‹ Histoire de La Gaule, sous la domination romaine (volume 2)Chapitre 70 sur 353 · LIVRE I. — CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVRE I. — CHAPITRE III

pires distincts ce monde romain qu'ils gouvernaient en commun '. Jls convinrent, dans leurs conférences (et pour la première fois alors ils tombèrent d'accord), que Rome, avec Tltalie et les provinces d'Europe et d'Afrique, resterait à Antonin, comme à l'aîné, et que Géta aurait pour lui l'Asie tout entière. Deux camps d'égale force, dressés sur chaque rive, inlercepteraient le Bosphore de Thrace, que ni les Empereurs ni leurs soldats ne pourraient franchir sans un consenlement réciproque. Et ce n'étail pas seulement le teriitoire qu'ils se divisaient : ils faisaient deux parts des légions et des flottes, deux parts des magistrats et du sénat. Les sénateurs d'Europe et d'Afrique devaient conqioser à Rome le sénat d'Occident, tandis que les senateuis orientaux suivraient le César oriental au delà des mers-. A l'exception delà Grèce, rangée ici dans l'empire d'Occident, cette division répondait exactement à celle qu'on vit s'accomplir cent ans plus tard; division naturelle, représentant les deux éléments dont l'agrégation composait l'unité romaine : en Orient, l'élément grec, la langue et la civilisation des Hellènes, et les rapides conquêtes d'Alexandre; en Occident, la langue latine et l'œuvre patiente du Capitole.

11 y avait là toute une révolution politique; et malgré leur besoin de vivre séparés, les deux Augustes voulurent consulter leur mère, et discuter leur plan de séparation en sa présence, dans le conseil de la famille. Là vraisemblahlement se trouvèrent réunis ces grands jurisconsultes, amis de Sévère, et zélés serviteurs de sa maison, Papinien, Ulpien, Paulus et tant d'autres qui

1. Visuni est imperium inter se dividcre, ne, Roihîe agitantes, altcr alterius essent insidiis opportuni. Ilerodian., iv, 90.

2. Ut e senatorio ordine f|notciimquo ex Eiiropa forent in Urije i|)sa 7'i>manereut, reliqiii Getani sequurentur. Id., ibid.

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tr;naillaient. avoc un ])aliiolisnio si ('1pv(*, à créer dans l'empire runité administrative et l'uniformité du droit. Us n'entendirent pas sans effroi un projet de scission qui mettait en péril l'œu^ re de leur science et de leur génie, car la centralisation n'était pas arrivée à son terme, il s'en fallait bien. Tous ceuv qui assistaient à la conférence, jurisconsultes, hommes de guerre, hommes d'État, accueillirent cette idée de briser la grande unité l'omaine comme une idée impie qui compromettait l'avenii' du monde. Aucun d'eux ne prit la parole ^ dit un contemporain : ils restaient nuiets, les yeux iixés sur la terre, dans l'attitude d'un élonnement douloureux, quand Julia Domna éclata en pleurs et en sanglots. (( Mes enfants, s'écria-t-elle, vous pouvez vous partager « la terre et l'Océan ; mais votre mère, vous la parta- « gerez-vous? Ah ! tuez-moi plutôt, et divisez entre vous « mes restes, afin que je ne sois séparée d'aucun de mes « lils"-.» Ces touchantes paroles mirent fin à la confi'rence et au projet, qui fut abandonné comme inq)ralicable-, puis les inimitiés reprirent leur couis: rien ne pomait plus dès lois les conjurer. La catastrophe qu'elles laissaient assez pré\ oir ne se fit pas longtemps attendre : Antonin assaillit Géta dans la chambre de leur mère, et le perça de son épée jusque sur le sein de Julie, qui le couvrait vainement de ses bras, et fut blessée en le défendant^.

i. Hœc dum illi asitaretit, reliquis omnibus mœsto vultii terrain intuentibus, ita Julia mater locuta est. Herodian., iv, 90.

2. Terram quidem et mare, o filii, jam invenistis quo pacto dividatis... Matrem vero quomodo dividetis?... Occidite me prius... Id., ibid.

3. Qiiare irrupto fratris cubiculo, nihil eum taie expectantem supra matris pectus multo uudantem sanguine saîvus obtruncat. Herodian., IV, 01. — Ita san£;nine perfusa est ut vulnus, qiiod ipsa accepit in manu.

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On sait ce que fit l'odieux assassin pour apaiser Tindignation que ce forfait souleva chez les ])rétoriens, comme dans le reste de Farmée, comme dans tout l'empire. ]1 mit le trésor public au pillage ; en quelques jours les épargnes amassées laborieusement par Sévère, pendant dix-huit ans, furent dissipées ^ Il y eut alors entre l'empereur et les soldats un combat d'avilissement sans exemple : l'empereur, souillé d'un crime exécrable, s'humiliant devant eux, se livrant à leur merci, pour se racheter de sa honte, et ceux-ci lui vendant son pardon. Mais les protestations humbles et hypocrites étaient bonnes pour l'armée qu'il craignait; il ne trouva en face du sénat que paroles d'arrogance et de menace. Il fit déclarer Géta ennemi public-; quiconque avait connu ce malheureux jeune homme, quiconque le pleurait ou était soupçonné de le pleurer, vit son existence en péril ^. Le tyran osa bien demander à Papinien l'infâme service rendu autrefois à Néron par le philosophe Sénèque, celui de faire son apologie, u II est plus facile, « répondit le jurisconsulte, de commettre un fratricide « que de le justifier-, et accuseï- un innocent qu'on a tué, (i c'est le tuer deux fois^ » Ces belles paroles causèrent sa mort. Mais le scélérat, à qui la force matérielle

nihili faceret. Dio, lwvii, 2. — Cf. Spartian., Carac. ot Get. — Aur. Vict., Cœs.

1. Largitionibus eft'udit uno die quKcanque per duodoviginti aiinos Severus collegerat atque recondiderat alienis calaniitatibus. Herodian., IV, 92. — Dio, Lxwii, 3. — Enormitate slipendii militibus placatis. Spartian., Carac, 86-, Get., 92.

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