DES NOMS DE PEUPLADES
des « Quatre », des « Trois Etendards » : de tels titres de cités étaient la définition même de la concorde; ils signifiaient la société militaire créée par les tribus, rapprochées sous les emblèmes de leurs enseignes. — Parfois le nom avait pour origine, non pas la nature de la peuplade, mais sa situation géographique : les Séquanes portaient un nom de rivière, peut-être l'ancienne appellation du Doubs*.
Tous ces noms de peuples signifiaient en effet quelque chose. Quelques-uns rappelaient le souvenir d'un ancêtre illustre, du fondateur ou du premier conducteur de la nation^. D'autres vocables, noms ou épithètes, se rattachaient à un épisode de leur histoire : les Bituriges du Berry étaient surnommés « Cubes » , ceux qui sont « solidement installés », et ils s'opposaient ainsi à leur colonie de la Gironde, les Bituriges « Vivisques », autrement dit « les Guis » ^ qui poussaient, comme le gui, sur un sol étranger \ Chez d'autres peuples, le nom évoquait quelque
on peut songer également à quelque chose comme curtis ou curia, cf. t. I, p. 367, n. 6; en tout cas il s'agit d'un mot signe d'unité politique. Du même genre de nom sans doute, Tricaslini, \'ocontii = « les Vingt? ».
1. Cf. Sequana, la Seine; "E.r^/.ox^o:;, l'Arc; Sauconna (Sagona), la Saône. On a supposé que les Séquanes avaient occupé jadis la région de la Seine, d'où leur nom (Bloch, p. 28; Holder, II, c. 1511, etc.). J'en doute fort, les Sénons de la Seine paraissent un peuple fort anciennement établi (cf. t. I, p. 251, 288, 292-3j. Autres noms ethniques tirés de la situation géographique : Mediomalrici, « Ceux qui vivent autour de la Moder, Matra ••, Silvanectes, qui a dû viser la situation boisée du pays (cf. p. 17), Ambiani, Ambarri, etc., « vivant des deux côtés d'une rivière » (ambi- = àp-cp;')' Autres, en dehors de la Gaule, tires de noms de montagnes, t. I, p. 302, n. 4.
2. C'est ainsi qu'on interprète d'ordinaire Brannovices, Eburoviccs, Lemovices, « Guerriers ou Descendants de Brennos, Éburos, Lémos »; mais il est fort possible que cet ancêtre fût simplement mythique (cf. p. 15), et que les noms signifiassent « les Fils du Corbeau », du « Sanglier » (« de l'If? »), « de l'Orme? » (<■ du Cerf? »). Que du reste les cités gauloises pussent prendre le nom de leur fondateur, cela résulte de Strabon (Xll, 5, 1) : "Eûvr,... twv r,yî[j.ôva)v £7tajvu[ia, parlant des Trocmes et des Tolistoboïens de Galatie; cf. t. I, p. 299, n. 1.
3. Strabon, IV, 2, 1 et 2; Pline, IV, 108 et 109; Holder, I, c. 1180-1; cf. le latin cubare. Je ne donne ces traductions que sous réserves ; mais l'opposition entre Cuhi et Vivisci me paraît bien correspondre à la nature respective de la nation-mère et de la colonie.
4. T. I, p. :J00 et 309. Autres distinctions entre les Allobroges et les Mtiobrogea (t. 1, p. 309, n. 6), entre les Aulerqucs Brannovices, Eburoviccs, Diahlintes et Cenomanni, entre les Volques Teclosages et Arécomiqucs, etc. Cf. p. 42.
sinj^ularité d'armement ou de costume, quelque emblème pris comme marque de ralliement : le mot de Carnutes rappelle celui de carnyx, la « trompette de guerre » ' ; les Piétons no seraient-ils pas « Ceux qui peignent » leurs armes'? Certaines appellations, enfin, ont pu être de simples titres lionoriGques, de ces épithètes de bravoure ou de mérite dont lorgueil des peuples naissants aime à se 'parer : « les Forts » *, « les Sangliers » *, a les Ardents »% « les Grands » ', « les Anciens »\ Déjà, par le cboix d'un nom et par l'importance qu'elles lui donnaient, les cités indiquaient qu'elles voulaient prendre chacune une physionomie propre, et sa marque distinctive. Le nom, si je peux dire, aj)pelait le sentiment. De nouvelles pensées, de nouvelles formes de vie et d'action, de courage et de travail, pouvaient naître de cette communion constante sous un seul mot. Chacune de ces cités était un jirincipe de patriotisme plus large : le monde gaulois présentait, avec elles, un double élément d'unité et de variété.
1. Euslnthe à Homère, //., i- — XVIII, 219 (Positloiiius); cf. p. 190 et 533.
2. Cf. Lucain, I, 31IS. Les Ruti-nes= • flavi •, cf. roth'!, iMcain. I, i<12. Los Lcu- «jues = • candidi •, cf. /tvAÔ;? : <e sont, soit les liabitnnts des Vosges neipousos. soit les guerriers aux boucliers peints en binnc, Ouptol; >E-xot;. cf. Plulnrque, Marias, 2^.
3. Caturiges = • les Hois du combat? ■; Dituriges = • les toujours Hois? •; Caleti = • les Durs? •.
4. Eburones; traduit aussi par • les Ifs •, c'esl-a-dire, >ans doute, • les Meurtriers • , cf. César, VI, 31, 5.