III. — LES BARBARES DANS L'EMPIRE
Les leçons de l'histoire servent rarement aux chefs des peuples i : ils peuvent connaître les faits du passé, ils n'en perçoivent pas le sens, ou ils ne l'appliquent pas aux questions du jour. Aveuglés par la jouissance ou le souci du présent, ils ne savent pas réfléchir sur les causes des événements ou les approches des périls, et ces hommes que le hasard a chargés de diriger la vie des nations, ignorent plus que tous les autres les lois qui président à cette vie. Les empereurs du quatrième siècle avaient appris les guerres puniques et les malheurs de Carthage, la plus grande ennemie de Rome : et ils dirigeaient Rome, avec une rare inconscience, dans la voie même où s'était perdue Carthage; ils faisaient de l'Empire un Etat où une aristocratie de richesse se laisse défendre par une armée de mercenaires étrangers.
Tôt ou tard cette armée et ses chefs devaient devenir les maîtres. Ceux qui réfléchissaient annonçaient hautement les menaces du lendemain et la suite inévitable des destins2.
1. Je tiens a excepter Dioctétien et son œuvre, t. VII, p. 46 et s., et Julien et surtout Valentinien sur le Rhin, t. VII, p. 203 et s., p. 241 et s. Ajoutez le principe de tolérance religieuse sous Valentinien (t. VII, p. 251-2), qui est un fait à peu près extraordinaire et d'une rare beauté.
2. Syuésius, De regno, § 14, c. 1089 : 'Li; tore irpûrov inr/j'.prfîovaw, ote 7tpwTov a-jTot; oîôcrovTa: Trpo/wpr^îiv tyjv Tistpav. Syaésius, dont l'œuvre, écrite vers 397-8, est capitale à cet égard (cf. p. 12, u. 2), rappelle énergiquement à ce propos, d'abord, que les chefs barbares vont commander à double titre, romain et ger-
Longtemps avant la funeste arrivée des Goths, un historien avait écrit que l'inertie militaire et l'indolence civique des sénateurs, détenteurs de la fortune du monde, livreraient aux Barbares l'armée d'abord, et ensuite l'Empire. « Vous ouvrez à ces Barbares le chemin de la domination sur vous-mêmes », leur disait-il en un langage prophétique1. Un orateur municipal, quelques années plus tard, s'écriait qu'on commettait la pire des folies, en prenant des loups pour faire l'office des chiens, et des Germains pour monter la garde 2. L'afflux de ces Germains dans les camps et au palais même irritait les Romains de race, blessés les uns dans leur amour-propre et les autres dans leur patriotisme3. Qu'on ne dise pas que les hommes de l'Empire aient tous été assez aveugles pour ne pas prévoir sa dislocation prochaine au profit de rois barbares : les avertissements, au contraire, n'ont cessé de se faire entendre. Mais ils venaient d'historiens, de lettrés, qui n'avaient pour eux que de savoir apprendre et comprendre le passé et de cherchera préparer l'avenir : et les chefs de l'État4, également insoucieux de la veille et du lendemain de leurs peuples, ne voyaient que le bénéfice du jour, que leur apportait le mercenaire tiré de Germanie5. Posé sous Postume6 dès le temps des empereurs galloromains, le problème barbare n'avait fait que s'amplifier de
main (èv à£twp.aTt rcocpà açî<xiv aùxoï; xai mxp' r,\).îv), et, ensuite, qu'ils verront accourir sous leurs ordres les esclaves de leur nation (cf. p. 176, n. 1); voir encore plus loin, De regno, § 15, c. 1096.
1. Texte d'Aurélius Victor, écrit vers 360, t. VII, p. 13, n. 4.