LIVRE 1.— CHAPITRE III
paix et pardon; s'il ferma Tile par un mur en pierre construit d'une mer à l'autre, ouvrage immense, qui passa pour la merveille de son règne '; si, enfin, obligé de faire la guerre en litière, il put dire pourtant à ses soldats qui murmuraient : u Vous voyez bien que c'est la (c tête qui commande, et non pas les pieds -; » toute cette gloire, tout ce bonlieur apparent furent empoisoniHîs par les cliagrins de chaque jour. Chaque jour, les plaies domestiques n'avaient fait que s'envenimer. L'inimitié d'Antonin et de Géta, dissimulée longtemps dans le secret de la famille, avait éclaté avec violence à la face du monde, et Sévère lui-même dut se garantir plus d'une fois contre les embûches du premier ^ Les historiens assurent ([u'elTrayé du sort qui attendait api'ès lui Rome et l'empire sous le gouvernement de ce monstre, il délibéia un instant s'il ne le tuerait point, mais que le cœur paternel ii-embla \ Sa maladie cependant s'aggravait, et sa goulte s'était enflammée par l'effet du chagrin '■'. On le vit consumer le reste de ses forces en tentatives impuissantes pour réconcilier ses fils, leur récitant, afin de les mieux loucher, ce discours fameux que Salluste prèle, dans une circonstance analogue, au roi africain Micipsa. Avant de mourir, il se fit apporter l'urne où ses cendres seraient déposées, et s'écria : « Tu renfermeras donc
1. Maximum ejus imperii docus. Spartian., Sever., 71, 73. — Beda , Hist., 1, 12. — Lingard., Hi^t. d'Angl., I, 67 et suiv., trad. fr.
2. Tandem sentitis caput iiDperarc, non pedes. Spart., Sevcr., 71.
3. Dio , Lxxvi, 14. — Herodian., m, 8i. — Spart., Sever., 71. — Aur. Vict., Cses.
4. Severus dicitur animo volutasse ut et hune occiderct... Spart., Carac, 89. — Cf. Dion. , i.wvi , 1 1.
5. Qui quidem divinam Sallustii orationem... misissc fîlio dicitur majori. Ultinia ejiis verba dicuntur hœc fuisse : Turbatam rcnipublicam , etc. Spart., Sever., 72, 73.
70 MJSrOIHE DK LA (JAIJLE.
(( celui (|iii se Iroiivjiil à r(''lroil (1;itis riiiii\('fs '! » Il dit aussi: <( J'ai tout élô, et licn uo vaut-. » Connue il l'eu- (lait le dernier soupij', un Iribuu entra dans sa clianihre pour demander le mot d'ordre. L'Empereur le fit approcher, et prononça d'une voix détaillante : (( TraAaillons^ » Il ne pouvait comprendre le repos, même dans la mort.
^ L'émotion que causa cet événement, trop prévu pourtant, fut universelle : on crut voir disparaître le dernier de ces hommes qui représentaient encore, par la puissance de leur organisation, la inajesté du Jiom romain. A Rome même, les ressenlimenls s'étaient bien amortis ; la seconde moitié de ce règne, si mêlé de prospérités et de douleurs, semblait une suffisante expiation de la première. Les chagrins mêmes, (fui avaient amolli une àme si ferme, excitaient la sjmpathiedes masses, toujoui's compatissantes pour les grands caractères qui souffrent. L'Asie le i-egrella longlemps. L'Afrique, sans attendre la formalité d'une apothéose officielle, lui voua un culte religieux, mêlé d'admiialion et de reconnaissance, qui, s'enracinant avec l'orgueil provincial dans tous les cœurs africains, fit de Sévère, à Carthage, -à Utique, à Leptis, un dieu véritable ''.Quant à l'histoire, qui commençait poui' lui, elle tint comple du bien et du mal; mais elle lui assigna son rang parmi les empereurs comme le plus l)elliqueux de tous, comme celui qui avait décidé, dans le moins de temps, sur les champs de ba-
1. Fertur Severns hanc iiniam, paulo antequam deccderet e vita, j assisse ad se peiferri : deiii cont reclasse, atque ita dixissc : « Tu virum capies quem totus orbis tcrrarum non cepit. » Dio, lxwi, 15.