DE LEIPHEIM. MORT DE JACOB WEHE
BATAILLE DE LEirHEIM. MORT DE JACOB WEHE
F.e» paysans commandes par Wehe assiègent Weissenhorn. — Négociations avec la Confédération souabe. — Attaque du sénéchal.
— Retraite héroïque des paysans vers Leipheim. — La ville se rend à discrétion. — Wehe se réfugie dans une caverne. — Il
. est découvert par uu chien. — Contribution imposée aux vaincus.
— La ville de fiunzbourg se rend également à merci. — Mort héroïque de Wehe et de ses compagnons. — Condamnés sauvés par le bon mot d’un soldat.
La cohorte do Leipheim, forte de cinq mille hommes, était commandée par Jacob Wehe, prédicateur de l’école de Munzer. W r ehe se distinguait autant par sa frugalité et son esprit d’ordre que par sa piété et sa fermeté évangélique. Il avait créé une caisse de guerre ainsi qu’uno caisse de réserve. Soixante charriots chargés de vivres et de munitions suivaient la cohorte; mais, malgré ses efforts et ceux de quelques autres chefs qui se distinguaient par leur modération, il était impossible de maintenir toujours l’ordre dans une armée indisciplinée, qui, en détruisant et en pillant des châteaux, signes d’esclavage, s’abandonna souvent à l’ivresse du moment, et n’imita pas toujours la prudence et la frugalité des chefs.
Le plan de Wehe et des chefs des cohortes de Langenau et d’Ilertissen était de s’emparer de la ville d’Ulm, afin d’avoir un point fortifié contre le premier choc de l’armée du sénéchal. Dans ce but, il fallait d’abord prendre la ville de Weissenhorn; ils étaient déjà maître des bourgs de Leipheim et de Gunz- Jjourg.
A Weissenhorn, commo partout, la haute bourgeoisie était pour la Confédération souabe, tandis que le peuple, composé d’artisans ot do travailleurs, s’était déclaré pour les paysans. Craignant une émeute, le3 magistrats n’eurent pas le courage de faire une guerre ouverto aux paysans ; mais en même temps qu’ils leur faisaient des offres d’amitié, ils acceptèrent une garnison de trois cent quarante cavaliers du palatin et refusèrent l’entrée à un détachement de paysans. En vain ceux-ci promirent-ils d’entrer en amis , de respecter les propriétés ot de payor tout à boaux deniers comptants : — Pourquoi, leur cria Jerg Ebnor, l’orateur des paysans, à travers la porto de la ville, pourquoi les habitants de Weissenhorn refuseraient-ils aux confédérés évangélistes ce qu’ils accordent même aux Juifs et aux Bohémiens ? — Les magistrats , comptant sur l’arrivée du sénéchal, persistèrent dans leur refus tout en envoyant aux paysans des vivres et du vin. Voyant cetto conduite équivoque, la cohorte de Leipheim résolut de prendre la ville d’assaut. En effet; l'armée du sénéchal approchait à marches forcées, et Wehe sentait bien que sa cohorte, non exercée , ne pourrait pas supporter le choc en rase campagne, d’autant que les paysans n’avaient point de cavalerie. Il leur fallait, à tout prix, pour soutenir la guerre avec succès,.
ou des camps retranchés entre les montagnes et les marais , ou des villes et des boyrgs fortifiés.
Donc, après avoir détruit et pillé quelques châteaux, la cohorte de Leipheim se rangea devant les murs de Weissenhorn dans l’intention de bombarder la ville. La journée se passa au milieu des préparatifs de siège; vers le soir le feu des assiégeants inquiéta déjà beaucoup les habitants de la ville, mais les paysans, toujours dans la crainte d’une surprise de la part du sénéchal, suspendirent le feu et se retirèrent derrière les retranchements du camp. Le lendemain, une horde détachée prit le couvent de Roggenbourg oh elle trouva d’excellent vin du Rhin. Dans leur ivresse, les paysans détruisirent l’église, l’orgue, les vasès sacrés; on fit une farce indigne avec l’ostensoir; la bibliothèque avec les archives fut brûlée, on déchira les bannières pour s’en faire des ceinturons et des bretelles. Jerg Ebner se créa abbé de Roggenbourg, s’affubla d’un manteau, et, assis sur l’autel, il fit venir devant lui les paysans ses justiciables , pour leur reprocher leur impiété et leur licence. Ce fut une parodie improvisée pour narguer la puissance cléricale déchue. Cela amusait fort les paysans, mais ne contribuait guère au maintien de l’ordre et au succès de leur cause. Au lieu de se recueillir, de serrer les rangs pour attendre de pied ferme l’armée du sénéchal , ces hordes détachées s’écartèrent à droite et à gauche du gros de la cohorte, et ne songèrent qu’au pillage. Une de ces bandes chargée de butin fut surprise le jour même par un détachement do cavalerie qui en tua cinquante et en culbuta un grand nombre dans le Danube, où ils périrent. En outre, deux cent cinquante furent faits prisonniers et
conduits, les menottes aux mains, dans les prisons d’Ulm.
En général, les paysans étaient beaucoup moins cruels ou commencement de la guerre que leurs ennemis. Dans leurs excursions, ils prirent souvent des abbés, des seigneurs et des bourgeois, qui presque toujours furent élargis, même sans rançon, par l’intervention des chefs , tandis que tout paysan se promenant seul dans la campagne et pris par les gardes du sénéchal, fut massacré sans miséricorde.
Cependant, voyant le sénéchal tout près de lui, et en attendant l’arrivée de la cohorte d’Ilerlisson , qui ne pouvait tarder à le joindre, Jacob Wehe, dans le but do gagner quelques jours, suspendit le siège de Weissenhorn, et essaya d’entrer on négociations avec le sénéchal et les conseillers de la Confédération à Ulm.
Voici la lettre qu’il leur adressa :
« En votre double qualité d’hommes de guerre et d’hommes de robe , vous devez avoir acquis la certitude que les rassemblements des paysans deviennent de plus en plus nombreux et puissants, et que dès aujourd’hui leur cause est gagnée , en cas même qu’ils succombent sur le champ de bataille, ce qui est plus que douteux. Bien des désordres ont déjà signalé cette guerre désastreuse, mais la cohorte de Leipheim déplore ces faits , dont elle est bien moins responsable que la Confédération souabe. Afin d’empêcher des malheurs ultérieurs, je vous prie , au nom de la gloire de Dieu et de la paix qui lui est agréable, d’établir un tribunal d’arbitres, composé d’hommes ennemis des biens temporels et amis du bien commun et de la paix
générale. Ce tribunal serait chargé d’écouter les griefs des paysans , et d’y faire “droit autant que faire se peut. »
Cette lettre est datée du 4 avril. Le porteur avait pleins pouvoirs pour entrer en négociations verbales.
Mais déjà le sénéchal serrait de près les paysans. Le jour même que Wehe écrivit cette lettre, un détachement de cavalerie, commandé par le capitaine Gerber, passait le Danube, pendant que le sénéchal lui-même, avec le gros de l’armée , marchait sur Leipheim. Là, les paysans, au nombre de trois mille, s’étaient retranchés sur le versant d’un coteau. A droite, ils avaient la rivière; à gauche, un bois; devant eux, un marais; les derrières du camp étaient couverts par des barricades formées de voitures et de chariots renversés. A côté du marais, sur un petit chemin, derrière une tranchée, ils avaient également fait une barricade avec des chars et des arbres abattus entre lesquels ils avaient placé des canons et pratiqué des meurtrières. La cavalerie du sénéchal fut reçue par une décharge vigoureuse ; mais dès que les paysans virent que le sénéchal était là avec toute son armée , deux fois plus forte que la cohorte, ils résolurent de se retirer dans le bourg de Leipheim, pour y attendre des renforts. Malgré les difficultés et les dangers d'une retraite en face de l’ennemi, elle fut opérée avec ordre et habileté. Tout en combattant et en se retirant, les paysans qnlovèrent leurs morts et leurs blessés jusqu’en face do la ville. Ce combat dura plusieurs heures. Jacob Wehe se trouvait à Gunzbourg lors de l’attaque inopinée du sénéchal ; à la première nouvelle il accourut pour
vaincre ou mourir à la tête de ses braves soldats. En attendant, la cavalerie du sénéchal avait eu le temps de faire le détour du marais et de s’embusquer à la Croix de pierre , oü les paysans débouchaient pour rentrer dans la ville. Se voyant cernés, ils firent de nouveau un mouvement de retraite vers le bois ; mais là ils furent atteints par l’avant garde de l'ennemi. Bon nombre d’entro eux se jetèrent dans le Danube pour gagner l’autre bord à la nage, mais ils furent repoussés par le détachement de cavalerie du capitaine Gerber. Cinq cents paysans trouvèrent la mort sur lo champ do bataille, quatre cents périrent dans le fleuve; mais le gros de la cohorte, ranimé par la présence de Wehe, qui arriva au plus fort de la mêlée, força le passage do la Croix de pierre et entra dans la ville. L’ennemi ne lui avait pris que quatre fauconneaux.
Sans débrider, le sénéchal cerna la ville et se prépara à la prendre d’assaut. Jacob Wehe encouragea les siens à une résistance à outrance ; mais les paysans étaient épuisés de fatigue, et les bourgeois, loin de se défendre, envoyèrent au sénéchal une députation composée de vieillards et de femmes pour lui offrir une capitulation. Celui-ci somma la ville de se rendre à discrétion, de lui livrer tous les prédicateurs évangéliques, et la ville se rendit pendant que Wehe pointait lui-même ses canons du haut des remparts.
Il ne restait plus au malheureux Wehe qu’à chercher son salut dans la fuite. A cet effet, il se laissa glisser du haut du mur dans la cour de son presbytère, d’oii un souterrain le conduisit en pleine campagne, dans la direction du Danube, aux bords duquel se trouvait une caverne. C’est dans cette caverne que
Wehe se réfugia, accompagné d'un ami et muni de 300 florias qu’il avait pris dans la caisse de réserve. En cas de prise d’assaut, le sénéchal avait promis à ses soldats de mettre la ville à sac et de leur abandonner le butin. Bien que la ville se fût rendue à discrétion, les soldats demandaient à cor ot à cris le pillage ; mais le sénéchal, craignant une réaction et la désertion de ses mercenaires chargés de butin , leur proposa de remplacer le pillage par une contribution forcée. En revanche, il leur promit l’abandon de la ville do Gunzbourg; mais cette ville s’étant également rendue à merci, les soudards menacèrent de se révolter. Pendant que le sénéchal se dirigeait sur Gunzbourg, ils allèrent porter leurs plaintes devant le général Furstenberg, en accusant les chefs de fraude et de vol. Celui-ci leur proposa une transaction tendant à imposer tout bourgeois et paysan prisonnier d’une contribution de .4 florins, la solde d’un mois. Les soldats accédèrent à cette proposition ; les bourgeois, tenus prisonniers dans une église, souscrivirent à tout; mais le sénéchal, à. peine de retour de Gunzbourg, se rendit à l’église pour demander à ces malheureux s’ils avaient consenti de plein gré à payer 4 florins par lêto ; et, sur leur réponse affirmative , il leur exposa que la contribution dépasserait la somme de 34,000 florins, que jamais ils ne pourraient se procurer. Le but immédiat du sénéchal était d’empêcher ses mercenaires d’avoir de l’argent, dans la crainte qu’ils ne quittassent l’armée. En
se retirant, le sénéchal disait en souriant : « Qui aurait jamais dit que je prêcherais dans l’église deLcipheim. »
Il estima la contribution à 1,500 florins d’or, ce qui, pour ce temps , était déjà une somme assez considé-
rable ; mais les soldats insistèrent pour avoir leur mois de solde , et crièrent à la trahison. Le sénéchal , pour les satisfaire, leur aurait bien enfin abandonné la ville, mais celle-ci en appela à la convention signée par le comte de Furstenberg, ce qui fit dire aux lansquenets qu’ils avaient été volés par les pillés.
Le lendemain , le sénéchal dictait ses volontés à la ville de Gunzbourg. Le conseil municipal fut grôcié, la ville frappée d’une contribution de 900 florins d'or, un membre du conseil , connu pour ses idées évangéliques, taxé à 100 florins de contribution. Le pasteur seul, et un lansquenet déserteur qui se trouvait dans la ville, devaient être traduits devant un conseil de guerre.
Les recherches les plus minutieuses furent faites pour découvrir la retraite de Jacob Woho. Les sbires du général battirent le pays en tous sens. Un chien qui aboya devant la caverne à leur approche attira leur attention. Us essayèrent d’y entrer en la sondant avec des lances, et les deux malheureux amis tombèrent entre leurs mains. Wehe leur offrit les 200 florins qu’il portait sur lui, en échange de sa liberté; ils acceptèrent l’argent, puis, l’attachant à un licou, ils le conduisirent à Bubesheim, quartier-général du sénéchal.
Le soir môme, Jacob Wehe, Jorg Ebner , Ulric Schoen et son gendre Melchior Harold, ainsi que le pasteur de Gunzbourg et le lansquenet déserteur furent condamnés à mort par le tribunal de guerre présidé parle sénéchal. Les condamnés furent conduits sur un pré entre Leipheim et Bubesheim, où l’échafaud et le bourreau les attendaient. — Maître Jacob, dit le sénéchal , lorsque celui-ci se présenta le premier pour
mettre la tête sur le billot, vous auriez pu nous épargner cette peine, si au lieu de rébellion vous eussiez prêché la parole de Dieu. — Monseigneur, répondit Wehe d’un ton calme et digne, à cette heure suprême, vous ne me rendez pas justice. C’est la parole de Dieu que j’ai prêchée, mais partout et toujours la violence et les tyrannies des oppresseurs provoquent les violences et les tyrannies des opprimés. Ce n’est pas moi qui en ai jamais appelé au droit du plus fort; demandez plutôt à mes paysans. — M'est avis du contraire, répliqua le sénéchal. Wehe regarda fixement son vainqueur. Puis, en haussant les épaules et d’un ton de fierté ironique, il dit : — Je n’ai jamais prêché pour moi. Ce mouvement, ce haussement d’épaules d’un homme condamné à mort, qui pourrait racheter sa vie par une prière, par une flatterie , et qui, en prononçant les paroles : Je n’ai jamais prêché pour moi, préfère livrer sa tête au bourreau, en dit plus que dix batailles gagnées à grands renforts de lansquenets et de cavaliers.
Le chapelain du sénéchal invita alors Wehe à se confesser. — Je me suis déjà confessé dans le sein du créateur, répondit celui-ci. J’ai recommandé mon ûme à celui duquel je la tiens. Se tournant vers ses compagnons de malheur qui paraissaient abattus : Frères, leur dit-il , bon courage. Nous nous reverrons encore aujourd’hui au paradis. Quand les yeux so ferment dans ce monde, ils s’ouvrent pour l’éternité dans l’autre. Puis, les regards levés vers le ciel, et après avoir prononcé à genoux le psaume': In te, Domine, speravi, il posa sa tête sur le billot. Une minute après, elle roulait sur l'herbe.
Jerg Ebner, Harold, Schoon et un autre chv,f partagèrent le sort de Wehe. Restaient encore le pasteur de Gunzbourg et le lansquenet. Le jour commençait à baisser, lorsque lo soldat condamné, s’approchant du sénéchal , lui dit : — Monseigneur, ne vous semble-t-il pas qu’il fait un peu tard pour avoir la tête coupée ? Cette question fit sourire le sénéchal ; il grâcia le soldat et le pasteur. Ce dernier , onfermé dans une cage grillée, suivit l’arrière-train du sénéchal; mais plus tard il racheta sa liberté moyennant 80 florins, en perdant sa cure, le droit de prêcher et de monter à cheval.
A Langenau, plusieurs paysans furent également décapités; mais, entre tous, les bourgeois d’Ulm se distinguèrent par une cruauté sans exemple. Dans toutes les communes , ils députèrent des messagers pour chercher des apprentis-bourreaux, car ils espéraient faire de nombreux exemples.
Aussi, malheur à un bourgeois d'Ulm s’il tombait entre les mains des paysans. Ils avaient juré de ne jamais faire quartier à un habit noir d’Ulm.
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SUITE DE LA PRISE p’aRMES ET DES HOSTILITÉS EN SOUABE ET EN FRANCON1E
SUITE DE LA. PRISE d’aRMES ET DES HOSTILITÉS EN SOUABE ET EN FRANCON'IE
Malgré la bataille de Leipheim les paysans gagnent en nombre et en force. — Emeute des lansquenets. — ; Prise des châteaux du sénéchal. — Vengeance de la mort de Wehe sur Kunz de Riedheim. — Prise du château do Liebenthan. — Knopf de Luibas. — Hans Eitel Zugclinullcr. — Intelligences de l’archiduc Ferdinand avec les paysans et Walter Bach, chef de cohorte. — Cortège des chefs. — Le margrave Casimir en Franconie. — Le Franz Moor de Schiller. — Ligue de la noblesse franconienne contre le clergé. — L’évéquc de Bamberg. — Schwauhauser cl le moine Eucharius. — Fuite de l’évêque. — Scs concessions à la ville. — La ville de Bamberg nargue le margrave.
Loin de décourager les paysans , la défaite de Leipheim ne fit que raviver leur courage et aiguillonner en eux le désir de la vengeance. Le sénéchal était un ennemi redoutable; mais après tout, malgré ses trois mille cavaliers, il ne pouvait pas être partout, et les hostilités étaient ouvertes sur une étendue de cent cinquante lieues. En outre, le sénéchal étant le représentant de la noblesse et de la bourgeoisie confédérées, il ne pouvait guère laisser d’espoir à ses soldats de
s’enrichir par la guerre, attendu qu’il était forcé de ménager la fortune des bourgeois, tandis que les paysans avaient tout à gagner et rien à perdre. Châteaux, couvents, églises, villes, bourgs, tout était de bonne prise. Qui ne prenait les armes pour la cause de l’Evangile et de la liberté , s’enrôlait dans l’espoir de retourner chargé de butin. Malheureusement ce fut pourquoi les camps des paysans regorgèrent de héros de tout genre, formés en bonne partie du rebut des villes; gens sans aveu, sans fou, ni lieu, ni Dieu, aussi lâches au combat qu’âpres.au pillage et qui plus tard compromirent plus d’une fois la cause des paysans, si sainte au début de la guenre.
Plus que jamais los lansquenets réclamèrent du sénéchal le mois de solde que les prisonniers do Leipheim leur avaient promis , et refusèrent de marcher. Force lui fut de céder et de négocier avec les conseillers d’Ulm pour cette somme. Arrêté depuis huit jours dans ses opérations, et craignant que ses propres châteaux de Wolfegg et de Waldséo ne tombassent au pouvoir des paysans, il pria quelques seigneurs du voisinage de les occuper militairement ; mais les paysans, sous le commandement de Florian Greisel, les avaient dévancés. Les habitants des châteaux capitulèrent bien vite et offrirent une rançon de quatre mille florins, qui fut acceptée, grâce à l’intervention pacifique des bourgeois do Waldsée. Mais les paysans ne savaient pas-que madame la sénéchale et son fils se trouvaient dans le château. A peine l’apprirent -ils, que le siège recommença de plus belle.
Les châteaux et les couvents dans le Ried, dans l’Allgau, au bord du Lac, dans le Hegau, dans la Forêt-
Noire et dans la Franconie, tombèrent rapidement les uns après les autres dans les mains des paysans conduits par d’anciens soldats , maintenant leurs chefs, tels que Knopf de Luibas, Walter Bach, Eitol Hans Zugefmuller, Hans Muller de Bulgenbacb et autres. Ils ménagèrent les seigneurs connus par leur humanité, mais malheur à ceux qui s’étaient fait remarquer, soit par une résistance opiniâtre aux réformes religieuses et politiques, soit par une conduite cruelle et inhumaine. Un de ces derniers, Kunz de Riedheim, fut fait prisonnier par eux. Us le forcèrent do mettre lui-même le feu à ses châteaux. Bien que blessé, il fut attaché à un licou, en souvenir de l’affront fait à Welle, et traîné, souvent à quatre pattes, de village en village. Il se racheta toutefois plus tard , en donnant 4,000 florins à chacun des chefs.
Le prince-abbé Sébastien de Breitenstein était connu pour avoir toujours été un des seigneurs les plus riches et les plus cruels. Il s’était barricadé dans son château de Liebenthan , réputé imprenable. Mais voyant les forts et les bourgs tomber autour de lui comme par enchantement, la peur le gagna. Lui qui jamais n’avait voulu se prêter à la moindre concession, envoya messager sur messager au chef Knopf do Luibas, pour l’engager à accepter une contribution. On ne lui répondit point. Il offrit de se rendre, pourvu qu’on le laissât se retirer avec les honneurs de la guerre. On le lui refusa. Enfin il fit la proposition de se rendre à discrétion, en demandant grâce pour lui et ses gens, ce qui fut accepté. Les paysans lui garantirent la vie sauve, lui laissèrent deux chevaux , quelques coupes d’argent et 300 florins. Le reste, vaisselle, argent, or,
bijoux, bétail, linge, blé, vin, matériel de guerre, livres, tout enfin fut déclaré de bonne prise, et ce butin immense fut distribué entre les différentes cohortes. Le prince se rendit à la ville de Kempten, son fief, qui, profitant de la misère de son soigneur, se racheta pour la somme de 30,000 florins. Quelques bourgeois de Kempten vinrent au château dans le but de sauver les objets d’art et les vases sacrés ; mais les paysans leur répondirent qu’il ne pouvait y avoir d'art là oh règne l’esclavage; que tout ceci avait été fait avec la sueur de lours fronts et le produit de leurs travaux ; que la liberté et 1'aiïranehissemeat étaient choses aussi sacrées et plus encore qu’un saint ciboire eu argent et un crucifix en or ; que partant tout serait brisé, fondu et vendu ; ce qui fut fait.
Chose remarquable, incroyable au premier abord , mais qui est prouvée par des documents authentiques, l’archiduc Ferdinand d’Autriche entretenait des intelligences dans le camp des paysans, notamment avec Walter Bach (dans l’Allgau), ancien soldat dans l’armée autrichienne. Elève des Dominicains , l’archiduc n’était pas grand partisan de la hiérarchie romaine. Les écrits d’Ulric de Hulton avaient lancé des éclairs jusque dans la cour d’Autriche. L’idée de l’Unité allemande flottait vaguement devant l'esprit du duc. Malgré sa qualité de protecteur de la Confédération souabe, formée spécialement contre les paysans, l'archiduc favorisait sous main leurs entreprises; d’abord dans l’espoir que ses possessions en seraient épargnées, puis dans le but de se servir d’eux pour s’emparer de la Franconie et de la Souabe. Dans le cours de la guerre, cette influence se fit sentir plus d’une
fois. Dès l'ouverture des hostilités, la cohorte de l’Allgau avait mis le siège devant la ville de Fussen, et celle-ci, afin d’échapper aux malheurs de la guerre, s’étant déclarée autrichienne, bien qu’elle appartînt à l'évêque d’Augsbourg, Walter Bach persuada à sa horde qu’il fallait lever le siège. Les paysans crièrent à la trahison, et Walter Bach dut lui-même céder sa place à un autre chef moins indulgent pour l’Autriche. Nul doute que l’archiduc Ferdinand ne fût parvenu à ses fins s’il s’était franchement mis à la tête des paysans, en rompant ouvertement avec l’aristocratie nobilière et financière ; mais ayant préféré nager entre deux eaux, niant ici ses négociations, désavouant là sa participation, non-seulement les paysans, se croyant trahis par les chefs, se tournèrent contre lui, mais encore il perdit la confiance de la Confédération, et plus tard sa prépondérance politique dans la Souabe , où l’Autriche dominait depuis l’expulsion du duc Ulric.
Parmi les chefs de cohorte, Hans Eitel Zugelmuller et Hans Muller de Bulgenbach se distinguaient par une suite nombreuse et brillante. Le premier se faisait accompagner par une troupe de trabans en uniforme rouge, le second portait un manteau couleur pourpre et était coiffé d’une toque écarlate surmontée d’une plume d'autruche. Dix hérauts élégamment vêtus le précédaient, et derrière lui venait le grand char orné de feuilles et de rubans sur lequel se trouvait la grande bannière tricolore et les douze articles brillamment reliés. Un héraut à cheval en faisait la lecture, ainsi que de l’avis y joint. Bientôt les hordes du Hegau, du Klettgau et de la Forêt-Noire se joignirent
à lui : eu tout 4,000 hommes bien équipés et bien armés. Il prit coup sur coup les bourgs de Braunlingen, de Hulingen, les villes de Moehringen, de Geissingen, d’Aacb , d’Engen, détruisit les châteaux d’Altfurslenberg, de Donauschingen et de Lupfen, ce dernier fameux par sa châtelaine aux coquilles de limaçon. Dans toutes ces villes , Bulgenbach laissa une garnison de paysans, en se dirigeant rapidement vers Radolfzell, ville oü siégeaient les commissaires des trois districts autrichiens d’Ensisheim, d’Inspruck et de Stuttgard, et qui servait en même temps de refuge h une grande partie de la noblesse des environs.
Les paysans et la petite bourgeoisie de la Franconie orientale et du Ries no restaient pas en arrière du mouvement général. Les villes de Nordlingon, d'Anspach, de Windeshoim, de Nuremberg, de Bamberg et de Wurzbourg, étaient tour-à-tour le théâtre de troubles religieux et sociaux.
A Nordlingen, une femme dirigeait le mouvement, la femme d’Anton Forner. Elle excita le peuple contre les magistrats on faveur des prédicateurs évangéliques, suscita quelques émeutes, poussa son mari au plus fort de la mêlée, fit déposer le bourgmestre et finit par livrer la ville aux paysans, qui extorquèrent aux seigneurs une convention favorable.
Dans les principautés de Baireuth et d’Anspach , régnait le margrave Casimir avec son frère Georg. Casimir ressemblait à la fois à Louis XI et au duc Ulric de Wurtemberg : cruel, rusé, subtil, vindicatif, luxurieux et vantard, ces vices, chez lui, furent dominés par une idée politique. Il tendait à abaisser et à humilier la noblesse au profit de la bourgeoisie. Son avènement au
trône fut signalé par un crime atroce . Après un dîner suivi de copieuses libations, Casinpùr fit saisir son propre père et le jeta dans une prison souterraine, oii le malheureux vieillard languit pendant douze années. Le peuple le crut mort. C’est dans ce lugubre épisode que Schiller a puisé la première idée do son Franz Moor, dans les Brigands. Casimir excusa ce méfait par la raison politique que son père favorisait trop la noblesse. Ce fut lui qui, le premier en Allemagne, introduisit la conscription. Il choisissait ses recrues dans la bourgeoisie, leur donnait un uniforme blanc et noir, les faisait exercer par des chefs expérimentés et les renvoyait après un mois de service. Au bout de quinze mois, chaque soldat rentrai t dans l’armée, toujours pour la durée d’un mois. Lorsque les paysans de üesselberg se soulevèrent, Casimir tomba sur eux avec une horde de soldats, et les dispersa. Il ne fit ni prisonniers, ni onquête. C’était une affaire finie pour lui (1). Il profita même de cette victoire pour refuser à la Confédération souabe sa part de subsides en réclamant le retour de son contingent en soldats. Mais dans l’espace de huit jours, sa position changea du tout au tout. Partout, dans son pays, les paysans se soulevèrent en masse, les villes se révoltèrent, au nom de l’Evangile, contre
(1 ) La noblesse de Franconie était animée de la même haine que les paysans contre le clergé. De là la mollesse des mesures répressives contre les premiers attroupements des confédérés de la campagne. Eu 1 520, la noblesse elle-même se liguait secrètement contre le clergé. Dans les statuts de la ligue on trouve entre autres les articles suivants :
« Tout gentilhomme franconien regardera les ecclésiastiques, depuis le cardinal jusqu'au chapelain, comme les apôtres du diable.
» A tout moine qui demandera un fromage, il jettera une pierro.
» Si ce moine est entré dans sa maison, il l’en chassera et fera balayer le seuil sur lequel il aura passé. »
les autorités existantes. Force lui fut de faire amende honorable à la Confédération et do lui demander aide et protection à son tour. Celle-ci chargea l’évêque de Bamberg do marchor à son secours avec le tiers du contingent fédératif. Véritable fin de non recevoir ; car l’évêque lui-même avait maille à partir avec scs paysans et sa bonne ville do Bamberg ; lui aussi s’était adressé à la Confédération souabe , et celle-ci , à sa demande, n’avait pas manqué de charger le margrave de tirer l’évêquo d’embarras.
Naguère l’évêché de Bamberg était une succursale de l’évêché de Mayence. Hutten, dans scs pérégrinations, s’y était arrêté assez longtemps. C’était alors un lieu de refuge pour tous les esprits distingués. L'évêque Georges III n’en continuait pas moins, comme ses prédécesseurs, à prélever les dîmes elles impôts ; le peuple l’aimait et ne murmurait pas. Mais depuis que le seigneur Weigand de Redwitz occupait le siège épiscopal, le peuple lui avait demandé compte de son administration. Il venait de faire un pèlerinage à Jérusalem et poursuivait les prédicateurs nouveaux. L’orage éclata tout-à-coup à Bamberg.
Dans cette ville, Schwanhauser et le moine Eucbarius prêchaient la parole de Dieu selon l’Evangile. Lors donc que l’évêque convoqua los chevaliers pour courir au secours du margrave, la ville, oxcitée par ces deux prédicateurs, se révolta. L’évêque fut forcé de so réfugier dans le fort d’Altenbourg. Sur les entrefaites, les paysans entrèrent dans la ville, et les bourgeois, faisant cause commune avec eux, les armèrent. Injonction fut faite à l’évêque de rentrer à Bamberg . Il s’y refusa d’abord, espérant voir arriver des troupes auxiliaires de
la Confédération ; mais se voyant abandonné et n’ayant presque personne pour défendre son fort, oh il n’y avait point de vivres, il se décida à rentrer. Il fut reçu par la bourgeoisie et les paysans armés jusqu’aux dents. Il essaya d’être gracieux, on lui répondit par l'invitation de signer une convention en vertu de laquelle tous les biens cléricaux et féodaux seraient confisqués et sécularisés, toutes les immunités supprimées, les impôts répartis sur tous, sans aucune distinction d’état, enfin toutes les corvées abolies. L’évêque devait continuer à gouverner, mais à condition d’autoriser les curés à prêcher l’Evangile dans toute sa pureté. Il objecta qu'il ne pouvait pas disposer des biens de la noblesse et du clergé, et se retira à Altenbourg. A l’instant on sonna le tocsin, quelques coups de fusil même furent tirés sur lui pendant sa retraite ; le peuple s’ébranla, se rua sur tous les établissement cléricaux et les démolit. Au bout de deux jours, il n’y avait plus ni couvent ni bourg. On no ménagea que doux de ces derniers, dont les seigneurs s’étaient faits peuple en renonçant à lours droits et en prenant leur part des travaux les plus pénibles faits dans l’intérêt de la ville. Le dôme fut gardé par une troupe de bourgeois. Enfin, voyant quo la ville pouvait parfaitement se passer de lui, l’évêque souscrivit à tout et rentra en triomphe à Bamberg. On célébra la paix par une fête, et pour narguer le margrave, on lui envoya une députation lui annoncer qu’il pouvait rester tranquille, l’évêque n’ayant plus besoin de lui. On sait que le margrave attendait dos troupes que l’évêque devait lui envoyer contre les paysans. •
Pendant que la paix se rétablissait à Bamberg , la flamme révolutionnaire s’étendait rapidement dans l’évéché de Wurzbourg, dans la ville de Rottenbourg et dans le district de l’Ordre teutonique.