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se produisent d'un bout de l'Europe à l'autre, aussi bien les nouveaux idiomes germaniques que les nouveaux idiomes latins ; c'est une transformation générale, on, si l'on veut, une renaissance universelle; et au sein de cette gronde transformation, de cctle grande rénovation sociale qui s'accomplit d'un bout de l'Europe à l'autre, se place, avec quelque convenance et quelque grandeur, le berceau de la langue et de la littérature françaises.
La période que je vais parcourir s'étend de 1100 à 1400, et par conséquent comprend les douzième, treizième et quatorzième siècles. Ce sont ces trois siècles que j'appelle le moyen âge. Celte expression a été plus ou moins étendue, plus ou moins restreinte; on est fort libre à cet égard ; ce qui importe, c'est d'appliquer cette dénomination à une époque qui forme réellement un tout, un âge historique, qui ait son commencement, son milieu et sa fin. Or, c'est ce que je trouve dans l'intervalle qui sépare l'année 1100 de l'année 1400; l'époque antérieure, c'était la continuation et la fin de la culture latine. A partir du quinzième siècle, ou mieux du seizième siècle (le quinzième n'étant qu'une transition enlre ce qui le précède et le seizième), à partir du seizième siècle commence l'histoire véritablement moderne; entre la fin de ce qu'on peut appeler les bas temps, et les temps modernes, il y a un âge intermédiaire, un âge moyen, le moyen âge.
Si l'on considère pendant celte période l'ensemble de l'histoire européenne, on s'aperçoit que cette histoire peut être envisagée comme un développement qui se compose de trois parties, une partie ascendante, une partie que l'on me permettra d'appeler culminante, et
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une partie descendante; alors il y a partout et en toutes choses un mouvement ascensionnel, un apogée et un déclin. C'est en général le douzième siècle qui est l'é-poque d'ascension. Vers le milieu du treizième siècle on arrive à l'apogée, et depuis lors, surtout au quatorzième siècle, on descend.
Pendant le onzième siècle, la dynastie nouvelle s'est établie assez obscurément sur le trône de France; c'est au douzième, sous Louis le Gros, que la dynastie commence à montrer quelque activité, et que la France commence à se former; c'est sous Philippe Auguste qu'elle grandit et devient glorieuse ; et enfin, c'est au milieu du treizième siècle, au temps de saint Louis, que la France du moyen âge est à l'apogée de sa civilisation. Le quatorzième siècle est un temps d'anarchie, d'agitation et de dislocation ; c'est le temps de Charles le Mauvais, de Marcel, des Jacques, et enfin ce siècle, où la France du moyen âge se désorganise, expire dans la démence d'un roi.
L'Angleterre suit, en somme, une marche à peu près parallèle; de même le treizième siècle est son grand siècle; c'est le temps de la lutte pour la grande charte signée en 1215; c'est le temps où les communes arrivent, où le gouvernement parlementaire est fondé. Puis le règne honteux d'Edouard If, venant après le règne brillant d'Edouard Ier, annonce le déclin; Edouard III relève l'Angleterre; mais des désordres, des dissensions, une dislocation sociale assez semblable à celle de la France, remplissent les dernières années du quatorzième siècle, qui se termine, en Angleterre, par une révolution analogue à celle de 1688 ; un roi est détrôné, et le chef d'une branche qui n'est pas la branche légitime est
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appelé au trône en 1599 ; ceci marque nettement pour l'Angleterre la fin d'une période historique.
L'Italie, grâce à ses villes commerçantes, à ses républiques maritimes, a pris dans l'histoire de la civilisation les devants sur le reste de l'Europe. Cependant elle suit dans l'ensemble à peu près les mêmes phases ; le douzième siècle est son époque héroïque, ascendante; il voit se former la grande ligue lombarde ; le treizième siècle est l'ère la plus brillante des républiques italiennes. En 1250, s'accomplit la révolution guelphe à Florence ; dans le Levant, Venise et Gênes se partagent la domination, et Gênes la perd à la fin du treizième siècle. Pise, qui avait brillé avant Venise et Gênes, voit finir sa puissance, en 1294, à la bataille de Meloria. Venise tombe sous l'oligarchie. Dans la plupart des républiques italiennes se manifeste, dès la fin du treizième siècle, et pendant tout le quatorzième, cette fâcheuse décadence qui remplace presque partout la liberté par la tyrannie; c'est le temps où, sur les débris des républiques, se fondent tant de petites principautés.
En Espagne, c'est au treizième siècle qu'est tranchée la question qu'on a agitée les armes à la main depuis Pélager la grande question de l'expulsion des Arabes ; après l'admirable lutte du douzième siècle, lutte un peu balancée, il devient certain que les Arabes n'auront pas l'Espagne, et alors est fondé leur dernier royaume, qui ne doit tomber qu'au temps d'Isabelle et deFerdinandr mais hors duquel ils ne mettront plus les pieds, le royaume de Grenade. Alors aussi l'Espagne jette les fondements de son unité future ; les royaumes de Léon et de Castille s'unissent dans les mains de saint Ferdinand. Alphonse X joue en Castille un rôle analogue, bien
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qu'inférieur, à celui de saint Louis ; il est législateur aussi, et déplus, savant et écrivain ; c'est pour l'Espagne du moyen âge l'apogée de la civilisation ; dans le siècle qui suit, la décadence et la désorganisation ne tardent pas à se faire sentir. Tout le quatorzième siècle est rempli par des dissensions intestines, des querelles de palais, de famille; l'on va ainsi jusqu'à Henri de Transtamare et Pierre le Cruel , et le moyen âge de la chevaleresque Espagne finit dans un fratricide.
L'Empire, dans la première moitié du moyen âge, est représenté glorieusement par l'illustre famille de Souabe; au douzième siècle, par Frédéric Barberousse ; au treizième, par le brillant Frédéric II, qui meurt en 1250, et qui a répandu plus d'éclat qu'aucun autre souverain sur le diadème impérial; ensuite, le déchirement de l'Empire et sa décadence commencent et se continuent jusqu'à Charles IV, qui mutile et aliène les possessions impériales; enfin, dans la dernière année du quatorzième siècle, en 1400, on dépose le dernier empereur du moyen âge, le faible Yenceslas.
En face de l'Empire est la papauté ; son histoire, prise en grand, est encore la même. L'idéal que Grégoire VII avait posé à la fin du onzième siècle a été réalisé autant qu'il pouvait l'être par quelques grands papes, dont les règnes remplissent la première moitié du moyen âge; c'est Alexandre III, l'adversaire de Barberousse, celui qui le força un jour à s'humilier devant la tiare dans l'église de Saint-Marc; c'est Innocent III, se posant en pacificateur, en arbitre entre le roi de France et le roi d'Angleterre, entre le roi de France et l'Empereur. Alors sont fondés les ordres mendiants, ces légions puissantes au service de l'Église ; alors est créée l'inquisition, son
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arme terrible ; en un mot, c'est Père du plus grand ascendant et de la plus complète organisation de la papauté. Mais dans la dernière moitié du moyen âge la papauté décline, et le commencement du quatorzième siècle est marqué par le plus violent affront qu'elle ait éprouvé, le soufflet qu'elle reçoit dans la personne de Boniface VIII. Boniface meurt après avoir été emprisonné et bâillonné par ses ennemis, et en lui meurt la grande papauté des siècles précédents. Après lui, la papauté s'est exilée, elle devient l'hôtesse du roi de France et son esclave. Le quatorzième siècle est pour elle une époque de misère, et ce siècle se termine par le grand schisme au sein duquel finit et s'abîme le moyen âge de la papauté.
Cette marche de l'histoire des différents États européens se retrouve dans l'histoire des différentes portions de la vie sociale, de la civilisation.
Prenons la chevalerie : son âge héroïque, ascendant, c'est l'âge des croisades; les croisades sont l'expression, la mise en action, pour ainsi dire, de l'esprit chevaleresque; c'est au commencement du treizième siècle que la chevalerie est considérée comme la plus grande des distinctions, qu'un roi de France, Philippe Auguste, arme son fils chevalier, peu de temps après que, suivant le récit des croisés, Saladin avait demandé cet honneur. Mais à peine la première moitié du treizième siècle estelle écoulée que l'esprit chevaleresque commence à décroître; l'enthousiasme qui produisit les croisades s'éteint de jour en jour, ou ne subsiste plus guère que comme une tradition et une imitation de ce qui a précédé. Rien n'est plus propre à marquer les progrès et ' la décadence de la chevalerie, que l'histoire des ordres
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chevaleresques, c'est-à-dire de la chevalerie passant de l'idéal des sentiments et des mœurs dans une institution ; ici les dates sont frappantes. Le premier ordre chevaleresque, celui des hospitaliers, est établi précisément la dernière année du onzième siècle, en 1100. Les Templiers paraissent peu de temps après, en 1118 ; ils sont brûlés en 1514, au commencement du quatorzième siècle, quand la main qui allumait leur bûcher venait de frapper à mort, au moins pour l'époque du moyen âge, la papauté.
C'est aussi dans cet intervalle que commence et que continue à se produire l'élément nouveau, les communes . Elles ont paru dans le nord de la France à la fin du onzième siècle ; à cette époque, celles qui existaient dans le Midi, et qui se rattachaient aux anciennes municipalités romaines, ont subi une rénovation. En Espagne, et en Aragon surtout, elles avaient surgi dans la première partie du onzième siècle; en Angleterre, c'est précisément en 1100, comme pour inaugurer les siècles du moyen âge, qu'on voit paraître la première charte de corporation, celle de Londres. Pendant le douzième siècle, les communes italiennes s'unissent pour résister à Frédéric Barberousse, et celui-ci cherche un appui contre elles dans les libertés qu'il accorde aux villes impériales de l'Allemagne. Mais si ce nouveau germe se produit et se développe simultanément avec les autres éléments sociaux, sa destruction n'est pas pareille; et quand la papauté, la féodalité, la chevalerie s'abîment au quatorzième siècle, les communes grandissent ; les communes qui, au treizième siècle, ont été appelées dans le parlement en Angleterre en aide à l'aristocratie, sont , au commencement du quatorzième , appelées par Philippe
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le Bel en aide à la royauté; le quatorzième siècle est marqué en France par plusieurs réunions des états généraux; en un mot, l'élément nouveau, l'élément populaire, démocratique, se fortifie dans cette décadence et cette déroute de ceux des éléments du moyen âge qui lui appartiennent en propre. Un fait général dans l'histoire du quatorzième siècle, c'est le triomphe de ce qui, dans le moyen âge, est en opposition avec lui, de ce qui doit le combattre et lui survivre. Ce siècle est le siècle des légistes, c'est-à-dire de ceux qui achèveront d'enterrer la féodalité sous ses ruines, et d'élever audessus d'elle la royauté, son ennemie; c'est dans ce siècle que Pétrarque et Boccace commencent à exhumer l'anliquité, que Charles V fonde la bibliothèque du Louvre, et que les traductions des auteurs anciens se multiplient ; or, l'antiquité çloit détrôner le moyen âge ; c'est aussi l'époque des tentatives de réforme, soit complète, comme celle de Wiclef en Angleterre, soit modérée, se manifestant dans le sein du catholicisme, sans en dépasser les limites, comme celle de Gerson et de Dailly à Paris; en un mot, par ce côté, le quatorzième siècle, qui, d'autre part, nous a présenté la décadence du moyen âge, nous offre comme une anticipation de l'âge suivant, de l'âge moderne.
L'art partage les mêmes vicissitudes ; les dates varient, il est vrai, dans les diverses contrées de l'Europe, selon que l'une d'elles est plus ou moins avancée que les autres. Mais, en France, l'architecture à ogives commence au douzième siècle ; son âge de simplicité, d'austérité, de grandiose primitif, remplit la seconde partie du douzième siècle et le commencement du treizième ; ensuite, surtout durant le quatorzième siècle, la déca-
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dence s'introduit dans cette architecture; elle devient surchargée d'ornements, lourde, recherchée; entre la simplicité primitive du douzième et la décadence du quatorzième siècle, elle atteint son point de perfection au milieu du treizième, sous saint Louis.
11 en est de même pour la littérature que pour la société et pour Fart. Au douzième siècle et au commencement du treizième appartiennent les tentatives épiques les plus remarquables des trouvères, telles que léchant de Roncevaux et le Roman d'Alexandre, les grandes chroniques en vers comme le Roman de Brut et le Bornent de Rou, les légendes de Gautier de Coincy. C'est sous saint Louis que notre culture poétique du nord de la France, héritière des traditions delà culture méridionale dès lors en décadence, atteint sa perfection et sa fleur. C'est l'âge de Thibaut, comte de Champagne, et des plus élégants trouvères lyriques. Alors l'esprit français se dessine entièrement dans les fabliaux, et surtout dans les diverses branches du Roman du Renard , cette épopée satirique, gloire de notre littérature au moyen âge. Puis la veine poétique tarit, les versions en prose des romans en vers se multiplient, les traductions des auteurs anciens commencent. La pédanterie arrive en attendant la science; d'autre part, la satire et la réalité triomphent sur les ruines de l'enthousiasme et de l'idéal. Les deux parties du Roman de la Rose font sentir cette différence' de la première à la seconde moitié du moyen âge. Guillaume de Lorris est un poëte chevaleresque pour le fond des sentiments, bien que déjà la forme soit allégorique. Jehan de Meung est un pédant plein de verve, qui, dans le livre où son prédécesseur a placé d'élégantes et un peu mignardes personnifications des senti-
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ments chevaleresques, jetie à pleine main l'érudition, la satire, les idées hardies et les images grossières.
Comme de la décomposition de la langue latine est sortie la langue française, de même la littérature française au moyen âge est sortie de la littérature latine antérieure, et s'en est détachée et déparlie graduellement;
^ce départ graduel s'est opéré diversement dans les divers genres littéraires. Plusieurs ont continué à exister seulement en latin, môme après l'avènement de la langue française. D'autres, tout en se continuant en latin, se sont aussi produits en français; d'autres, enfin, sont
- nés avec la langue vulgaire.
La littérature théologique était, par sa nature, essentiellement latine. Le latin est par excellence la langue du catholicisme au moyen âge ; cependant l'idiome vulgaire fit dès lors quelque irruption dans la théologie, et
.d'abord il faut signaler les traductions de la Bible. Le plus ancien monument de ce genre est le livre des Rois, qu'édite en ce moment M. Leroux de Lincy, et dont la rédaction paraît remonter au moins au commencement du douzième siècle. En traduisant la Bible, l'esprit moderne commence à se l'approprier , il la vulgarise, il la met à la portée et entre les mains de tous ; c'est donc un premier pas vers ce qui sera un jour le point de départ de la Réforme. On ne se borna pas à traduire la Bible : le traducteur des Rois intercale déjà dans sa version des passages empruntés à Josèphe et à d'autres auteurs. Bientôt arrivèrent les gloses, les interprétations. La Rible historiale de Pierre Comestor, qui eut un succès universel au moyen âge, et qui fut traduite en français par Guiart des Moulins, contenait, avec le récit des faits rapportés dans l'Écriture, des interpolations puisées
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à des sources non canoniques. Les moralités allégoriques dont on accompagnait les traductions de la Bible, exposaient déjà au danger de l'interprétation individuelle.
En France, la langue vulgaire ne fut pas moins suspecte à l'Église dans les autres branches de la théologie ; la théologie dogmatique, par exemple, n'admit jamais au moyen âge l'emploi du français. Il faut aller jusqu'à la Réforme, jusqu'à Calvin, pour trouver la théologie dogmatique se servant de la langue vulgaire. D'autres portions de la littérature théologique semblaient devoir en admettre plus facilement l'usage ; telles étaient la polémique et la prédication.
A la première appartient le livre du Gentil et des trois Sages, publié par MM. Reinaud et Fr. Michel. Les trois sages sont un chrétien, un juif et un mahométan ; le gentil est un épicurien, un athée. Dans cet ouvrage en vers, l'emploi de la langue vulgaire coïncide avec une certaine latitude d'opinions. Le mahométan, le juif et le chrétien disputent avec beaucoup de courtoisie et finissent par conserver leurs croyances. Les religions des trois sages sont également opposées à l'impiété de leur commun adversaire. On reconnaît là cette disposition d'esprit plus tolérante, introduite à la fin du moyen âge, par l'effet des croisades et des communications qu'elles avaient établies avec l'Orient.
Quant à la prédication, il y avait deux chaires au moyen âge, l'une qui s'adressait aux clercs en latin, l'autre qui s'adressait au peuple en langue vulgaire; celle-ci eut pour principaux organes les frères mineurs et les frères prêcheurs ; malheureusement cette portion, la plus vivante de la prédication du moyen âge, a été-
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presque entièrement perdue ; dans ce qu'on a conservé, c'est le latin qui domine.
Après la littérature théologique, vient la littérature légendaire, e{ dans celle-ci, au premier rang, se présentent les apocryphes qui forment, pour ainsi dire, la portion légendaire de l'ancien et du nouveau Testament, les apocryphes qui se composent de traditions non autorisées, groupées autour des traditions orthodoxes du christianisme. Tels sont les Evangiles de l'Enfance de Jésus, de saint Jacques, de Nicodème, de l'Enfance de la Vierge, tous contenant un certain nombre de récits, les uns puérils, les autres gracieux, quelques-uns qui conservent toule l'âpreté judaïque, et qui n'ont rien de la suavité évangélique : ces Évangiles ont été traduits de bonne heure dans les diverses langues de l'Europe au moyen âge. En Allemagne, le frère Philippe, chartreux, a écrit au treizième siècle un poëme de Marie, qui est emprunté surtout à ces traditions, et qui en a conservé le charme. Dans un curieux récit, dont M. Leroux de Lincy a publié quelques fragments, l'imagination légendaire, préoccupée de l'idée de pureté poussée au plus haut degré, que représente la vierge Marie, a voulu faire remonter, en quelque sorte, cette pureté jusqu'à trois générations, en supposant que la mère de Marie, sainte Anne, était née à peu près comme Bacchus naît de Jupiter dans la fable, et que le père de sainte Anne, auteur de cette merveilleuse naissance, n'était pas né lui-même d'une manière moins extraordinaire et moins pure, et avait reçu la vie de l'exhalaison d'une fleur.
En regard des légendes apocryphes chrétiennes, on doit placer celle dont Mahomet est le héros, et que raconte le roman de Mahomet; il est curieux de comparer
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ce poëme français avec un poëme latin du onzième siècle, par Marbode, qui contient une version de la vie de Mahomet, aussi inexacte, mais d'une autre inexactitude. Marbode représente Mahomet comme élève d'un enchanteur; il parle d'un consul et d'un évêque; nous sommes encore dans le monde romain et ecclésiastique. Dans le roman de Mahomet, écrit au cœur du moyen âge, en pleine féodalité, Mahomet est un seigneur féodal ; dans une autre histoire, également fabuleuse, de Mahomet, écrite à une époque où le moyen âge est dominé plus complètement par l'ascendant de la satire, et où se multiplient les attaques contre Rome, Mahomet est cardinal.
Les légendes qui ne remontent pas aux livres apocryphes, et qui concernent la Vierge, forment aussi un chapitre intéressant de la littérature légendaire au moyen âge. L'histoire de la double célébration de la Vierge par le culte et par la poésie, contient, jusqu'à un certain point, toute L'histoire de l'imagination chrétienne. Quand on arrive à l'époque de la chevalerie, où la femme est plus que jamais exaltée, la Vierge aussi est plus que jamais glorifiée par le culte de l'Église et les chants des poètes. Lorsque la Dame est le mobile de toute inspiration, de tout enthousiasme, la Dame universelle, la Dame de tout le monde, comme dit une vieille légende, la Vierge est sur le trône de la religion et delà poésie; il y a au moyen âge tout une poésie dont la Vierge est le centre. Cette poésie respire un sentiment exalté et passionné, fort semblable, quant aux expressions dont il fait usage, à l'exaltation et à la passion chevaleresque; la Vierge, objet de l'adoration des poètes, est représentée comme le type d'un amour inta-
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rissable. Elle vient au secours de toutes les misères, et le sentiment qu'on a de l'inépuisable tendresse du cœur de Marie s'exprime quelquefois par des légendes dont la naïveté fait sourire. Ainsi la Vierge guérit de son lait un moine qui l'implore. Elle remplace pendant de longues années une religieuse qui avait fui son couvent pour vivre dans le désordre; elle soutient de ses blanches mains les pieds du larron suspendu au gibet.
Outre les légendes qui ont la Vierge pour objet, il en est un grand nombre consacrées à l'histoire des saints ou à d'autres récits édifiants. La légende, qui a toujours été dans les siècles précédents s'éloignant davantage de la candeur de son origine, admettant de plus en plus l'intervention et les ornements de la fantaisie, devient tout à fait œuvre d'imaginalion; on la voit se mêler aux divers genres littéraires du moyen âge. Elle admet la satire comme dans l'histoire de sainte Léocadie et d'ildefonse; elle tourne au roman de chevalerie, comme dans la Vie de saint Georges; elle emprunte l'allure vive et familière du fabliau, et s'en sert quelquefois pour exprimer un sentiment sublime, comme dans le Chevalier au barizel.
Ici finit tout ce qui concerne la littérature religieuse du moyen âge; en regard de la littérature religieuse, et souvent en contraste avec elle, est celle qu'on peut appeler littérature didactique; elle a plusieurs parties : elle est ou morale, ou philosophique, ou scientifique ; sous ces trois aspects, elle offre ce caractère commun et constant, de contenir une tendance, plus ou moins voilée, mais réelle, à une certaine indépendance et souvent à une certaine hostilité contre l'autorité religieuse. Il n'y a pas beaucoup à s'étendre sur la littérature phi-
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losophique du moyen âge : car, pendant les trois siècles qui le composent, la philosophie a repoussé l'emploi de la langue vulgaire avec autant de dédain, et même, dans notre pays, avec un dédain plus constant que lu théologie elle-même; et comme il faut aller jusqu'à Calvin pour trouver la langue française admise dans la. théologie, il faut aller jusqu'à Descartes pour la trouver admise dans la philosophie.
Il n'en est pas tout à fait de même de la littérature scientifique ; bien qu'écrite en général en latin, elle a quelquefois consenti à l'emploi de la langue française. Parmi les monuments qui contiennent le dépôt de la science au moyen âge, plusieurs furent écrits en latin, comme le Miroir de Vincent de Beauvais ; d'autres, rédigés en français, eurent la prétention d'offrir dans cette langue de véritables encyclopédies, en vers ou en prose-, tels furent Y Image du monde et le Trésor de Brunetto Latini. Ces ouvrages appartiennent plutôt à l'histoire des sciences qu'à l'histoire des lettres ; parfois ils étonnent, en montrant à cette époque certaines notions qu'on ne s'attend pas généralement à y rencontrer. Dans Vincent de Beauvais, un passage qui m'a été signalé par le docteur Roulin, semble faire supposer que l'auteur connaissait différentes sortes de gaz, et même la présence de l'acide carbonique dans le corail.
Tous ces genres de littérature que nous venons d'énumérer ont souvent adopté une forme très en vogue au moyen âge, la forme allégorique. Il y a eu des traités de morale théologique sous forme allégorique, comme le pèlerinage de Guillaume de Deguilleville. Il y a eu des codes de morale chevaleresque et galante sous la même forme; telle est la première partie du roman de la Rose par
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Guillaume de Lorris. L'intention encyclopédique qui produisit les Trésors, les Images du monde, empruntant la forme allégorique, et combinée à la hardiesse de la pensée, à un épicuréisme, à un matérialisme extraordinaires, à de violentes et brutales attaques contre la société et contre l'Église, a produit la seconde partie de ce roman célèbre, celle dont Jehan de Meung est l'auteur. Enfin, tous ces genres de littérature théologique et didactique, qu'on pourrait réunir sous un seul chef, en disant qu'ils constituent la littérature savante du moyen âge, combinés, concentrés et portés à la plus -haute poésie, ont enfanté la Divine Comédie de Dante; ouvrage à la fois théologique, moral, encyclopédique, philosophique, allégorique, et outre tout cela, malgré tout cela, poëme sublime.
L'histoire, comme les autres branches de la littérature précédemment énumérées, s'est détachée graduellement du fonds latin, pour entrer dans la littérature vulgaire, dans la littérature française; il est intéressant de voir la vie moderne pénétrer dans le genre historique^ tel que l'avaient fait ou plutôt défait les temps antérieurs, tel qu'il était arrivé, épuisé, desséché, réduit au dernier degré de maigreur et d'aridité aux mains des chroniqueurs.
En s'avançant par degrés vers l'histoire vivante, animée, vers l'histoire véritable, il faut franchir, avant de l'atteindre, deux chroniques en vers, dans lesquelles commence à poindre, à se faire jour, d'une manière incertaine encore, un peu de la vie de l'histoire : savoir le Roman de Brut et le Roman de Rou, tous deux écrits par Wace, au douzième siècle. Le premier contient l'histoire généralement fabuleuse des anciens rois de la Grande-
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Bretagne, c'est un pêle-mêle de réminiscences incomplètes de Panliquilé, mêlées à quelques souvenirs nationaux, et dans lequel une ignorance pleine de pédanterie a accumulé les erreurs. Le seul intérêt qu'on y puisse trouver, c'est de démêler ce qui peut s'y trouver de traditions vraiment bretonnes, d'y surprendre quelques rares et douteuses manifestations d'un sentiment national breton, éparses au milieu de légendes incohérentes et dénaturées.
Passer au Roman de Rou, qui contient Fhistoire des ducs de Normandie depuis Rou ou Rollon jusqu'aux fils de Guillaume, c'est faire un pas vers l'histoire. Plus de critique, quelque art de composition, un sentiment individuel plus caractérisé, surtout un sentiment de nationalité puisé dans les historiens normands, sources du Roman de Rou, et avivé par les sympathies normandes du versificateur Wace, élèvent un peu cette seconde compilation au-dessus de la première.
On peut suivre la destinée et le progrès de l'histoire dans les trois historiens qui sont les pères de la prose française, et qui ont chacun leur génie analogue au génie du siècle qui les a vus naître : Villehardouin, Joinville et Froissart. Avec ces trois hommes, on échappe complètement à la chronique aride, dénuée de couleur et de mouvement; la vie est venue à l'histoire; celle-ci n'enregistre plus seulement la succession chronologique des faits, elle les anime, ou plutôt elle leur conserve leur physionomie énergique et passionnée. Villehardouin, qui écrit au commencement du treizième siècle, et qui est un homme du douzième, ouvre majestueusement notre prose et notre histoire par le récit de la croisade de Constantinople. Historien sérieux, d'un style ferme,
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d'une manière élevée, il a encore dans sa prose simplement pittoresque et parfois grandiose, quelque chose d'épique. Après lui vient le naïf biographe de saint Louis, le piquant narrateur de la sixième croisade, Joinville, qui écrit près de cent ans plus tard que Villehardouin, à une époque qui a moins de rude grandeur, où la galanterie, en prenant toujours plus d'empire sur la chevalerie, lui a ôté tout ce qu'elle avait d'austère, de purement religieux et guerrier dans son principe, à une époque où les mœurs sont moins fortes et plus aimables; Joinville est moins élevé, moins fier que son devancier, il est gracieux, enjoué, familier; il nest pas épique, il est conteur, il écrit véritablement des Mémoires. Après lui, et pour représenter la troisième période du moyen âge, pour en marquer la fin, arrive Froissart, le sémillant, le sautillant, le romanesque Froissart, dont la vie errante ressemble à son œuvre et à son temps. En effet, à ce moment, l'histoire est sans unité visible, elle est disséminée sur tous les points de l'Europe; Froissart court après elle et va la chercher de pays en pays, de ville en ville, de castel en castel ; nulle unité dans ses chroniques toujours animées, mais diffuses, et frop vantées peut-être; tout est dispersé, désordonné, confus.
Dans cette dernière moitié du quatorzième siècle, le .moyen âge se décompose; ses éléments fondamentaux vont se briser; la féodalité est ébranlée, et les tendances populaires éclatent partout. Dans les soulèvements démocratiques et les insurrections bourgeoises de l'Angleterre, delà Flandre, de Paris, on pressent le triomphe futur des classes nouvelles. Froissart ne comprend pas ce mouvement de son siècle; mais, par la naïveté de
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son récit, il le fait quelquefois comprendre à son lecteur. 11 ne cherche que la chevalerie, et la chevalerie s'en va; il ne voit que la surface de la société : c'est cette surface qu'il s'efforce d'orner, d'embellir, et dont il ne parvient pas toujours à déguiser le fond odieux. Dominé par son goût pour la chevalerie, nourri de romans chevaleresques, dont il imite l'allure et le ton,, il donne aux faits un costume qui souvent les défigure : s'il les montre, c'est à son insu et en quelque sorte malgré lui. Avec Froissart, on est aussi loin que possible de la chronique aride qui est le point d'où Ton est parti ; on arrive à l'extrême prolixité, on a parcouru tout le champ de la littérature historique au moyen âge.
Avant d'étudier la poésie lyrique des troubadours et des trouvères, il faut passer par les antécédents de ces poètes, chercher ce qui rattachait la poésie nouvelle aux traditions de la littérature antique. Le paganisme n'est pas mort en un jour ; il a laissé après lui bien des traces, bien des prolongements dans l'histoire de l'esprit humain ; le midi de la France est un des pays où les vestiges des coutumes païennes ont subsisté le plus lontemps. En même temps et par les mêmes causes se sont continuées des habitudes poétiques, des chants populaires, dont l'origine remonte à la plus haute antiquité, et qui, sous leur dernière forme, sont venues se rejoindre à la poésie que créaient les troubadours. Celle dont ces derniers sont les inventeurs, la poésie qui chante l'amour chevaleresque,. n'existait pas avant eux, même en germe. La chanson d'amour ne se trouve pas dans la littérature latine qui précède ; mais tous les autres genres lyriques cultivés par les troubadours se montrent au sein de l'époque antérieure: les chants religieux: dans les hymnes
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de l'Église ; les chants guerriers dans les couplets en latin barbare, tels que ceux qui célèbrent le désastre de Fontenay, et dans lesquels il semble qu'on entende encore un écho des scaldes et déjà un prélude des troubadours guerriers. Le chant satirique existe en latin et se produit surtout vers la fin du onzième siècle, ainsi que l'attestent divers témoignages de ce temps, et, entre autres, celui dTves de Chartres. Y avait-il, à côté de ces divers genres lyriques, cultivés en latin, des essais en langue vulgaire, en français? Si de tels essais ont existé, ils sont perdus. Mais les chants satiriques d'alors, qui, disent les contemporains, retentissaient dans les carrefours et les places publiques, devaient être en langue française; les couplets qu'Abailard composait pour Héloïse, et qui étaient répétés par la foule, étaient sans doute aussi en français. Abailard serait donc le premier 'des trouvères. On possède quelques chants mixtes, moitié en latin, moitié en langue vulgaire ; telles sont, dans la poésie religieuse, les épîtres farcies, telle est la chanson que répétaient les écoliers de l'Université de Paris, au moment du départ d'Abailard, chanson latine dont chaque couplet était terminé par un vers français. Là on voit la langue vulgaire venir se placer à côté de la langue latine, on aperçoit la première aurore de la poésie lyrique française.
Il en est des troubadours eux-mêmes comme des divers genres de poésie qu'ils ont cultivés; ils sont quelque chose de nouveau ; ils ne répètent plus des chants déjà existants, ils créent, ils trouvent. Delà leur nom ; mais eux-mêmes ont des antécédents, et ces antécédents ce sont les jongleurs et les ménestrels, joculatores, ministelli. Ces mots de la basse latinité désignent
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une classe d'hommes qui concouraient aux divertissements païens, qui se confondaient avec les mimes, les histrions, les faiseurs de tours, les danseurs de corde. Les jongleurs aussi faisaient des tours de force, d'agilité, et en même temps ils chantaient et récitaient des vers. C'est du sein de cette classe d'hommes, dont l'existence tient étroitement à l'ancienne littérature païenne et principalement à la littérature dramatique dégénérée, que sortirent les troubadours. Les jongleurs, à l'apparition des troubadours, furent relégué^ au second rang, surtout dans le Midi ; car, dans le Nord, où l'existence poétique fut moins systématiquement organisée, les jongleurs restèrent à peu près sur la même ligne que les trouvères. Les jongleurs conservèrent le double caractère inhérent à leur origine ; ils continuèrent à être à la fois des faiseurs de tours et des chanteurs : ainsi, à la bataille d'Hastings, on voit Taillefer qui entonne la Chanson de Roland, et qui, en même temps, divertit l'armée par les tours et les jeux d'adresse qu'il exécute avec sa lance.
Les troubadours et les trouvères, c'est-à-dire les poètes de la langue d'Oc et ceux de la langue d'Oïl, se partageaient la France actuelle; leur double empire était séparé par une ligne qui n'est pas, comme on le dit, la Loire, mais qui, géographiquement parlant, forme la corde de l'arc que la Loire décrit, et s'étend du lac Léman à l'embouchure de la Sèvre. Les populations situées au midi de cette ligne furent soumises, dès l'origine, à des influences différentes de celles que subirent les habitants du nord de la France ; ces populations du Midi avaient été, dans la plus haute antiquité, en partie ibéennes, puis en partie grecques, elles furent dans un
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contact perpétuel avec les Arabes ; elles demeurèrent toujours purement romaines, et jamais la barbarie germanique ne put les soumettre et se les assimiler complètement ; enfin elles formèrent, durant bien des siècles, un pays entièrement séparé de la France. C'est ce pays que le moyen âge appela souvent la Provence, en comprenant sous cette dénomination un espace bien plus vaste que la Provence actuelle.
Le midi et le nord de la France étaient donc deux États entièrement. distincts. Dans la France proprement dite, la culture scientifique était certainement supérieure : le bras puissant de Charlemagne avait fait couler de ce côté le fleuve de la civilisation. Il n'y eut en Provence rien de comparable à l'école du Bec en Normandie ; il n'y eut jamais un théologien, un philosophe égal à saint Anselme, de qui date le réveil de la pensée moderne ; mais, en revanche, si la Provence était moins savante que la France du Nord, elle était plus polie, ses mœurs étaient plus douces, plus raffinées; il s'y était toujours conservé quelque chose des habitudes et des recherches de la civilisation romaine.
Ainsi, les qualités du Midi et du Nord étaient entièrement différentes et même opposées ; de là l'antipathie des deux peuples, de là les injures qu'ils s'adressaient et dans lesquelles, à travers les exagérations de la haine, on peut retrouver leurs caractères respectifs. Les Francs, plus vaillants, mais aussi plus barbares ; les hommes du Midi, plus ingénieux, plus amollis, et ne voyant dans leurs voisins d'outre-Loire que des brutaux, tandis que ceux-ci ne voyaient dans les Méridionaux que des bouffons.
Les trouvères ne sauraient être séparés des trouba-
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dours leurs modèles; ce qu'ils ont produit de plus original peut-être, ce sont certaines romances narratives, assez semblables, par le tour et la physionomie, aux romances populaires de l'Ecosse, du Danemark, de la Suède, de l'Espagne, et qui ont été recueillies par M. P. Paris dans le Romancero français.
Les divers genres de la poésie lyrique des troubadours sont d'abord la chanson, le chant d'amour; puis, par opposition, ce qu'on appelle le genre sirventesque. Ce genre n'est pas seulement satirique, comme on l'a dit trop souvent, il comprend encore le chant religieux, le chant guerrier, le chant politique ; tous sont désignés par ce nom commun qui indique leur infériorité. Même les chants religieux et guerriers étaient appelés sirventes (servientes), subalternes, par comparaison avec le grand chant, le chant d'amour, qui contenait la théorie de l'amour chevaleresque et en offrait les principaux caractères, l'exaltation et la délicatesse. Ce sentiment s'y montre dans toute sa pureté, dans toute son idéalité. Mais un pareil thème, si beau qu'il soit, est peu varié. Le grand défaut de la poésie des troubadours, c'est la monotonie, qui, à la longue, produit la froideur. Le mérite de cette poésie, c'est la délicatesse d'oreille et la délicatesse d'âme ; et ce mérite est d'autant plus grand qu'il apparaît le lendemain de la barbarie. Les autres défauts des troubadours sont la subtilité, l'obscurité voulue, les difficultés inutiles de l'art, recherchées avec affectation pour le stérile plaisir de les vaincre : en un mot, dans cette jeune littérature, on trouve bien des prétentions et des travers qu'on croirait propres seulement aux littératures vieillies.
La tenson, c'est encore la poésie amoureuse; ce qui
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l'inspire, c'est l'amour chevaleresque, non plus se produisant comme effusion de l'âme, mais en plaidoyers, en dialogues, sous forme d'argumentations scolastiques. On sent bien, dans ces poèmes, où se débat ordinairement une thèse de casuistique amoureuse, le génie con- Iroversiste du moyen âge; tantôt c'est la lutte de deux opinions également suggérées par les théories de l'amour chevaleresque ; tantôt c'est l'opposition de cette doctrine idéale avec des sentiments très-inférieurs. Le point en litige est jugé d'ordinaire à la fin du morceau par un chevalier ou par une dame; quelquefois par plusieurs chevaliers et plusieurs dames réunis. Mais jamais il n'est déféré au jugement d'un tribunal, d'une cour d'amour, et cette circonstance peut à elle seule jeter du doute sur l'existence historique de ces tribunaux célèbres.
La religion n'était pas la muse favorite des troubadours; cependant on doit signaler çà et là dans leurs œuvres quelques beaux élans d'imagination religieuse. Il faut surtout remarquer les chants adressés à Marie. Dans ces chants, qui forment une catégorie particulière, on retrouve les expressions et souvent toute la vivacité de l'amour terrestre.
Les poésies guerrières proprement dites doivent être distinguées des poésies chevaleresques. Il ne s'agit pas ici de faits d'armes accomplis pour plaire aux dames, mais de la guerre pour la guerre même, des joies du combat, gaudia belli, de ce sentiment qu'ont exprimé avec une énergie sauvage les scaldes et les bardes. C'est une poésie qui ressemble à la poésie des temps barbares; la guerre est le côté barbare des sociétés qui ne le sont plus.
La muse des troubadours a été une muse de circon-
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stance. Tous les grands faits, soit d'un intérêt européen, soit d'un intérêt local, ont trouvé place dans leurs chants, et, d'abord, le plus grand fait du moyen âge, les croisades. Il y a des pièces de vers pour les croisades, d'autres contre ; quelques-unes sont à la fois pour et contre: on assiste à toutes les nuances de l'esprit du temps. Les uns prêchent la croisade au nom de l'Église, et quelquefois traduisent dans leurs vers les lettres adressées en latin par le souverain pontife à la chrétienté ; les autres appellent à la croisade au nom de l'amour et des dames; il en est qui sont incertains, flotlants entre le partir et le rester. Enfin, lorsque Édesse tombe, que Jérusalem est prise, il en est qui font entendre des accents de découragement, de désespoir, et accusent Dieu.
Une croisade d'un genre particulier, la croisade contre les Albigeois, fut en réalité la lutte du nord et du midi de la France. Il est simple que les troubadours, produits et organes de la civilisation méridionale, aient pris énergiquement fait et cause pour cette lutte nationale. Aussi, un grand nombre d'entre eux célèbrent avec enthousiasme le comte de Toulouse et accablent d'invectives et de malédictions les Français et les croises deMontfort. Presque seul, Perdigon se plaça en dehors du sentiment national et mourut sous le poids de sa honte»
La grande querelle qui divisait l'Allemagne et l'Italie, la querelle des Guelphes et des Gibelins, du sacerdoce et de l'empire, fut aussi représentée dans la poésie des troubadours. Il y a un grand nombre de troubadours gibelins, et quelques troubadours guelphes. Tous les événements qui, d'une manière ou d'une autre, conoernaient le midi de la France, provoquèrent les chants
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des troubadours. Ainsi les guerres des princes de la maison d'Anjou et des derniers rejetons de la famille de Souabe, en Sicile, passionnèrent naturellement les Provençaux qui maudissaient dans Charles d'Anjou l'héritier, et pour eux l'usurpateur du comté de Provence, et qui par là étaient conduits à favoriser de leurs vœux et de leurs chants ses ennemis Conradin ou Manfred.
Enfin, l'espèce de sirventes qui a plus spécialement reçu ce nom, auquel cependant elle n'a pas un droit exclusif, la satire, a fourni aux troubadours un grand nombre d'inspirations très-vives et très-ardentes. Il faut remarquer avant tout la satire qu'ils dirigèrent contre ce qui forme l'objet de leur croyance poétique, contre les sentiments qui leur sont les plus sacrés, contre le code et le culte de Famour chevaleresque ; il y eut dès le principe une opposition à ce code, une rébellion contre ce culte, une hérésie dans cette religion. On voit déjà Marcabrus, le plus ancien peut-être, et le comte de Poitiers, certainement l'un des plus anciens parmi les troubadours, élever, pour ainsi dire, l'étendard de la révolte contre la suzeraineté de l'amour chevaleresque.
L'Église fut aussi l'objet des attaques les plus véhémentes. Certainement les sectes dissidentes et les philosophes du dix-huitième siècle n'ont jamais égalé en violence les imprécations lancées contre Rome par Guillaume de Figuières, imprécations qui respirent toutes les passions et toutes les haines de ce troubadour populaire, à la fois bourgeois de Toulouse, albigeois et gibelin.
Si l'on examine les troubadours dans leur existence, dans leur genre de vie, on reconnaîtra que leur art était bien une profession, qu'on en vivait ; mais il y avait
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aussi des personnages placés dans une haute position sociale qui menaient volontairement et gratuitement la vie de troubadour, pour qui elle était un délassement et non un état. De la résultait pour les troubadours véritables une sorte d'égalité avec les plus grands personnages du temps, égalité illusoire et qui ne les empêchait pas toujours d'avoir le sentiment de leur infériorité et de leur dépendance, comme on le voit par leurs plaintes. Du reste, leur vie était assez uniforme; et ce cachet fatal d'uniformité et de monotonie qui s'imprime à leurs œuvres, se rencontre encore ici. Presque tous les troubadours mènent une vie à peu près pareille ; ils s'attachent à un grand seigneur et font la cour à une grande dame; ils vont de château en château ; et, après un certain nombre d'aventures qui se ressemblent, la plupart d'entre eux finissent par entrer dans un couvent. Cependant la destinée met bien entre eux quelque différence. D'abord la naissance les distingue les uns des autres; il y a des troubadours de toutes les conditions; les uns sont empereurs, rois, princes ; d'autres naissent dans les rangs inférieurs de la société, bourgeois, artisans, serviteurs. Outre ces diversités de la naissance, plusieurs offrent un caractère d'individualité très-tranché. Tel est, par exemple, Bertrand de Born, ce grand agitateur de l'Aquitaine, qu'on pourrait appeler un troubadour héroïque ; tel est Pierre Vidal, qu'on pourrait appeler un troubadour grotesque, Pierre Vidal, dont les fanfaronnades rappellent Scudéry, et qui, par les mystifications perpétuelles dont il est l'objet, fait penser à Poinsinet; Pierre Vidal à qui l'on parvint à persuader qu'il avait des droits à l'empire de Constantinople, et qui destinait ses économies à équiper une
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flotte pour aller reconquérir son trône. A côté de cette histoire burlesque sont des histoires touchantes, comme la célèbre aventure de Cabestaing. Ce qu'elle offre de plus remarquable, ce qui peint le plus profondément la disposition des âmes à cette époque, c'est l'exaltation qui porte Marguerite, malgré les dangers qui menacent elle et son amant, à exiger de lui qu'il la désigne clairement dans ses vers pour qu'on ne doute pas que c'est à elle qu'ils sont adressés. Cette histoire et quelques autres sont à demi légendaires, ou le sont tout à fait.
Les trouvères offrent moins d'intérêt dans leurs biographies. Maison doit parler de Thibaut, comte de Champagne, et de Coënes de Béthune dont M. Paris a fait connaître la biographie. Quant au sire de Coucy, auquel on a prêté l'horrible dénoûment des aventures de Cabestaing, le héros de cette tragique histoire, qui certainement ne s'est pas reproduite deux fois, est bien plutôt Cabestaing que Coucy. Ce récit, auquel la tragédie de Gabriel de Vergy a donné une grande popularité, n'était probablement pas plus vrai de l'un que de l'autre, et n'était peut-être qu'une dernière version de l'antique festin d'Atrée, version dans laquelle étaient entrés des sentiments chevaleresques et des incidents de la vie moderne. Ce qui peut faire pencher vers cette opinion, c'est de voir la même histoire se reproduire encore une fois en se multipliant, dans le lai bizarre d'Ignaurès, où douze chevaliers font manger à douze femmes coupables le cœur d'un rival heureux.
Ici se placent quelques considérations touchant 1 influence que les troubadours et les trouvères ont exercée sur les différents pays de l'Europe. Le contact des troubadours avec l'Italie s'explique facilement, car un grand
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nombre de troubadours provençaux ont vécu et chanté dans diverses petites cours de l'Italie, des Italiens ont figuré parmi les troubadours provençaux ; enfin, d'autres Italiens, en Sicile, en Toscane, ont imité dans leur langue nationale la poésie lyrique des troubadours : ainsi s'est opérée la transplantation de cette poésie lyrique en Italie.
Les deux plus grands poètes italiens du moyen âge, Dante et Pétrarque, ont tous deux connu, vanté et imité les troubadours ; ils leur ont emprunté des locutions et des idées , et ils ont avoué leur imitation ; Dante a même inséré dans le Purgatoire quelques vers provençaux de sa composition.
L'influence des troubadours sur l'Espagne n'a pas été moins considérable ; d'abord, il est une portion du pays qu'on désigne par ce nom, dans laquelle s'est conservé un idiome bien plus semblable au provençal qu'au castillan, et où la poésie lyrique est une continuation immédiate de celle des troubadours : c'est la Catalogne. L'Espagne castillane était plutôt héroïque et religieuse que galante ; elle a appris la galanterie des Arabes et des Provençaux. C'est donc à l'impulsion donnée par la poésie lyrique provençale qu'il faut attribuer cette abondance de chants d'amour qui remplissent les cancioneros espagnols. La caution espagnole a emprunté son nom à la chanson provençale, aussi bien que la canzone italienne.
En Angleterre, avant les Normands, avant l'arrivée des populations au sein desquelles vivaient les trouvères, ou qui pouvaient être en rapport avec les troubadours, chez les Anglo-Saxons, on ne trouve presque pas de poésie amoureuse. La première influence de la poésie
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romane sur l'Angleterre se manifeste antérieurement à la conquête par le nom de gligman, homme de joie, donné aux poètes saxons, et qui est une traduction du mot latin joculator; mais c'est surfout avec la conquête que la poésie lyrique de la Provence et de la France se répand en Angleterre : alors les ménestrels commencent en ce pays le cours de cette existence, dont les fortunes ont été si diverses, qui a débuté d'une manière brillante, en partageant les fruits de la conquête, et a fini là comme sur le continent, par une dégradation totale pour les ménestrels, soumis aux peines les plus humiliantes. En Angleterre, la poésie lyrique amoureuse n'a presque pas été cultivée en langue anglaise, et même assez tard, c'est toujours dans un idiome étranger que les poètes anglais expriment cet ordre de sentiments. Le roi Richard chante en provençal, et Gower compose ses ballades en français.
Le pays de l'Europe où s'est développée la poésie lyrique la plus analogue à celle des troubadours, c'est l'Allemagne. L'Allemagne a eu ses Minnesinger (chantres d'amour), aussi nombreux et aussi heureusement inspirés que nos troubadours. Certainement il y a chez eux des traces évidentes d'imitation, il y a même des passages entiers dans leurs poésies qui sont traduits de nos troubadours ; mais il serait injuste de méconnaître ce qu'offre d'original la poésie lyrique de l'Allemagne au moyen âge.
Ce n'est ni un troubadour ni un trouvère qui eût composé les vers que prononce Walter von der Vogelweide, lorsque, penchant sa tête sur sa main, il réfléchit à la misère universelle, à la haine qui met aux prises toutes les parties de la création les unes contre les
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autres, comme toutes les parties de l'empire d'Allemagne ; ou un autre chant, dans lequel il repasse tristement ses années écoulées, et se demande : Ma vie, l'ai-je vécue, ou l'ai-je rêvée? Cette poésie rêveuse et mélancolique ne pouvait naître qu'en Allemagne.
En cherchant dans quelle contrée de l'Europe la poésie lyrique du moyen âge a été portée à sa plus haute perfection, on aboutit cette fois encore au pays de l'art ; la poésie scientifique et allégorique conduit à Dante ; l'épopée conduit à l'Arioste et au Tasse ; la poésie] lyrique conduit à Pétrarque.
Le sentiment que Pétrarque reproduit sans cesse est évidemment celui que les troubadours ont célébré tant de fois, et l'on peut croire que si ce sentiment n'eût pas été ainsi travaillé et remanié de mille manières, peut-être Pétrarque même ne l'eût pas exprimé dans toute sa profondeur et dans toutes ses nuances. Du reste, Pétrarque est venu chercher la poésie des troubadours sous le ciel de Provence ; il chantait ses sonnets en s'accompagnant du luth; ses canzoni sont, de l'aveu des critiques italiens, les plus belles de ses productions lyriques. Il a aussi composé des ballades, et s'est exercé dans le genre le plus difficile de la poésie provençale, dans la sixtine. Comme presque tous les troubadours, il a fini par des poésies dévotes, par un hymne à la Vierge. Comme eux encore, il n'a pas seulement chanté l'amour, il a pris part aux événements politiques de son temps, et ces événements l'ont admirablement inspiré, soit qu'il appelle l'Europe à une dernière croisade, soit qu'il s'adresse à Piienzi, ce consul éphémère, et lui demande de relever l'ancienne patrie romaine. Enfin Pétrarque a écrit trois sonnets vigoureux contre les désor-
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dres de la cour papale, comme l'ont si souvent fait les troubadours. Sa poésie a tous les défauts de la leur : les noms de Laure, sa bien-aimée, et de son ami Colonna, lui fournissent de trop fréquentes équivoques avec un laurier et une colonne. Il a aussi toute la délicatesse, toute la grâce des troubadours. Mais si, par un côté de son talent, il achève, en la perfectionnant, la poésie lyrique du moyen âge, il prélude en même temps à la littérature classique de la Renaissance. Car Pétrarque, tout en étant le dernier des troubadours, fut le premier des érudits modernes. Sa passion pour l'antiquité était ardente et enthousiaste ; et, si ce n'était un blasphème, on oserait la comparer à sa passion pour Laure. Il cherchait des manuscrits, des monuments, des médailles. Il a écrit en latin un poëme auquel il attachait une haute importance, et plusieurs lettres adressées aux grands hommes de l'antiquité, à Cicéron, à Virgile, à Varron ; il converse familièrement avec eux ; il est un des leurs : par là, il se distingue des troubadours qui ne savaient guère que les noms de quelques poètes anciens, qui connaissaient mieux les romans de chevalerie que VIliacle ou Y Enéide.
Si Ton parcourt successivement les divers sujets qu'a traités la poésie épique au moyen âge, on rencontre d'abord ceux qu'elle a empruntés à l'antiquité en changeant le caractère des personnages et leur costume; plusieurs noms célèbres de l'histoire héroïque de la Grèce sont tombés dans le domaine de la poésie chevaleresque, et ont reçu son empreinte ; il en a été de même de quelques personnages de l'Ancien Testament, comme les Machabées.
La portion des traditions de l'antiquité qui a joué le
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plus grand rôle et tenu la pince la plus considérable dans la littérature épique du moyen âge, c'est tout ce qui se rapporte à la guerre de Troie, et subsidiairement à la guerre de ïhèbes ainsi qu'à l'expédition des Argonautes ; la guerre de Troie était populaire, et par le vague souvenir qui s'était conservé de la célébrité d'Homère, et par certaines traditions nationales adoptées cbez divers peuples germaniques qui faisaient remonter leur origine aux Troyens. Quant à l'expédition de Jason, elle avait un certain rapport avec celles qui poussaient du même côté les voiles aventureuses des croisés. La guerre de Thèbes devait une partie de sa popularité à la popularité dont jouissait à cette époque l'auteur de la Thébaïde, le poëte Stace, qu'on croyait avoir été chrétien et qui figure à ce titre dans l'ouvrage de Dante. Les poëmes homériques étaient inconnus ; ce qu'on croyait savoir de la guerre de Troie, on l'empruntait à des sources fort postérieures et qui jouissaient alors d'une faveur bien plus grande; au nom d'Homère se rattachait l'idée d'un narrateur fabuleux, tandis qu'on regardait comme des historiens véridiques de prétendus contemporains d'Hector, tels que Darès le Phrygien et Dictys de Crète : c'est dans ces compilations tardives qu'ont puisé les auteurs qui ont raconté en diverses langues la guerre de Troie; c'est là qu'a puisé Benoit de Sainte-More, le plus ancien d'entre eux et antérieur de beaucoup à Guido Colonna, dont le recueil intitulé De bello Trajano, a été considéré à tort comme la source des iliades chevaleresques.
De ces ouvrages, dans lesquels l'antiquité revêtait, par l'effet de l'ignorance des écrivains, le costume de la chevalerie, sont venues les inspirations de quelques
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grands poêles modernes, lesquels ont conservé à l'antiquité cette physionomie qu'on lui avait imposée avant eux. Là est le secret et l'origine de la fusion naïve des événements anciens et des sentiments du moyen âge que présente, par exemple, Troïle et Cressida de Shakspeare, et que les interminables romans du dix-septième siècle ont transmis à Corneille et à Racine.
Outre cette refonte de l'antiquité, trois grands cycles composent l'ensemble de la poésie épique du moyen âge : celui d'Alexandre, celui de Charlemagne, et celui d'Arthur. Autour de chacun de ces noms d'une inégale célébrité historique se sont groupés des événements d'abord altérés, puis entièrement imaginaires; des faits réels ont été mis dans l'ombre par cette seconde réalité, fille de l'imagination, et ainsi il y a eu en regard de l'histoire véritable une histoire traditionnelle, crue comme la première et matière d'un nombre considérable de compositions souvent fort étendues.
La tradition mensongère sur Alexandre a commencé avec lui et, pour ainsi dire, malgré lui, par cette histoire d'Aristobule que le conquérant macédonien fit jeter dans THydaspe, parce qu'elle lui prêtait des exploits fabuleux. Les historiens qui ont suivi ont plus ou moins laissé pénétrer la fiction dans leurs récits; Arrien a donné place dans sa narration judicieuse à quelques faits légendaires ; Quinte Curce avoue qu'il raconte plus de choses qriil rien croit. Mais la légende est manifeste dans deux ouvrages publiés par M. A. Mai, Y Itinéraire d'Alexandre, et surtout dans le récit attribué à un certain Yalérius, et qui paraît être une traduction de l'ouvrage d'un auteur alexandrin du quatrième siècle. Là se trouve une grande portion des aventures merveilleuses d'A-
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lexandre, que se sont transmises l'une à l'autre ces narrations mensongères auxquelles on a rattaché faussement le nom de Callisthène, ces Gesta Alexandri Magni dans lesquels ont puisé largement les auteurs des épopées du moyen âge. Analyser les éléments de ces récits, c'est analyser ceux des poëmes dont ils sont la base et ont fourni la substance.
Ces éléments sont de plusieurs sortes, et appartiennent à plusieurs sources; on reconnaît l'empreinte des traditions égyptiennes dans l'anecdote qui donne à Alexandre pour père Neklanebo, roi d'Egypte; on reconnaît la part des traditions persanes dans celle qui donne à Darius Alexandre pour frère aîné; les deux pays ont voulu faire du conquérant un prince national, ont voulu se l'approprier. Certains traits delà tradition peuvent, quoique avec moins d'évidence, se rapporter aux Arabes : telle est la mention de Gog et Magog, personnages qui figurent dans les traditions rabbiniques, d'où ils ont passé dans le Koran et dans les légendes arabes; tel est encore cet exploit singulier d'Alexandre, qui, curieux de savoir ce qui se passe dans les abîmes de la mer, y descend sous une cloche de verre, et, curieux de savoir ce qui se passe dans les régions du ciel, s'élève au moyen de griffons qui l'emportent à travers les airs. Ces récits ne sont pas dans la Vie d'Alexandre, de Valérius; ils ont leur origine en Orient, et probablement dans la tradition arabe : le premier se lit dans le Sécréta secretorum attribué à Aristote et rempli de notions arabes; le second se trouve, il est vrai, dans l'épopée persane le Schahnameh, mais il se trouve aussi dans une légende arabe : ici c'est Nembrod qui joue le rôle que joue ailleurs Alexandre. On ne peut s'empêcher de voir
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un effort du peuple hébreu pour mettre en rapport le héros de l'Orient avec ses propres destinées, dans l'hommage que, selon Josèphe, le conquérant adressa au Dieu d'Israël, et dans la prophétie du grand prêtre : c'est la légende juive sur Alexandre.
Quant à l'Inde, elle a fourni à ce cycle un amas de merveilles, les unes purement fabuleuses, les autres réelles au fond, mais dénaturées par la crédulité et l'imagination des Grecs. Les merveilles de l'Inde, qui avaient déjà une certaine célébrité chez les anciens et en ont une pareille chez les Chinois, tiennent une grande place dans les Gesta d'Alexandre. A ces prodiges sont venus se joindre les faits non moins étranges, non moins miraculeux, que répandaient les récits crédules des voyageurs du moyen âge.
De toutes ces traditions s'est composé le cycle épique dont Alexandre est le centre. Il faut pour compléter ce cycle y rapporter, en outre, les origines mensongères par lesquelles divers peuples se rattachaient au fils de Philippe ou à quelques-uns de ses capitaines, et enfin les mille aventures dont il est le héros, et qui se racontent encore aujourd'hui dans les villes et les déserts, depuis l'Egypte jusqu'à l'Inde. Au nord de la Perse et même en Chine, des populations prétendent descendre du guerrier macédonien. L'histoire de Java commence par le récit du voyage d'Alexandre, qui s'en va chercher le berceau du soleil aux extrémités de la terre; jusque dans la littérature malaise ont retenti certains exploits imaginaires d'Iskander; jamais il n'a été donné à une mémoire humaine d'occuper tant de place et de remplir tant de siècles ; la légende elle-même a exprimé l'immense diffusion de la renommée qu'elle célèbre en fai-
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sant élever par Alexandre, à l'Orient, la grande muraille de la Chine, et ouvrir, à l'Occident, le détroit de Gibraltar : c'est la carrière du soleil.
Le cycle d'Alexandre a fourni la matière de plusieurs poëmes français; le plus célèbre est celui auquel paraissent avoir travaillé deux auteurs : Lambert Li Cors et Alexandre de Paris. En général, ces auteurs suivent les biographies légendaires appelées Gesta ; mais bien des faits contenus dans les Gesta manquent dans les poëmes; quelquefois les faits absents sont indiqués par une allusion; telle est la paternité de Nektanebo, qui n'est pas explicitement énoncée par les poètes français, mais dont on trouve une trace dans certaines insinuations injurieuses sur la naissance d'Alexandre.
Ce qui n'est pas dans les Gesta, c'est la peinture des mœurs et des sentiments chevaleresques. Dans le poëme du moyen âge, Alexandre est fait chevalier, il porte l'oriflamme, il a un gonfalonnier et douze pairs ; enfin l'exaltation du point d'honneur se montre avec sa téméraire exagération dans le refus que font l'un après l'autre les douze pairs d'Alexandre de quitter le lieu du combat pour aller chercher du secours. Nulle part n'est mieux exprimée que dans cette scène l'héroïque folie de l'enthousiasme chevaleresque. D'autres poètes français du moyen âge ont raconté la vie légendaire d'Alexandre; elle forme un épisode de sept mille vers dans le Renard contrefait ; nous savons aussi qu'il existait en provençal un Alexandre, dans lequel étaient racontées certaines histoires qui se retrouvent dans les Gesta; entre autres merveilles, il y était parlé des femmes de l'Inde qui mouraient quand elles étaient exposées aux rayons du soleil. UAlexandreis, poëme latin de Gauthier de Châ-
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tillon, a joui d'une grande réputation au moyen âge, mais il est composé uniquement d'après les sources historiques. Il y avait donc deux Alexandre, le classique et le romanesque ; l'un et l'autre ont été célébrés dans diverses langues; le second par l'Anglais Davies, le premier par un poêle espagnol et un écrivain islandais, tous deux par des Minnesinger allemands; enfin, à Alexandre romanesque se rattache, si ce n'est par les faits, au moins par la nature des sentiments qui lui sont prêtés, le héros de la première tragédie de Racine.
Après Alexandre, c'est Charlemagne qui a eu la gloire épique la plus étendue; et bien que l'histoire eût beaucoup à dire sur ce grand homme, l'histoire n'a pas suffi aux générations qui ont suivi Charlemagne, et elles lui ont créé une autre renommée. On voit les progrès du développement successif des traditions fabuleuses sur Charlemagne, dans diverses chroniques : deux d'entre elles sont particulièrement importantes, la chronique du moine de Saint-Gall, et celle qu'on a mise sous le nom de Turpin ; la chronique du moine de Saint-Gall, écrite deux générations après Charlemagne, offre le premier degré de la légende; les faits ou altérés ou fictifs, mais crus sincèrement par ceux qui les racontent, y sont déjà très-multipliés ; il en est qui se rapportent à Charlemagne, rénovateur des lettres, restaurateur de la discipline ecclésiastique, et, bien que leur physionomie soit souvent puérile, ils ont le mérite de montrer que sous ce rapport aussi Charlemagne avait frappé les imaginations populaires ; les autres représentent l'impression qu'avait faite sur elles le grand empereur par son renom guerrier; c'est à ces dernières qu'appartient le
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récit de L'arrivée de Cbarlemagne en Lombardie, quand Ogier l'annonce à Didier par cette peinture fantastique dans laquelle on voit le ciel, la terre et les eaux se changer en fer sous les pas du conquérant, lui-même couvert de fer, et conduisant une armée toute resplendissante de fer.
La chronique attribuée à Turpin n'a pas été, on le sait, écrite par le véritable Turpin, évêque de Reims, contemporain de Charlemagne, et qui a dû à certains rapports historiques avec lui de passer plus tard pour son historien : cette chronique du onzième siècle est, bien plus encore que celle du moine de Saint-Gall? écrite au neuvième, remplie d'incidents imaginaires; ce ne sont plus seulement des anecdotes, des récits partiels, mais de grands événements, des expéditions, des conquêtes purement idéales : on peut croire qu'au moins une portion de la légende contenue dans cette chronique doit avoir l'Espagne pour patrie, d'après le rôle important qu'y joue saint Jacques de Galice; en outre un évêché d'Espagne est placé dans la hiérarchie immédiatement après celui de Rome; de plus il est dit (ce qui ne pouvait tomber que dans l'esprit d'un Espagnol) que Charlemagne passait une grande partie de sa vie en Espagne. Il n'en est pas moins certain qu'une seconde portion de cette chronique ne peut avoir pour auteur qu'un moine de Saint-Denis; dans la dernière partie surtout, tout tend à exalter la gloire de l'abbaye de Saint-Denis, à laquelle l'auteur fait donner par Charlemagne toute la France. Il va sans dire que l'influence monacale est ici très-grande; elle va jusqu'à introduire au milieu d'un combat entre Pioland et Ferragus une longue altercation théologique. La générosité chevale-
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resque s'y manifeste ça et là d'une manière assez naïve et parfois assez plaisante. Roland, voyant dormir son ennemi, pour qu'il sommeille plus à Taise, place une pierre sous sa tête en guise d'oreiller. Quant aux chants populaires qui existaient du temps du faux Turpin, comme il nous l'apprend lui-même, ils ont trouvé aussi un écho dans cette lourde chronique, et c'est à eux, comme l'a démontré M. Fauriel, qu'il faut rapporter les passages où le ton héroïque tranche si visiblement avec le ton général du récit : la mort de Roland, par exemple, et ses poétiques adieux à son épée.
En même temps que Charlemagne devenait ainsi un héros de plus en plus fabuleux, d'autres personnages, ses contemporains, ou venus dans le siècle qui suivit le sien, prenaient place dans les traditions légendaires et composaient le cortège épique qui devait l'accompagner à travers les âges. Ainsi Roland, Pmtlandus, dont une ligne d'Eginhard raconte la mort à Roncevaux, s'entourait par degré de mille exploits merveilleux et s'acheminait vers la destinée qu'il a si brillamment remplie dans l'épopée chevaleresque moderne ; ainsi un personnage nommé Otkar, Otkarius, réfugié avec la veuve et les enfants de Carloman à la cour de Didier, se mêlant dans la tradition avec un fils du roi de Danemark, Godefroy, créait, par cette rencontre de deux souvenirs confus et confondus, Ogier le Danois. Le traître par excellence dans les récits carlovingiens, Ganelon, doit probablement son origine à un archevêque de Sens, du même nom, qui trahit, non pas Charlemagne, mais un de ses descendants, Louis le Germanique. Le roi Marsile était un prince arabe d'Espagne, fils d'Omar, Ben Omary Omaris filius, d'où, par corruption, Mafsîîiùs, Marsile-
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Ainsi se formait le groupe idéal des paladins et des adversaires de Charlemagne ; en même temps, ces traditions se répandaient dans une grande portion de l'Europe et elles y devenaient rapidement populaires, au point d'imposer à des localités diverses et éloignées les unes des autres des noms empruntés aux personnages du cycle carlovingien. Il y avait en France une roche de Roland, il y avait une mer de Roland, c'était le golfe de Gascogne ; il y avait et il y a encore des grottes de Roland en beaucoup d'endroits ; on en avait placé une dans le mont Etna ; aux bords du Rhin, divers lieux portent le nom de Roland1, et, s'il faut en croire le récit de Rusbecq, voyageant en Orient au seizième siècle, il trouva chez les Géorgiens des chants qui célébraient la gloire du paladin français.
Analyser ainsi dans sa structure intime une légende épique, assister à son organisation et à son développement progressif, observer les associations compliquées, les altérations insensibles, les transformations graduelles des éléments et, Ton pourrait dire, des molécules qui la composent ; suivre et démêler les fils innombrables et souvent presque imperceptibles quiforment, en s'enlaçant, le tissu de cette toile merveilleuse sur laquelle la poésie viendra étendre ses broderies brillantes, c'est étudier l'imagination dans ses procédés les plus subtils, dans ses plus curieux détours. Sans ce minutieux travail, on ne saurait avoir un sentiment vrai de la tradition, fait immense et qui domine certaines périodes de la vie morale et poétique du genre humain.
Maintenant, si l'on parcourt les poëmes dans lesquels
1 Rolandsecke, près de Bonn.
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sont contenues diverses portions des traditions carlovingiennes, et si Ton suit, non pas Tordre chronologique de la composition de ces poëmes, mais la chronologie des faits légendaires qu'ils racontent, il faut commencer par l'histoire de la mère de Charlemagne, de la reine Berthe aux grands pieds, héroïne d'un gracieux poëme composé à la fin du treizième siècle, et qui a été publié par M. Paulin Paris ; ce poëme, par sa date, appartient à une époque où la chevalerie n'est plus dans sa fleur, où elle touche à sa décadence ; aussi l'imagination chevaleresque y tient peu de place : ce qui domine, ce sont les sentiments naturels du cœur humain et en particulier les sentiments tendres, doux et purs, les affections religieuses et domestiques. Quant à Charlemagne luimême, sa jeunesse, dont l'histoire ne sait absolument rien, a été exploitée par la poésie du moyen âge; on lui a fait courir en Espagne diverses aventures romanesques. Après ces premières aventures, ce qui remplit la vie fabuleuse de Charlemagne presque tout entière, ce sont ses guerres avec les Sarrasins, guerres qu'on lui fait soutenir non-seulement en Espagne et en France, mais encore en Asie, à Babylone, à Jérusalem. La chronique de la fondation de l'abbaye de Grasse près de Carcassonne mérite d'être mentionnée ici, parce que, pour relever l'importance de l'abbaye, on a fait précéder l'histoire de sa fondation d'un récit dans lequel figurent des exploits, en grande partie imaginaires, de Charlemagne contre les Sarrasins. Cette chronique, écrite dans un dialecte du Midi et attribuée à un personnage supposé, nommé Philomena, n'a pas été publiée ; mais quelques extraits suffisent à prouver qu'elle avait recueilli des traditions locales assez curieuses sur les
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guerres des Carlovingiens dans le Midi : ici l'Église s'était complètement emparée de la tradition carlovingienne, et la faisait servir de portique à l'architecture d'une abbaye.
Une invasion pareille de l'esprit ecclésiastique au sein de la légende épique et chevaleresque a produit les ouvrages dans lesquels on a supposé que Charlemagne était allé à Jérusalem et à Constantinople. Comme c'est à l'époque des croisades que se développait surtout l'épopée chevaleresque, il était naturel que, dans ce temps où les anachronismes n'embarrassaient nullement, parce qu'on savait mal l'histoire, l'on fit de Charlemagne le champion de la foi chrétienne contre l'islamisme ; de deux poèmes, l'un analysé, l'autre publié par M. Francisque Michel, le premier raconte une expédition d'un certain nombre de guerriers, qui vont chez l'émir de Babylone, après avoir passé à Jérusalem et après que l'émir lui-même a envoyé une ambassade à Charlemagne. Ce récit a pour base historique l'ambassade d'Aroun-al- Raschid, événement réel qu'on ne tarda pas à grossir, en supposant que le prince musulman avait accordé à Charlemagne la ville de Jérusalem et le Saint-Sépulcre, et lui avait fait don de certaines reliques ; allusion légendaire à la translation des reliques de la Passion apportées en France par le moine Zacharie. De ces deux faits confondus s'est formée la première donnée de l'ouvrage. Dans l'autre poëme, qui raconte le voyage de Charlemagne à Constantinople, se trouvent plusieurs allusions remarquables à la splendeur de cette ville et à la conquête de l'empire d'Orient par les croisés. L'influence ecclésiastique s'y manifeste par un singulier emploi du merveilleux ; Charlemagne et ses guerriers,
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dans l'ivresse de leur gloire, se sont laissés aller à faire vœu d'accomplir divers exploits impossibles et dont quelques-uns sont peu édifiants ; se trouvant dans l'embarras par suite de leur imprudente fanfaronnade, un ange leur est envoyé pour les tirer de peine. Dans ces deux pôëmes il y a très-peu de chevalerie proprement dite; l'action de l'Église est visible; dans le second se rencontrent certains traits de fierté et quelquefois de brutalité sauvage, mais rien de chevaleresque. La chevalerie se produit avec éclat dans un poëme écrit en provençal et publié par M. Becker dans les Mémoires de V académie de Berlin : c'est le poëme de Ferabras; on y voit une émulation de magnanimité qu'on peut citer comme un des plus frappants exemples de l'héroïsme chevaleresque; la galanterie y tient une trèspetite place, et la princesse musulmane Floripar est loin d'être une véritable héroïne de chevalerie : ce ne sont pas des sentiments délicats et nuancés qu'elle exprime, c'est une impétuosité et une violence de passion qui ne recule pas devant le meurtre et qui menace sans cesse les croisés du dernier supplice, si on ne donne à la princesse sarrasine le guerrier dont elle est éprise ; cependant à côté de cette passion si véhémente se trouvent déjà certaines expressions empruntées au langage de la galanterie chevaleresque ; cette terrible Floripar, qui assomme son geôlier d'un coup de bâton et précipite sa duègne dans la mer, dit que Guy de Bourgogne lui a volé son cœur. Dans ce poëme se montre aussi d'une manière assez prononcée l'influence de l'Église; on la retrouve dans des discours et dans des prières de Charlemagne, dans quelques miracles, dans le baptême de Ferabras et de sa sœur, dans le meurtre du vieil émir
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leur père qui ne veut pas se laisser baptiser, et enfin dans la sanctification de Ferabras.
La défaire de Roncevaux est l'événement qui termine l'histoire légendaire de Charlemagne ; mais cet événement historique pour le fond a été singulièrement altéré; au lieu d'avoir affaire aux Basques, Charlemagne n'a que des Sarrasins à combattre. La Chanson de Roncevaux a été publiée par M. Francisque Michel; ici nulle galanterie ; il n'est jamais question de l'amour de Roland pour-Aude, sa fiancée, et la passion de celle-ci ne se manifeste que par sa mort. Le poëme est un chant héroïque plutôt que chevaleresque, l'Église intervient et fait entendre au milieu de ces accents guerriers quelques accents religieux. Charlemagne marche entouré et conseillé par les anges, et Dieu renouvelle pour lui le miracle de Josué. Les fragments de ce poëme sont de grandes masses que l'art n'a pas encore polies et qu'entraîne le torrent de l'épopée, pareilles aux blocs de granit roulant dans les gaves des Pyrénées.
Enfin, on peut chercher dans les diverses épopées carlovingiennes des traces de l'histoire ; on peut remarquer, par exemple, que l'expédition de Charlemagne contre les Lombards a été en partie le motif des poëmes où figure Ogier le Danois, tandis qu'ils tiennent par un autre côté aux expéditions des ^Normands. Le nom de Guiteklin (Witikind), donné à un poëme chevaleresque, est une allusion aux guerres si longues de Charlemagne contre les Saxons ; mais le poëme n'a conservé des faits dont il s'agit guère autre chose que le nom du héros ; du reste, il semble purement romanesque. Les luttes des princes carlovingiens contre les Sarrasins du midi de la France ont été personnifiées dans le célèbre Guil-
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laume d'Orange, Guillaume le Pieux, héros d'une collection d'épopées, les plus curieuses peut-être de celles qui restent à publier. Enfin le poëme des quatre fils Aymou paraît offrir quelques vestiges des résistances opposées aux rois francs, par divers chefs indépendants, et en particulier par les chefs aquitains. Il est d'autres poëmes qu'on peut considérer comme un tableau de l'histoire de la société féodale, et parmi ceux-ci, deux surtout sont à citer : l'un, Gérard de Roussillon, composé en provençal et connu par les extraits de M. Fauriel, montre, à côté de la plus grande exaltation de l'amour chevaleresque, la peinture héroïque de l'existence altière des grands personnages féodaux. L'autre est Garin le Lolieraïn, qu'a publié M. Paulin Paris, et qui contient aussi une peinture curieuse de la vie féodale. On y voit les dissensions des grandes familles, leur énergique opposition à la royauté ; c'est une œuvre dont l'inspiration est toute féodale, toute guerrière, nullement chevaleresque et galante; la situation des femmes y est évidemment très-subordonnée, et l'Église y tient trèspeu de place.
Un petit chef gallois du sixième siècle a eu une destinée légendaire presque aussi glorieuse que celle de Charlemagne : c'est Arthur; il y a un Arthur historique qu'ont chanté les bardes et dont parlent les plus anciennes triades et quelques vies de saints gallois ; cet Arthur fut un des chefs qui défendirent l'indépendance bretonne contre les envahisseurs saxons.
Dans certains poëmes, qui portent le nom de Mabinogion, Arthur est devenu un personnage mythologique, une espèce d'Hercule. De l'Arthur historique à l'Arthur des poëmes romanesques il y a bien loin , on va de l'un
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à l'autre par des intermédiaires, des transitions qu'il faut suivre ; on voit, comme pour Charlemagne, naître, croître, se développer la légende, depuis le simple fait historique jusqu'à l'immense complication de fictions romanesques. C'est surtout dans les chroniques qu'on peut observer cet acheminement de l'histoire vers le roman. DansNennius, chroniqueur du neuvième siècle, Arthur n'est pas encore, il s'en faut de beaucoup, ce qu'il sera dans les poëmes de la Table-Ronde ; mais il est déjà en partie étranger à l'histoire. C'est dans la chronique écrite au douzième siècle, par Geoffroy de Monmouth, que commence à se développer la renommée fabuleuse d'Arthur ; à quinze ans, il possède toutes les qualités chevaleresques, il triomphe du Julland, de l'Islande, de la Norwége ; il vient en Gaule combattre et vaincre les Romains ; au milieu de ces triomphes il est rappelé par le crime de son neveu Mordred, qui a ravi son épouse Genièvre. Arthur est frappé à mort par ce Mordred, qui, selon les bardes, n'était pas plus son neveu que Roland n'était le neveu de Charlemagne, mais un autre chef gallois allié aux Saxons.
Arthur mort, on ne sait où est son tombeau, on l'attend de siècle en siècle, et avec lui la restauration de la nationalité bretonne. Cet espoir ne s'est jamais lassé ; en vain les rois d'Angleterre, qui voulaient en finir avec une attente séditieuse, ont prétendu trouver ce tombeau; les Gallois n'y ont pas voulu croire. En vain en a-t-on tiré la bonne épée Escalibor, et en vain s'est-il trouvé une main digne de porter cette épée fabuleuse, la main du presque fabuleux Richard Cœur de lion ; Gallois et Bretons ont persisté dans leur espérance qui était proverbiale au moyen âge. D'autre part, des chroniqueurs prétendent
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que des pèlerins ont entendu parler d'Arthur en Egypte et dans d'autres pays de l'Orient ; enfin une montagne près d'Edimbourg s'appelle le Siège d'Arthur, et une constellation s'appelle le Char d'Arthur. Ainsi la légende a pris ce nom obscur pour le répandre au loin sur la terre et le graver dans le ciel.
Dans la Chronique de Monmouth, où se trouvent des germes assez développés de ce que sera l'Arthur chevaleresque, il n'est pas encore question de la Table-Ronde ; mention en est faite pour la première fois dans la traduction française de cette chronique, dans le roman de Brut.
La Table-Ronde n'a pas l'origine symbolique ou astronomique qu'on a voulu lui chercher; elle vient tout simplement d'une de ces légendes apocryphes assez nombreuses, dans lesquelles figuresh d'Arimathie.J ed D'après celle-ci, Joseph aurait dressé une table pour y placer le vase dans lequel le Christ avait fait la cène avec ses disciples, et il aurait rangé autour de cette table onze sièges, en mémoire des onze apôtres, après la sortie de Judas ; ce sont les onze sièges qui entourent la Table-Ronde; le douzième, le siège périlleux, est vacant, et il s'agit de le conquérir. Le vase de la cène est le Graal; ce symbole de pureté, de participation à la vie céleste, qui ne peut être contemplé que par des yeux chastes et touché que par des mains pures, a fourni le sujet de deux longs poèmes, le Titurel et le Parcival, écrits primitivement en provençal, mais dont on ne peut juger jusqu'à présent que par la version allemande. Tous deux sont empreints d'un caractère de mysticité fortement prononcé; ils présentent tantôt l'opposition de la chevalerie ecclésiastique et de la chevalerie pro-
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fane, tanlôt la réprobation de la chevalerie par l'Église, selon que la seconde de ces puissances s'efforce d'absorber ou se résout à excommunier la première.
A une autre portion du cycle de la Table-Ronde, entièrement différente des poèmes où figure le Graal, se rapportent ceux où domine, au lieu de l'esprit monacal, un esprit de galanterie chevaleresque, poussé souvent jusqu'à une assez grande liberté de mœurs et dans lesquels l'amour terrestre joue le principal rôle. Le poëme qui peut servir le mieux à caractériser ce contraste est celui de Tristan. Tristan est un personnage réel, mais qui, dans les plus anciennes traditions galloises, n'a pas encore le caractère chevaleresque qu'il a pris clans les épopées du moyen âge. Son amour pour Iseult ne formait dans l'origine qu'une portion de son histoire, il en est devenu la partie essentielle. On sent ici une assez remarquable dégradation de l'idéal : l'amour est, comme dans l'antiquité, un fléau, une sorte de maladie : il est causé par un filtre. Ce sentiment est, dans tout le poëme, fort différent de l'amour chevaleresque; il est peu question de nobles faits d'armes, de grandes choses inspirées par l'exaltation amoureuse; en revanche, le récit se complaît dans les détails de l'intrigue de Tristan et dTseult, et dans les bons tours que tous deux s'entendent pour jouer au roi Marck. L'auteur va jusqu'à placer une grossière équivoque dans la bouche d'Iseult, qui achève, par un serment solennel, de tromper son époux.
Les autres romans de la Table-Ronde, qui ne se rapportent pas au saint Graal, sans aller aussi loin dans un certain sens que le poëme de Tristan, ont de commun avec lui une assez grande mollesse de sentiment, une
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prodigieuse multiplicité d'aventures; de plus, il est à remarquer qu'ils sont écrits en vers de huit syllabes, au lieu des vers de dix et de douze syllabes des épopées carlovingiennes. Le ton baisse avec le mètre. Ils paraissent avoir été composés non pas pour être chantés, comme l'étaient, primitivement au moins, les poëmes carlovingiens, mais pour être lus. Les plus célèbres d'entre eux ont été de bonne heure mis en prose; enfin, quelques-uns n'ont jamais été écrits en vers, tel est celui de Lancelot. C'est donc le récit au lieu du chant, la prose au lieu des vers, la réalité au lieu de l'idéal, le roman au lieu de l'épopée.
Lancelot offre des situations analogues à celles de Tristan, mais plus voilées, plus rachetées par la délicatesse des sentiments, et dans lesquelles, par conséquent, l'inspiration chevaleresque se fait mieux sentir. Du reste, les deux romans ont probablement un point de départ commun dans l'histoire de Mordred, neveu d'Arthur, et ravisseur de son épouse.
11 reste un certain nombre de poëmes qui n'appartiennent à aucun de ces quatre grands cycles : les uns ont pour héros des personnages historiques, comme le roman de Hugues Capet, où figurent, par exception, les bourgeois, et en particulier les bouchers de Paris; double allusion aux dédains aristocratiques de la féodalité pour la popularité de la troisième dynastie, et aux luttes des factions dans Paris au quinzième siècle. Godefroi de Bouillon, Robert le Diable et Richard Cœur de lion ont eu l'honneur de faire naître des épopées plus ou moins romanesques. Il est enfin des poëmes qui sont de véritables romans dans le sens moderne du mot, et dont les personnages sont purement imaginaires, comme
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Parthonopeus; il faudrait y rapporter Amadis, s'il était démontré qu'il a eu réellement au treizième ou quatorzième siècle une origine française; mais cette origine est plus que douteuse : l'Amadis, tel qu'on le possède, avant été traduit de l'espagnol au seizième siècle, ne peut être mentionné ici que pour mémoire, et pour montrer le dernier terme de la prédominance de l'élément romanesque sur l'élément épique.
Maintenant il faut faire la balance de ce que la France a donné et de ce qu'elle a reçu ; et d'abord qu'a-t-elle reçu? Très-peu de chose. De l'Orient? Quelques faits sans importance, quelques traits de merveilleux, quelques détails de mœurs; mais ce n'est pas de l'Orient que sont venues les traditions chevaleresques. Des sources celtiques? Leur part n'est pas faite encore: on n'a pas suffisamment déterminé jusqu'ici quelle base elles ont pu fournir à Tirtimense développement de la poésie chevaleresque1. Des traditions germaniques? Un certain merveilleux peut-être et quelques personnages, comme Beuve d'Antone, héros saxon; tout cela est partiel, et même en y joignant ce qui a pu se glisser de traditions Scandinaves dans notre poésie épique, on peut affirmer que l'épopée chevaleresque n'a pas eu en France une origine étrangère. Mais il y avait deux Frances : la France du midi et celle du nord; là se présente la question d'antériorité. Elle a été résolue par M. Fauriel en faveur du Midi ; tout au plus peut-on faire quelques réserves dubitatives pour certains poèmes dont la date et l'origine ne sont pas entièrement fixées, entre autres pour
1 Avant de se prononcer sur ce point, il faut attendre la publication du travail de M. de la Villemarqué.
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celui de Roncevaux, dont Fauteur Turold est un poète normand.
Cette poésie chevaleresque a eu sur l'Europe une immense influence ; elle a été reproduite en divers pays sous diverses formes. En Espagne, les traditions carlovingiennes sont racontées dans certaines chroniques, dans celle qui est attribuée à Alphonse X par exemple,, ou dans des romances populaires, fréquemment altérées et modifiées par les sentiments particuliers des Espagnols. Quelquefois les personnages du cycle français sont mis en opposition avec des personnages nationaux que l'Espagne a suscités pour leur tenir tête, et dont le plus célèbre est Bernard de Carpio. La Table-Ronde joue un moins grand rôle dans les romances castillanes ; il en est pourtant qui mentionnent les amours de Tristan et deLancelot. Plus tard les traditions carlovingiennes ont occupé la poésie dramatique espagnole. Caldéron, dans sa comédie du Pont de Mentible, a traité le sujet de Ferabras; en conservant à l'héroïne du poëme son caractère violent, il lui a prêté le langage fleuri et subtil que parlent tous ses personnages. Lope de Vega a fait d'une romanesque aventure de la jeunesse de Charlemagne le sujet d'un imbroglio dans lequel se retrouvent les travestissements, les croisements d'intrigues et tous les incidents compliqués qui caractérisent ce genre d'ouvrage.
L'Italie a reçu les traditions carlovingiennes. Le recueil intitulé I Reali di Francia contient celles qui précèdent la venue de Charlemagne et l'histoire fabuleuse de la famille que la légende lui a donnée. Après ce recueil, qui remonte au moyen âge et qui est encore populaire en Italie, se présentent les premiers poëmes en
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octave, composés aux quatorzième et quinzième siècles, et qui sont, de notre temps, récités au peuple sur le môle de Naples ; on est conduit par ces poëmes jusqu'au Pulci et au Boiardo : l'un a devancé l'Arioste par l'emploi de la plaisanterie, l'autre l'a préparé en construisant la fable qui devait lui servir. L'Arioste peut être considéré comme ayant fait l'emploi le plus ingénieux et le plus parfait des données de la poésie chevaleresque, perfectionnées par l'art. L'enlacement des aventures, les allocutions au lecteur étaient des conditions et peutêtre des inconvénients du genre ; elles sont devenues entre ses mains des moyens de ranimer l'attention, de soutenir l'intérêt et de produire des effets piquants. La plaisanterie n'est pas entièrement étrangère à l'épopée du moyen âge. La chevalerie s'était moquée d'ellemême avant que l'Arioste et Cervantes, tous deux pleins de son esprit, mais venus dans un temps où cet esprit était un anachronisme, s'en soient inspirés une dernière fois en le déjouant, l'un par sa raillerie adorable, l'autre dans une satire immortelle.
Les histoires qui se rapportaient au Graal ont peu occupé l'Italie. Il n'en est pas de même de la portion amoureuse du cycle de la Table-Ronde. Dante nous atteste la célébrité de Tristan par la place qu'il lui donne, et celle de Lancelot par le rôle qu'il fait jouer au roman de ce nom dans la destinée de Françoise de Rimini.
L'Angleterre a traduit un grand nombre de nos poëmes chevaleresques du moyen âge, en altérant parfois les noms de manière à les rendre tout à fait méconnaissables, en faisant lybeus Diasconius de li beaux Desconns. Le plus complet récit de l'histoire de Tristan
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est un récit anglais ; l'auteur, Thomas d'Erceldoune, a fourni le modèle qu'a suivi la narration allemande des aventures de Tristan ; mais Thomas avait été précédé par les Provençaux. De même qu'en Espagne le cycle carlovingien s'est brisé en une foule de romances, de même en Angleterre le cycle de la Table-Ronde s'est brisé en ballades populaires, mais marquées d'un caractère bien moins héroïque et tournant volontiers à la plaisanterie, au fabliau.
En Allemagne, plusieurs sujets du cycle carlovingien et en particulier le Désastre de Roncevaux, ont été traités au moyen âge d'après des sources françaises. Stricker, poëte du treizième siècle, suit la Chanson de Roncevaux, avec cette curieuse différence qu'il est bien plus soumis aux influences ecclésiastiques; le personnage de Charlemagne est plus dévot qu'héroïque, et il s'appelle saint Charlemagne.
Quant au Saint Graal, c'est le sujet qui a été développé avec le plus de complaisance en Allemagne. 11 s'est trouvé là une certaine sympathie entre le symbolisme monacal et la direction mystique du génie allemand. Le poëme allemand de Parcïval présente d'une manière frappante la prédominance du caractère germanique ; dans beaucoup de passages se manifeste un goût trèsprononcé pour la contemplation, un remarquable penchant à la mélancolie et à la métaphysique dans la poésie.
Enfin, pour suivre la destinée de ces traditions chevaleresques dans le nord de l'Europe, il faut les accompagner jusqu'en Scandinavie; là même elles sont devenues populaires, soit sous forme de petits livres destinés aux classes inférieures et analogues à notre bibliothèque
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bleue, soit dans des ballades chantées par les paysans de la Suède et de la Norwége. L'Islande même, l'Islande, pourvue d'une si riche littérature indigène, a pourtant accueilli tous les personnages et tous les événements du cycle carlovingien et de la Table-Ronde ; c'est un des1 faits qui caractérisent le mieux l'immense diffusion dans toute l'Europe de notre littérature chevaleresque au moyen âge1.
La poésie épique du moyen âge passe par des transitions presques insensibles au fabliau. Le Roman du sire ' de Coucy, par exemple, qu'est-ce autre chose qu'un long fabliau?
Les fabliaux sont au nombre des productions les plus * intéressantes du moyen âge. L'art de conter y est poussé très-loin, beaucoup plus loin que dans les grandes, épopées chevaleresques. Le génie railleur de notre muse s'y montre avec cette naïveté et cette finesse que plus tard retrouvera et embellira la Fontaine.
L'histoire des histoires, des contes, qui ont voyagé d'un bout du globe à l'autre, est infiniment curieuse. Les sujets de plusieurs fabliaux et de plusieurs apologues se retrouvent chez les Arabes, les Persans, jusque dans l'Inde, jusqu'à la Chine. Puis ils ont été reproduits tour à tour par diverses nations de l'Europe ; ils ont fourni des thèmes piquants aux nouvellistes italiens, et à Chaucer. Mais, en général, ces sujets cosmopolites n'ont été traités nulle part avec autant de verve qu'en France. Au moyen âge, notre génie littéraire est là.
1 Elle a pénétré jusque chez les nations slaves. L'histoire de Beuve d'Antone est populaire en Russie, et le prince Cartius avec ses douze chevaliers paraît être Arthur ou Arthus. (Dielrich, Russische Volksmœhrchen, pages 68 et 208.)
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Il éclate aussi tout entier dans cette longue et souvent admirable satire du monde féodal, qui s'appelle le Roman du Renart\ trésor de comique, de verve, que se disputent l'Allemagne et la Fiance, mais qui nous appartient certainement, au moins pour le mérite de l'exécution; espèce d'Iliade populaire et moqueuse, à la formation de laquelle plusieurs poètes du treizième siècle ont concouru dans un même esprit, et qu'au dix-neuvième Gœthe n'a pas dédaigné de rajeunir.
Enfin, la poésie dramatique reproduit, sous la forme qui lui est propre, les diverses parties de la littérature du moyen âge. De la Bible, elle tire les mystères; de la légende, les miracles. La poésie didactique et allégorique, transportée sur la scène, donne naissance aux moralités. La ppésie chevaleresque y tient peu de place, et le fabliau y produit la farce satirique. Le théâtre complète donc et résume tout l'ensemble de la littérature du moyen âge. C'est par lui que j'en achèverai le tableau.
Mais avant d'étudier cette littérature, il faut connaître la langue dans laquelle elle est écrite, cette langue qui diffère à plusieurs égards du français actuel, et a été un intermédiaire entre le latin et l'idiome que nous parlons; cette ancienne langue a ses règles à elle, sa grammaire et en partie son vocabulaire à elle. Comment s'est-elle formée? Comment est-elle née de la décomposition du latin ? Quelles lois ont présidé à cette décomposition et à l'organisation nouvelle qui en est sortie? Quels éléments
i Les vices de la très-incorrecte et très-incomplète édition de Méon sont réparés dans l'excellent et indispensable Supplément de M. Chabaille.
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se sont venus joindre aux éléments latins, et quels éléments plus anciens préexistaient? Par quelle alchimie s'est opérée la transformation d'un idiome savant en un idiome vulgaire qui est devenu savant et cultivé à son tour? Tels sont les problèmes qui se sont offerts à moi, en abordant les origines de la littérature française; j'ai cru que leur solution devait trouver place dans le vaste et sérieux travail que j'ai entrepris. Celui qui a fondé si glorieusement en France l'enseignement historique de la littérature, M. Yillemain, m'en avait donné l'exemple. Sur ses pas, sur ceux de M. Raynouard et des savants allemands auxquels il a ouvert la carrière, j'ai tenté d'expliquer en détail de quelle manière s'était accomplie la formation intime de notre langue. Et il me semble avoir ajouté quelques aperçus vrais à ceux qui avaient été indiqués jusqu'ici. Je n'ai pas prétendu seulement montrer le résultat grammatical et lexicographique, mais j'ai cherché à découvrir les procédés par lesquels le résultat a été obtenu. Mon intention a été moins d'exposer les formes de l'ancien français que d'en rendre compte. Je n'ai pas voulu faire de la statistique, mais de l'histoire.
Dans ce but, j'ai posé d'abord quelques principes généraux qui me paraissent présider à la transformation des langues, et je les ai établis sur des exemples empruntés aux idiomes les plus éloignés les uns des autres et les plus divers. Puis, j'ai appliqué ces principes à la formation des langues néo-latines, dont le français fait partie. Me concentrant de plus en plus dans nos origines, j'ai dû examiner l'hypothèse d'une langue romane, analogue au provençal, et type intermédiaire entre le latin et les idiomes qui en proviennent. Cette hypothèse que
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protégeait le nom de M. Raynouard, mais à laquelle M. Fauriel, dans un cours public, avait déjà porté de rudes atteintes, me semble ne pouvoir résister aux faits, et les arguments sur lesquels elle s'appuie ne pouvoir tenir contre la logique. On en jugera. Prenant ensuite successivement les différentes parties du discours, j'ai tenté d'expliquer comment chacune d'elles avait pu sortir de son analogue latin. Il me semble avoir eu parfois le bonheur de prendre, pour ainsi dire, la nature sur le fait, dans cette mystérieuse génération. Ici, j'ai rendu un complet hommage à la découverte de M. Raynouard touchant les deux cas de l'ancienne déclinaison française. Je pense même avoir étendu la portée de sa découverte au delà des limites dans lesquelles il l'avait renfermée; je pense avoir établi sur une base plus large qu'on ne l'avait fait, ce me semble, le système de la déclinaison romane à deux cas, et montré à quel point il pénètre profondément notre vieille langue. Dans l'étude de la formation de l'article, du nom, de l'adjectif, du verbe, j'ai toujours présenté comparativement ce qui a eu lieu en français et ce qui a eu lieu dans six autres idiomes de même famille : l'italien, l'espagnol, le portugais, le provençal ou langue d'oc, levalaque et la langue des Grisons, le roumanche1. Par le rapprochement de ces idiomes, j'ai cherché à donner au lecteur un sentiment vif et vrai de ce qui s'est passé dans le travail de leur organisation, et à suivre le mouvement de la sève réparatrice dans les ramifications diverses de l'arbre néo-latin.
1 Je n'ai pas donné place au catalan dans cette comparaison, parce que, grammaticalement parlant, il me paraît trop peu différent du provençal.
PRÉFACE. lxiii
Puis, la grammaire construite, je me suis demandé comment s'était construit le vocabulaire de notre langue. Ici s'est présentée une seconde histoire, celle de la dérivation des mots. Avant de m'y engager, j'ai voulu poser quelques principes qui pussent servir de guides à ceux qui se livreraient à l'étude détaillée des étymologies françaises, étude que mon plan ne pouvait admettre, et j'ai fait l'application de ces principes à notre langue. J'ai cherché ensuite de quelles formes latines dérivaient les mots français, et quelles formes de la langue du moyen âge avaient pu laisser des traces dans la langue actuelle, particulièrement dans les noms propres, qu'on n'avait peut-être pas considérés sous ce rapport, et qui, par leur nature, sont des témoins immuables du passé. Car toujours préoccupé du désir de montrer, de faire toucher, pour ainsi dire, la formation et le développement de noire langue, j'ai constamment embrassé et rapproché trois termes : le latin, l'ancien français et le français moderne.
Pour compléter mon travail, il me fallait encore exposer les lois de permutation selon lesquelles se changent les lettres dans le passage du latin au français. Je l'ai fait d'après M. Diez, qui a heureusement appliqué aux langues romanes le principe que M. J. Grimm a le premier reconnu dans les langues germaniques. Il me restait à indiquer dans quelles proportions et dans quelles circonstances les divers éléments celtiques, germaniques, etc., ont concouru, avec l'élément latin, à composer le vocabulaire français. Enfin, j'ai examiné, mais seulement dans son rapport avec mon sujet, la question des anciens dialectes français, et même celle qu'on ne saurait en séparer, la question des patois vi-
lxiv PREFACE.
vants. Jai terminé par quelques recherches sur la prononciation française au moyen âge; car l'histoire complète d'une langue comprend l'histoire de l'intonation aussi bien que celle de l'écriture. Comme appendice, j'ai ajouté à mon livre un dernier chapitre, dont le but est de montrer que cette langue du moyen âge, intermédiaire entre le latin et le français moderne, a laissé des traces considérables dans la langue du seizième siècle, et que l'histoire de sa formation importe à l'intelligence de notre idiome, tel qu'il a été parlé et écrit dans un siècle duquel datent plusieurs des chefs-d'œuvre les plus remarquables de la littérature moderne.
La nature de ce volume, qui forme un tout à lui seul, m'a décidé à le publier isolément, mais il paraît à son tour dans la série des publications qui doivent embrasser toute l'histoire des lettres françaises. Le chapitre important de notre histoire littéraire, qui a pour objet d'expliquer comment Je français est né du latin, se place naturellement entre la littérature latine, qui précéda les plus anciens monuments de la langue vulgaire, sujet de mon premier ouvrage, et la littérature écrite dans la langue des douzième, treizième et quatorzième siècles à laquelle sera consacré le travail que je prépare en ce moment.