‹ Histoire de la grandeur et la décadence de César BirotteauChapitre 24 sur 24 · AVANT SA NAISSANCE · texte numérisé non relu

AVANT SA NAISSANCE

Chantons, buvons, et embrassons-nous comme un chœur d'opéracomique. AloD^eoiis nos mollets, et tournons sur l'orteil comme un •:orps de ballet. Réjouissons-nous enfin : le Figaro, sans qu'il y paraisse, a dompté les élémens, tous les malfaiteurs el tous les cataclismes sublunaires.

Hercule n'est plus qu'un drôle, les pommes hespérides, que des navets; la toison d'or, qu'une peau de lapin; le siège de Troie, qu'une faction de garde ualional. Le Figaro vient de conquérir César Birotteau.

Jamais les dieux irrités, jamais Junon, Neptune, M. de Hambuleau ou le préfet de police, n'opposèrent "a Jason,Thésée, ou les passans de la capitale, plus d'obstacles, de monstres, de ruines, de dragons, de démolitions, qu'à ces deux malheureux in-octavos.

Nous les avons enfin, et nous savons ce qu'il en coûte. Le public n'aura que la peine de les lire. Cela compte pour un plaisir. Quant à M. de Balzac,— vingt jours de travail, deux mains de papier, un beau livre de plus :eela compte pour rien.

Quoi qu'il en soit, c'est un exploit typographique, un tour de force littéraire et industriel digne de mémoire. Ecrivain, éditeur et imprimeur ont |>lus ou moins mérité de la patrie. La postérité s'entretiendra des metteurs en page , et nos arrière-neveux regretteront d'ignorer les noms des apprentis. Je le regrette déjà comme eux, sans quoi je le dirais.

Le Figaro avait promis le livre au !.> décembre, el M. de Balzac le commence le l" novcmltrc M. de Ualzac et le Figaro ont la singulière habitude de îenir parole quand ils (»nl promis. L'imprimerie était pr^te et frappait du pied comme un courbicr bouillant.

M. df Ralzac envoie aussildl deux cents feiiillflU crayonnée m

<:inq iiuiu de fièvre. Ou connaîi sa manière, c'était uue ébauclic, un chaos, une apocalypse, un poème hindou.

L'imprimerie pâlit. Le délai est brel, l'écriture inouie. On Irans- Jorme le monstre, on le traduit à peu près en signes connus. Les plus habiles n'y comprennent rien de plus. On le porte à l'auteur.

L'auteur renvoie les deux premières épreuves collées sur d'énormes feuilles, des affiches, des paravens. C'est ici qu'il faut frémir et avoir pitié. L'apparence de ces feuilles est monstrueuse. De chaque signe, de chaque mot imprimé part un Irait de plume qui rayonne et serpente comme une fusée à la Congrève, et s'épanouit à l'extrémité en pluie lumineuse de phrases, d'épithètes et de substantifs soulignés, croisés, mêlés, raturés, superposés; c'est d'un aspect éblouissant.

Imaginez quatre ou cinq cents arabesques de ce genre, s'enlaçauî, se nouant, grimpant et glissant d'une marge à l'autre, et du sud au septentrion. Imaginez douze cartes de géographie enchevêtrant à la fois villes, fleuves et montagnes.— Un écheveau brouillé par un chat, tous les hiéroglyphes de la dynastie des Pharaon, ou les feux d'artifice de vingt réjouissances.

A cette vue, l'imprimerie se réjouit peu. Les compositeurs se frappent la poitrine, les presses gémissent, les proies s'arrachent les cheveux, les apprentis perdent la tête. Les plusintelligens abordent les épreuves et reconnaissent du persan, d'autres l'écriture madécasse, quelques-uns les caractères symboliques de Whisnou. On travaille à tout hasard et à !a grâce de Dieu.

Le lendemain, M. de Balzac renvoie deux ieuilles de pur chinois. Le délai n'est plus que de quinze jours. Un proie généreux offre de se brûler la cervelle.

Deux nouvelles feuilles arrivent très-lisiblement écrites en siamois. Deux ouvriers y perdent la vue et le peu de langue qu'ils savaient.

Les épreuves sont ainsi renvoyées sept fois de suite. On commence à reconnaître quelques symptômes d'excellent fiançais ; ou signale même quelque liaison dans les phrases. Mais le terme arrive, l'ouvrage ne paraîtra pas. La désolation est au comble, et c'est ici que le travail se compli<iue d'un admirable concours de calamités.

Au plus fort ,1e la liâle, le mallieiireiix qui portait jour et nuit des épreuves à M. de l;;jlzac, est arrêté le soir par des handils qui les lui volent. M. de r.iiz.'ic avait eu la présence d'esprit de s'allei' loger a Chailint. quelque ierapin luparavant. Ce malheureux crie fl se débat, leii mallaiteurs prennent la fuite. Ou rattrape une cpreu->e >t Neuilly, la seconde dans un champ de betteraves, et une troisième

.|ui lic&wndaii à Kouen, toul le long de la rivière. Oa a&surc qu'ils ne les ont jetées que faute de les pouvoir lire. A quelque chose mallieur est bon.

I,e travail est inleirompu. Une nuit se perd. Les ouvriers se croisent les bras. Les pressiers s'en battent les flancs. Le proie monte à sa tour : Sœur Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir? — Je vois un |K)rteur ijui verdoie et une épreuve qui llamboic.

Les épreuves arrivent ; mais la nuit est passée. Le temps est proche. Il y a des pleurs et des grinoemeus de deuls. Pourtant le prote |)reud courage et les ouvriers le mors aux dénis. L'imprimerie s'emporte ; toutes les mains IroUeut comme des pallcs de lièvres; les compositeurs comme desuaveltes, les pressier.-^ comme des rouages, les metteurs en pa^e comme des ressorts. Les .-ipprentis piétinent; les (X)rreclcurs Iremblottent; l'encadreur a des mouvemens épilej)tiques; et le prote des li'js llévreux. C'est une seule mécanique, une machine électrique ou uue cage de fous.

L'ouvrage avance ; mais tout d'un coup douze ouvriers disparaissent. Un tonnerre éclate. Le plancher s'effondre, et les poêles, les casiers, les charpentes enroulées djus un galop furieux, suivent les malheureux dans l'abîme, sous une pluie d'aérolithes inconnus.— F-st-ce une mine, un incendie, une Irappe, un volcan, le feu du'ciel ou le jugement dernier? On recueille les blessés descendus et non montés en diligence dans la cour des Messageries. On a quelque peine li prouver aux autres qu'ils se |)orlent bien. On reconnaît la grêle de <iouiorrhe, et le feu du ciel pour des. \, des D, des P, des Q, et autres «nnocentes lettres de l'alphabet. Le calme renaît. On repense à (xsai- Birttuau. Plus d'épreuves, plus de rnpie. Césuf J'iroiuau est fomhc dans une diligence qui vient de partir pour Louvicrs. Ccmr Biroiieau court le monde. On le poursuit. Le coupé lisait le premier chapitre, l'impériale le troisième, la rotonde le second. Lesé|)reuves suivantes lourno} aient aux roues comme de vrai.«.solei!sd'artilice (juelles sont.

On arrête la diligence. — (c-ar Hiroitcau ou la vie. — Les \oyageurs hésitent ; mais ils rendent ("c^nr lUronean. On leur laisse la vie.

L'ouvrage a repris de plus bellf , et iM. de P.alzac et le tujaro ont tenu parole. Cénar /hroiieau \n v(»ir le jour au renouvellement du quinze décembre.

.\ous l'avons, nous le tenons. La maison est élavée, assurée et barricadée. On n'.T laisse pas fumer. On a posé des paratonnerres sur les toits, et des factionnaires aux portes. Toutes les précautions sont prises tant contre les sinistres que contre la trop grande ardeur des al>onné«.

L'œuvre fiuie , les ouvriers ont pleuré de joie, les compositear» M sont jetés dans les bras les uns des autres, et les pressiers se sont empressés eu^-mêmes dans les leurs.

C'était des transports comme à la délivrance de la Méduse , ou après la prise de Constantine. Nous nous sommes tous embrassée et nous prions le public, quelque envie qu'il en ail, de n'en pas faire autant. Tout le monde s'est distingué, mais nous citerons avec éloge les deux hommes qui ont ou arrêté la diligence, ou été arrêtés par des brigands.

Nous n'avons à déplorer que quelques blessures qui s'améliorent de jour en jour, un tuyau de poêle, une case de B et un bonnet grec ; mais il nous restera tant de gloire et si peu d'exemplaires, que nous n'avons ni le temps ni le courage de nous plaindre.

C'est tout simplement à cette heure un ouvrage de deux volumes, un tableau immense, un poème entier composé, écrit et corrigé à quinze reprises par M. de Balzac eti vingt jours, et déchiffré, débrouillé et réimprimé quinze fois dans le même délai. — Composé en vingt jours par M. de Balzac, malgré l'imprimerie; composé en vingt jours par l'imprimerie, malgré M. de Balzac.

Il est vrai que M. de Balzac occupait en même temps à autre chose quarante ouvriers d'une autre imprimerie. Nous n'examinons pas ici la valeur du livre. Il s'est fait merveilleusement et merveilleusement vile. Il en sera ce qu'il pourra. — Cela pourrait biea n'être qu'un chef-d'œuvre. — Tant pis pour lui.

EDOUARD OURUAC.

( Extrait du Figaro du 15 décembre 1837. )

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