LIVRE V. — CHAPITRE
répondirent aux provocations de l'ennemi en répétant 102 ce nom qui était aussi le leur; et le même cri, s' élevant à la fois des deux armées avec force et comme à l'envi, remplissait au loin toute la vallée du Caenus1.
Les Ambrons n'attendirent pas que l'armée romaine, traversant la rivière, vînt se déployer sur la rive gauche, ils coururent l'attaquer au pied du coteau qu'elle occupait; reçus vigoureusement par les auxiliaires ligures, ils luttèrent longtemps corps à corps avec eux dans le lit même du Camus. Mais bientôt arrivèrent les légions, dont l'impétuosité, favorisée par la pente du lieu, culbuta les Helvètes jusque sur l'autre bord. Marius alors passa la rivière rouge de sang et presque comblée de cadavres, et le soldat romain put boire2; il continua de poursuivre dans la plaine les fuyards, qui, presque tous, battant en retraite jusqu'au quartier des Teutons, laissèrent sans défense leurs chariots et leurs équipages. Mais là le vainqueur rencontra un ennemi sur lequel il n'avait pas compté. Les femmes ambrones, armées de haches et de sabres, s'étaient rangées devant les chariots qui contenaient leurs enfants et leurs richesses. Égarées par la douleur et la rage, elles grinçaient des dents, et, le bras levé, frappaient pêle-mêle tout ce qui se présentait, et les Romains vainqueurs, et leurs maris fugitifs qu'elles appelaient des traîtres. On les voyait saisir de leurs mains nues les épées, arracher les boucliers, recevoir des blessures, se laisser mettre en pièces sans lâcher prise3. L'héroïsme de ces femmes arrêta la victoire, et sauva ce
1. riuxvôv oôv xai TiapxXV/i^ov àvrr,y£i tô àva:pwvr,u.a... Plat., in Mario,! 9.
2. Ea caedes hostium fuit, ut victor Romanus de cruento flumine non plus aquse biberit quani sanguinis barbarorum. Flor., ni, 3.
3. TpaOy.ata xat Staxoitàç awjj.âTtov •j-ouivouffat,, (Aî'/pi TeXeuTYJç àr,iïYjrot totç 8u|ioïç. Plut., ub. supr.
102 que les hommes avaient abandonné honteusement. La nuit d'ailleurs approchait; Marins fit sonner la retraite et regagna sa colline, tandis que les Ambrones, mettant leurs chariots en mouvement, allèrent se réfugier dans les campements teutons.
Le succès de Marius était grand; les cadavres ennemis jonchaient la rivière et la plaine-, cependant la victoire n'était pas gagnée, car la majeure partie des Helvètes s'était sauvée, et les Teutons n'avaient point combattu. Aussi dans leur quartier, qui n'était ni clos ni fortifié, les Romains passèrent une nuit inquiète, sans réjouissances et sans sommeil *. Cette même nilit chez les Ambro-Teutons fut une nuit de deuil; ils l'employèrent à pleurer leurs frères morts dans la bataille ; et jusqu'à l'aube du jour, leurs campements retentirent de lamentations auxquelles se mêlaient par intervalles des cris de menace. « Ce n'étaient pas, dit un historien, des « plaintes, des clameurs humaines, c'étaient plutôt des « hurlements et des mugissements d'animaux féroces; « les montagnes, la plaine, le canal du fleuve, répétaient « ce bruit épouvantable et semblaient mugir. Le cœur « des Romains en fut saisi de crainte, et Marius lui- « même frappé d'étonnement -. » Le consul s'attendait à quelque attaque nocturne; mais ni cette nuit, ni le lendemain, l'ennemi ne se montra; il se préparait pour une action décisive.
Derrière le camp ambro-teuton se trouvait un large ravin que masquait un bois épais; Marius, averti par ses éclaireurs, y fit passer pendant la nuit trois mille hom-
i. Plut., in Mario, 20.
2. KaTêv^s çp'./.(ô£r,: r,yo: tô -lôiov, xoùç Ss Pio^ai'ouç SÉoç, aïkôv te tôv Màptov hnt>v)£tç. Id., ibid.