était anciennement ainsi composée :