‹ Histoire de la Floride françaiseChapitre 47 sur 72 · XXXVIII · texte numérisé non relu

XXXVIII

Déposition de Iehan Mennin, bcarinier.

lehan Mennin, aagé de vint et trois à vint et quatre ans, natif de la Rochelle, fils de Guillaume Mennin, sieur du Viart, bourgeois d'icelle ville, ouy par serement de dire vérité.

Interrogé de l'occasion pour laquelle il est en Espaigne, a respondu estre venu avec la flotte de quarante deux navires et deux caravelles, venues de la Neufve Espaigne , et autres lieux des Indes occidentales, au port de Sainct Lu car le vingt six du mois d'aoust dernier passé, s'estant anbarqué au port de Sainct Domingue, en risle EspaignoUe (comme prisonnier d'un soldat Espaignol nommé

(1) Manuscrit 10751, fol. UIO, inédit.

(2) Manuscrit 10751, fol. 571, Cf. du Prat, p. 430.

hkh LETTRES ET PAPIERS d'eSTAT

Herrera, natif de Pelagos, prez de Seville) quelques iours avant la Sainct lean.

Interrogé pourquoy estoit il prisonnier dudict soldat, a respondu qu'au moys de may prochain, aura trois ans que le capitaine Jehan du Bois faisoit des gents de guerre en la ville de la Rochelle pour aller sur mer à la Floride porter vivres , et mener secours aux François, qui y estoient passez un an auparavant, et luy comme ieune homme curieux de voir le monde s'embarqua sur une robergue qui s'assembla à Bele-Isle avec Tarmée que conduisoit le capitaine lehanRibaut, etleur route fut par les Cannaries, etTisle Dominique, où ils furent à l'hancre quinze iours pour faire aiguade : puis à l'île de la Monnie, et finalement à la Floride, où ils arrivèrent sur la fin du mois de iuillet audict an, par un vendredi, en nombre de six navires, c'est à savoir, le navire de la Truite de Diepe, autre nommé Espaule de Moton, la robergue sur laquelle il estoit, dont lehan du Boys estoit capitaine, du nom des autres ne se souvient.

Estant arrivez à la Floride ils trouvèrent le capitaine Laudoniere et autres François au fort qu'il avoint faict, auquel furent portez les vivres qu'ils avoint conduicts sur l'armée, comme bleds , Tins, biscuits, chairs salées , et autres provisions nécessaires ensemble artillerie et munitions pour la deffense du fort.

Interrogé quel nombre d'hommes y pouvoit avoir sur l'armée , et dans le fort, et les noms des capitaines : a respondu qu'ils menoint aussi des femmes , enfans , et des ieunes hommes pour travailler la terre , parmi lesquels et tout le nombre des soldats de l'armée, et du fort, ils pouvoint estre six cents bouches, ou environ, en tout , sous quatre enseignes : les capitaines estoint lehan Ribaut, Loys Ribaut, son fils , lehan du Bois , Gros, Bellot, Martin , Pierre Rennat, et autres, et y avoit pareillement des gentilshommes de Normandie; mesme un nommé le sieur de Grandpred, lequel est encores vivant et prisonnier à la Havana, et avec luy un enfant de Paris nommé lacques, le père duquel est serviteur domestique de M. le cardinal de Bourbon (4).

Interrogé de racompter le faict de la prinse du fort et deffaicte des François a respondu qu'environ quinse iours aprez leur arrivée par un ieudi matin , furent descouverts vingt cinq navires qui venoient droit au fort, . pour reconnoistre lesquels lehan Ribaut envoya son. fils dans unepatache, pourvoir deparlementer avec eux, mais approchant

(1) Le futur roi de la Ligue, Charles X.

DE FORQUEVAULX. 445

lesdicts navires, lesquels estoient Espaignols et Portugais, leur furent tirées six pièces sans vouloir autrement parler. Quoy voyant ceulx de la patache s'en retournèrent au port du fort : despuis les capitaines lehan Ribaut et Laudoniere s'accordèrent de mettre des soldats dans les navires pour aller voir et sçavoir qui estoient les vingt cinq navires, et defaictles six "navires feirenf voile pour aller trouver les vingt-cinq : lesquels voyant venir les six navires François droit à eux, se prinrent à fuir si bien qu'on les perdict de veue, car ils se meirent dans une rivière à quinze lieues du fort, et pour lors . les mariniers François s'en retournèrent au port prez de leur fort où la tormente survint très grande. Quoy voyant lehan Ribaut, et que la tormente augmentoit, il descendit à terre accompaigné d'un nombre de ses gens, et s'en alla au fort avec des barques , où estant arrivé environ la minuit la tormente s'augmenta si fort que les cables des navires, qui estoint demeurez à l'hancre, rompirent, dont les quatres allèrent à travers, se perdirent, et tous les gents furent noyez, excepté trois mariniers et un garçon, touts de Diepe, lesquels sont en vie captifs des Espaignols à la Havana. Les autres deux navires dans lesquels estoint Laudoniere et Louys Ribaut, voyant la tempeste si impétueuse debouscarent, et dura la tempeste deux iours et deux nuicts.

Cependant les navires Espaignols s'estoient retirez en une rivière à quinze lieues du fort, meirent leurs soldats à terre, pour le venir surprendre,. comme ils feirent, car la seconde nuict de la tempeste s'estant avancée, un d'eux qui parloit François s'approcha de la sentinelle, auquel disant qu'il estoit François le tua, tandis que l'autre abusé du langage se laissoit entretenir de parolles, et incontinent, s'entourna vers ses compaignons lesquels tous ensemble arrivèrent au fort environ minuict, et entrèrent dedans, où ils trouvèrent tous les François dormants, et en feirent une belle boucherie excepté de quelques uns en bien petit nombre et d'iceux furent le déposant, et trois tabourins l'un de Diepe et les deux autres de Rouan, et quatre trompetes, les trois de Normandie, et l'autre de Bourdeaux, qui s'appelle Jacques Dulac : des autres ne scait leurs noms , qui sont encore à la Floride , ou aux isles de par delà. Touchant à lehari Ribaut et environ soixante d'autres, ils furent gardez iusques au lendemain puis les tuèrent à coups d'espée, ayant plustost coupé la barbe audict Ribaut, disant la vouloir envoyer au Roy d'Espaigne : ceux qui furent tuez, tant dans le fort qu'à une isle qui est auprez, pouvoint esire environ trois cent cinquante personnes.

Voyant le capitaine Laudoniere la prinse du fort et deffaicte de ses compaigQons, s'enfuit en France avec un navire^ et une patache, et le capitaine Louys Ribaut se retira à une rivière^ à trente lieues de là, avec un navire, et avec lui trente six hommes tant soldats que mariniers. A ladicte deffaictey et naufrage, moureurent les capitaines lehan Ribaut, lelfan du Boys, Gros, Martin et Renat, et beaucoup d'autres, desquels il ne se souvient. Les femmes, et les petits enfans furent menez à Tisle de Porto Rique : dit aussi que le sieur de Grandpred, et environ dix sept ou dix huict mariniers, sont vivans et prisonniers à la Havana. Les Portugais estoient à ladeffaicte autant ou plus que les Espaignols, et ce furent ceux qui feirent plus de murtres et de cruautez. Le fort fut bruslé le lendemain et tous les vivres qui y estoient.

Aprez la prinse du fort, Melendez envoya deux cents hommes iusques à une montaigne, trente lieues loing du lieu de ladeffaicte, et le déposant alla en leur compaignie, en laquelle montaigne il y a mines d'argent, puis au bout de quinze iours Je menèrent à la Havana où ils font un chasteau de pierre taillée qui sera très fort, quant il sera achevé; et n'a maintenant, sinon trois ou quatre toises de haut, au village ne sçauroit avoir qu'environ trois cents maisons tout ouvert, où il dict avoir veu onze François pendus; mais il ne sçauroit dire pour quelle occasion. Puis fut mené à Porto-Rique, qui est une ville, auquel lieu furent portées de la Floride huict femmes Françoises et quatre petits enfans. Tune desquelles estoit femme d'un orfèvre de Rouan, et a espousé maintenant un Portugais : aprez fut transporté à Sainct Domingue, qui est une cité grande et forte; vers laquelle on l'embarqua, avec la flotte qui est n'agueres arrivée en Espaigne.

Interrogé d'autres particularitez sur cette affaire, a dict

n'en savoir que ce que dessus.

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