CHAPITRE III
Tout homme qui s'occupe des origines de la langue française doit protester d'abord de son respect et de sa reconnaissance pour M. Raynouard. Car M. Raynouard a fondé parmi nous l'étude de ces origines, il a fait connaître les lois qui régissaient notre langue à son état ancien ; il a comparé entre eux les principaux idiomes de la famille néo-latine, et a mis entièrement hors de doute leur identité fondamentale.
Voilà de grands services qu'il faut proclamer très-haut, mais n'est-il pas arrivé à M. Raynouard ce qui arrive à beaucoup d'esprits inventifs? n'a-t-il point tirér de faits bien observés, une idée systématique dont la certitude est contestable? ne doit-on pas, en admettant, en étendant, s'il est possible, les excellents résultats de ses travaux, discuter la théorie à laquelle il les a rattachés, examiner la valeur des arguments sur lesquels cette théorie est appuyée?
M. Raynouard, frappé de la ressemblance des idiomes néo-latins, surtout dans les monuments les plus anciens de ces idiomes, en conclut à l'existence d'une langue qu'il appelle romane primitive, intermédiaire entre le latin et les langues ses filles, et qui aurait été pour celles-ci un type sur lequel elles se seraient modelées.
De plus, cette langue romane, type idéal d'après lequel se
seraient formés l'italien, l'espagnol, le français, serait l'idiome employé par les troubadours, le provençal.
Mais il ne faut pas faire parler M. Raynouard, il vaut mieux le laisser parler lui-même.
S'adressant à tous les peuples de l'Europe latine, il s'écrie avec une vivacité toute méridionale : a Français ! Espagnols! Portugais ! Italiens ! et vous tous dont l'idiome vulgaire se rattache aux idiomes de ces peuples, vous êtes sans doute surpris et charmés des identités frappantes, des analogies incontestables que vous découvrez sans cesse entre vos langages particuliers? Permettez-moi de vous en expliquer la cause : C'est qu'il a existé, il y a plus de dix siècles, une langue qui, née du latin corrompu, a servi de type commun à ces langages. Elle a conservé plus particulièrement ses formes primitives dans un idiome illustré par des poètes qui furent nommés troubadours1. »
Pour établir sa théorie d'une langue romane, type des dialectes néo-latins, M. Raynouard se fait porter ce défi : « Osez donc comparer nos idiomes divers avec cette langue (celle des troubadours). Si leurs éléments caractéristiques, si leurs formes principales, leurs combinaisons ordinaires offrent de grandes et fréquentes conformités, qui paraissent, non des accidents du caprice des langues, des rencontres du hasard, mais le résultat nécessaire de principes uniformes, d'analogies constantes, de développements naturels, nous pourrons croire à cette communauté d'origine, d
Sans doute, nous croirons, et tout le monde a toujours cru, à une origine commune des idiomes néo-latins. Qui pourrait le contester? Mais M. Raynouard veut plus : il veut prouver, par les conformités de ces idiomes entre eux, l'existence d'un type primitif, dont on retrouve, plus particulièrement et plus évidemment dans la langue des troubadours, les éléments constitutifs, les formes antiques et essentielles'1.
1 Raynouard, t. VI, Discours préliminaire, p. n. - Rayn., ib., p. ix.
Or, les conformités ici alléguées ne me paraissent point conduire à cette conclusion, mais prouver seulement que l'italien, l'espagnol, le portugais, le français et le provençal ont une origine latine.
La ressemblance démontre la parenté, elle n'établit pas la filiation : la sœur ressemble à la sœur, aussi bien que la fille à la mère.
En général, quand on s'est aperçu qu'unrapport existait entre deux langues, on a commencé toujours par supposer que l'une dérivait de l'autre, au lieu d'admettre, ce qui est beaucoup plus ordinaire, qu'elles avaient une source commune.
Ainsi on a tour à tour fait venir les langues de l'antiquité , et certaines langues de l'Orient, du nord de l'Europe, ou les langues du Nord et celles de l'antiquité, du sanscrit, jusqu'au jour où l'on a reconnu que les langues de l'antiquité, les langues germaniques et la langue sanscrite ne dérivaient point les unes des autres, mais qu'elles provenaient toutes d'une même origine.
11 en est ainsi, selon moi, de ce que l'on a cru et de ce qu'il faut penser des rapports du provençal et des autres idiomes néo-latins. Mais une hypothèse avancée par M. Raynouard mérite un examen attentif. Examinons donc successivement si l'existence de cette langue, type commun des dialectes néolatins, est démontrée, si elle estprobable, si elle est possible.
Pour répondre à la première question, suivons les arguments mis en avant par M. Raynouard, et voyons s'ils prouvent la thèse que le savant philologue a voulu démontrer.
M. Raynouard allègue1 plusieurs faits pour établir qu'à une époque très-ancienne certaines formes, qui se retrouvent dans le provençal, étaient employées dans des pays où l'on parle maintenant français. Il cite Tu lo juva des litanies carlovingiennes. Cette phrase se compose de deux mots latins, tu et
1 Rayn., i6., p. xn etsuiv.
juva, et d'un mot de la langue vulgaire, /o, qui est une des formes de l'article. M. Raynouard le reconnaît lui-même, aussi bien dans le français du moyen âge1 que dans le provençal, l'espagnol et l'italien. Tu lojuva est donc une phrase latine dans laquelle s'est glissé un mot de la langue vulgaire, qui existait, je l'ai dit ailleurs2, déjà du temps de Charlemagne. Dans le répons Pro nos,pro est latin et nos Test également; il y a emploi vicieux de l'accusatif nos aulieu de l'ablatif nobis; or cette confusion des cas était, on le sait, très-ordinaire au latin des bas temps. Nous avons trouvé, même dans Térence, un emploi insolite des cas. L'exemple allégué par M. Raynouard ne prouve donc point que l'on parlait provençal au temps de Charlemagne, mais seulement qu'on a mêlé au latin les formes de la langue vulgaire usitée dans la localité où les litanies furent composées.
Le serment de 842 montre aussi la corruption du latin et quelques formes delà langue vulgaire, les unes provençales, les autres françaises5. Ce serment s'adressait à des armées dans lesquelles se trouvaient des populations du midi et des populations du nord de la France, des Aquitains et des Neustriens. On ne peut donc y trouver, ni l'unité du type primitif, ni une preuve que ce type primitif a été mieux conservé au midi qu'au nord de la 'Loire. Ainsi nous ne dirons pas avec M. Raynouard que le serment de 842 « donne à ce fait (l'hypothèse de M. Raynouard) une telle évidence qu'il peut sembler inutile de rechercher d'autres preuves. » M. Raynouard a bien fait d'en rechercher d'autres. Voyons si elles sont plus démonstratives.
Remontant à une époque antérieure à l'an 1000, beaucoup de noms de villes, de campagnes, avaient, dit-il, la terminaison romane as, changée ensuite en es dans le français4.
1 Tome VI, Gramm. comp., p. 4.
â Histoire littéraire de la France avant le douzième siècle, t. III, p 486.
5 Ib., p. 487.
4 Rayn., t. VI, Disc, prél., p. xn.
Celte terminaison en it, que M. Raynouard appelle romane, était latine. Elle a subsisté en espagnol aussi bien qu'en provençal ; elle n'établit donc en aucune manière qu'une certaine langue romane, identique au provençal, ait existé dans le nord de la France, mais seulement qu'on y a parlé latin avant d'y parler français, comme en Provence avant d'y parler provençal, comme en Espagne avant d'y parler espagnol.
Quant au passage d'Ilincmar : Bellatorumacies quas vulgari sermone scaras vocamus ; ces troupes de guerriers auxquelles nous donnons le nom vulgaire de scaras 1 ; il fait voir seulement qu'une troupe guerrière, dans le langage vulgaire des environs de Reims, qui était germanique, s'appelait alors skar*, comme aujourd'hui une armée s'appelle encore en allemand schaar, et qu'IIincmar, quand, dans un texte latin, il citait des mots tudesques, leur donnait une terminaison latine; comment inférer de tout cela qu'on parlait à Reims la prétendue langue romane?
Pour expliquer comment le mot lui se trouve dans les formules de Marculf, il n'est pas besoin d'avoir recours auroman primitif, il suffit d'admettre que, dès le septième siècle, l'altération du latin avait introduit l'usage de quelques formes de la langue vulgaire. On ne peut fonder la réalité d'une langue, type de plusieurs idiomes, sur un barbarisme.
L'emploi des mots provençaux ou vieux français, munsgoy et monsoi, et du mot latin preciosa, cris de guerre dans des poèmes allemands du treizième siècle, tient à ce que ces poèmes , comme tant d'autres poèmes chevaleresques, ont été traduits en allemand du provençal et du français. Je ne saurais comprendre ce que M. Raynouard trouve là de trèsremarquable, et de favorable à l'existence du roman primitif.
Il en est de même d'une monnaie frappée en Tan 980, par
1 Rayn , t. VI, Disc.prél., p. xm.
2 La traduction de ce mot germanique, dans notre ancienne langue, n'est pas échelles, comme le dit M. Raynouard, mais eschieres, en italien schiere; échelle n'a remplacé eschiere que par corruption ou confusion.
un comte d'Auxerre, et qui porte cette légende : Toneiro moneic. En admettant l'exactitude de la transcription, j'y vois la terminaison du datif mise à la fin d'un nom propre et un mot dont le sens me paraît très-douteux. Quand on y verrait moneis1 (pour monnaie), on aurait un mot à forme latine et un mot à forme vulgaire, barbarement juxtaposés sur une médaille du dixième siècle. On n'aurait pas encore la preuve de l'existence du roman primitif2.
M. Raynouard cite un grand nombre de mots empruntés aux divers idiomes néo -latins, et parce que ces mots ont la même racine et se terminent semblablement en a, alba, tomba, barba, il trouve que celte coïncidence « suffirait à prouver, non-seulement une communauté d'origine, mais encore l'existence d'un type commun intermédiaire 5.
Je ne puis tirer de ce fait une telle conséquence. Il me semble prouver seulement que , dans différentes langues nées également du latin, on a conservé souvent un radical latin et une terminaison latine, c'est-à-dire un mot latin.
L'argument ne pourrait avoir quelque valeur que pour les mots cités par M. Raynouard et qui ne se trouvent pas en latin, comme disputa, proeza, speranza, etc. Pour ceux-là on peut se demander comment il se fait qu'ils aient en italien, en espagnol, en provençal, une même terminaison? Comme ils n'ont pas été transportés tout d'une pièce du latin dans les idiomes qui en dérivent, il peut sembler plausible de se rendre compte de leur analogie par une langue intermédiaire qui les aurait créés, et de laquelle ils auraient passé postérieurement dans les langues néo latines.
Mais, dans ce cas même, il n'est point nécessaire d'avoir
1 Moneda est le mot roman selon M. Raynouard, t. Vï, Gr. comp., p. 25.
2 Ce que cette inscription offrirait de plus remarquable, ce serait le plus ancien exemple connu de Vs employé pour désigner le nominatif. Voy. chap. v, De la formation du substantif. — [Monnaie [moneta] est au nombre des mots qui n'ont jamais pris Ys au cas sujet.]
5 Gr. comp., p. 25.
recours à une telle supposition: tout peut s'expliquer par le principe d'analogie qui préside à la formation des langues, et qui fait, par exemple, que les Grecs, en recevant un mot barbare, lui donnaient en général la terminaison en os, s'il était masculin, et les Latins la terminaison en us. Ainsi encore l'allemand elm est devenu en italien elm-o, par analogie avec la terminaison de la grande majorité des substantifs de cette langue, sans qu'il soit besoin pour cela de supposer un type intermédiaire entre elle et l'allemand.
Il n'en est pas moins remarquable de trouver dans plusieurs idiomes néo-latins certaines formes de mots qui ne sont pas latines ; par exemple : italien, speranza, espagnol, sperança, au lieu de spes, verdura au lieu de viriditas; et de tous les faits cités par M. Raynouard, c'est le seul qui me paraisse réellement favorable à son système. En effet, si ces mots n'ont point existé en latin, on peut se demander comment ils se retrouvent sous une forme identique dans des dialectes différents, à moins que ceux-ci ne l'aient reçue d'un dialecte intermédiaire?
Mais, sans parler des communications qui ont pu exister entre les différents dialectes, ces mots ne sont pas nombreux; en général, on trouve, sinon dans la bonne, au moins dans la basse latinité, le vrai type de ces formes communes aux divers idiomes néo-latins, et là où on ne les trouve pas, on peut, si l'on veut, supposer qu'elles ont existé, qu'il y a eu un sperantia, un disputa bas-latins ; il vaut mieux supposer un mot barbare perdu, que de supposer une langue tout entière.
M. Raynouard trouve encore une preuve de son système dans ce fait 1 que la voyelle finale des mots italiens, qui est retranchée dans certains cas, l'est beaucoup plus fréquemment dans divers patois de l'Italie. Par ces retranchements, les mots italiens devenant très-semblables et souvent identiques au provençal, M. Raynouard n'hésite pas à affirmer que
1 T, YI, Disc, préliminaire, p. lu et suiv.
ces mots à désinences tronquées appartiennent à un état ancien de la langue italienne* dans lequel elle était plus voisine du provençal et du roman primitif .
Mais rien ne prouve que les formes tronquées, sal pour sale, placer pour piacere soient les plus anciennes.
Nous avons, au contraire, constaté une loi générale, d'après laquelle les contractions, mutilations et retranchements que subissent les mots sont en général des accidents postérieurs à l'état de plénitude et de complet développement des langues. Nous verrons, en traitant de la dérivation du substantif, que, selon toute probabilité, la voyelle qui termine les mots italiens n'est point une voyelle euphonique ajoutée après coup, comme le veut M. Raynouard (une telle addition faite de propos délibéré n'est point vraisemblable pour qui a étudié la marche des langues), mais un reste de terminaison latine : que les noms en o et en e, par exemple, sont formés, soit du datif ou ablatif, domino, Ccesare, soit de l'accusatif par la suppression de Ym: domino-m, Ccesare-rn.
Ainsi les formes tronquées, bien que très-anciennes dans la langue italienne et très-fréquentes dans les dialectes de l'Italie, sont, dans l'histoire de la langue, postérieures aux terminaisons par les voyelles. C'est l'usage qui les a retranchées-, ici comme ailleurs, au moyen de ses deux agents de destruction, le temps et le peuple. L'état primitif de la langue ne peut se déduire des altérations que l'un et l'autre y ont introduites.
Quand il n'en serait pas ainsi, quand les formes tronquées usitées dans langue écrite et surtout dans les dialectes populaires de l'Italie seraient les plus anciennes, il en résulterait seulement que cette langue et ces dialectes ont procédé, dans le retranchement des désinences latines, à la manière du provençal et du français ; il n'en résulterait nullement la nécessité que l'italien ait eu pour type le provençal ou tout autre idiome que le latin.
J'ai suivi pied à pied l'argumentation de M. Raynouard, et
il me semble avoir établi que, parmi les preuves qu'il allègue à l'appui de son hypothèse, les unes sont entièrement dénuées de fondement, les autres n'ont qu'une bien faible valeur et sont contredites par la vraisemblance et l'analogie.
Il me reste, après avoir écarté les preuves invoquées en faveur du système que je combats, à faire voir non-seulement qu'il n'est pas démontré, mais encore qu'il n'est pas admissible.
L'existence seule de l'idiome valaque suffit à le renverser. Une langue néo-latine est née du latin sur les bords du Danube, où les Romains avaient des colonies, exactement comme d'autres langues de même famille se sont formées en Italie, en Gaule, en Espagne, au sein de populations romaines1.
Si cette langue, dans tous les points essentiels, est analogue aux autres langues néo-latines, il faudra bien admettre que celles-ci ont pu se former sans le secours d'un type intermédiaire unique et identique au provençal, car ce type n'a pu agir sur les Valaques, séparés par une si grande distance des autres nations de langue néo-latine, ignorant ces nations et inconnus d'elles. Le provençal n'a pu agir, à travers l'Allemagne, sur les rives du Danube. M. Raynouard, placé entre l'évidence et son système, s'exprime au sujet duvalaque avec une extrême ambiguïté et une assez grande inexactitude.
Il reconnaît que le valaque est un idiome né du latin comme ceux du midi de l'Europe; mais il ajoute : — Si les rapports sont frappants, les dissemblances le sont plus encore2.
Ces dissemblances sont exagérées par M. Raynouard : il dit que l'article valaque est différent de celui de la langue romane. Nous verrons que l'article est identique dans tous les dialectes néo-latins. M. Raynouard ajoute ; « Quoique le substantif et l'adjectif soient primitivement purs romans, la déclinaison les soumet à des formes qui les modifient tellement qu'il est difficile de reconnaître le mot primitif. »
1 Les Valaques appellent leur langue romeni, romaine ou romane.
2 T. VI, Discours prél., p. lxiv.
La déclinaison valaque a ses particularités ; mais l'emploi des prépositions à la place des désinences latines est tout à fait analogue à ce qu'il est dans l'italien et l'espagnol, et la déclinaison valaque est à cet égard exactement dans le même cas que celle des autres langues néo-latines.
fT Raynouard dit ensuite, ce qui est parfaitement juste, qu'il y a dans l'emploi des auxiliaires, entre le valaque et le roman, des analogies et des différences... 11 ajoute : « Plusieurs adverbes, prépositions et conjonctions valaques ont des rapports plus ou moins directs avec les adverbes, prépositions et conjonctions de la langue romane, et on reconnaît souvent leur forme composée; mais il en est d'autres qui n'offrent aucune sorte d'analogie avec cette langue. » Tout cela veut dire que le valaque s'est formé du latin comme les autres idiomes de même famille, et qu'en conséquence il doit être classé avec eux, considéré comme l'un d'eux, mais qu'en outre il a reçu des langues slave, bulgare, albanaise, qui l'entourent, des éléments de vocabulaire et des accidents grammaticaux comparativement peu nombreux, étrangers au fond de la langue, et qu'il faut mettre de côté quand on étudie son origine. Sous ce rapport, le seul qui nous intéresse, le valaque est entièrement analogue aux idiomes desquels M. Raynouard l'a voulu séparer. On verra dans la suite de ce volume à quel point son étude tient à la leur et ne saurait en être disjointe. S'il en est ainsi, par l'existence seule de cette langue qui s'est formée isolément sur les bords du Danube, de la même manière que les autres langues néo-latines, il est démontré que ce n'est pas en se calquant sur un type intermédiaire commun qu'elles ont pu naître, mais en se détachant chacune avec ses instincts particuliers du latin en décomposition. Il est impossible d'attribuer les analogies de ces langues entre elles à l'action d'un type et les analogies du valaque avec elles au hasard, comme fait M. Raynouard. Il faut y reconnaître, suivant sa seconde expression, plus juste que la première, laforcç
des choses1; mais la force des choses admise ici suffit pour tout expliquer, à défaut du type roman idéal, que le seul fait de l'existence du valaque ne permet pas d'admettre.
Enfin, indépendamment de tous les raisonnements dans lesquels j'ai cru devoir entrer pour combattre ceux d'un savant justement célèbre, l'hypothèse qu'il a avancée est en ellemême peu probable. L'expérience montre partout qu'une langue se déforme et se transforme suivant des lois générales, mais avec des circonstances particulières dans les différents pays où elle est parlée, que des dialectes locaux se forment indépendamment les uns des autres. Il est contre toute vraisemblance et toute possibilité que, dans l'état de morcellement où se trouvait l'Europe aux époques où se sont formées les langues néo-latines, il ait pu exister une langue unique, modèle commun, type universel, Qui aurait propagé cette langue parmi des nations séparées et souvent ennemies? Quelle autorité la leur aurait imposée? Y avait-il donc une académie dont elles pussent respecter les arrêts ? Y avait-il une littérature qui leur servit de règle? Rien de pareil n'existait et ne pouvait exister. Chacun des peuples néo-latins a donc agi séparément ; chacun, selon la loi générale et selon ses instincts particuliers, a formé sa langue parlée. Il y a donc eu des idiomes néo-latins qu'on peut appeler romans , il n'y a pas eu une langue romane unique.
- Grammaire comparée, Disc. j)réli?n.f p. lyii.