‹ Histoire de la gravure en manière noireChapitre 73 sur 83 · EST RÉSOLU PAR · texte numérisé non relu

EST RÉSOLU PAR

Moins de quatre-vingts ans avaient déjà fait naître un si grand nombre d’artistes , et comme nous le verrons , tant de productions remarquables ; pour le moment, je ne pousserai pas plus loin mes recherches, car, après l’année 1720, en même temps que le nombre des graveurs s’accroît , le mérite des œuvres diminue, au contraire, dans une telle proportion , que ce serait aussi impossible qu’inutile de les compter. Désormais , ce n’est plus par dénombrement, c’est par choix qu’il faut procéder 8f). D’ailleurs, j’ai cru pouvoir fixer cette limite, parcequ’elle comprend historiquement tous les

89 Ce qui doit expliquer le bas prix des gravures en manière noire, c’est l’absence d’un guide sùr pour distinguer les planches qui ont de la valeur par leur rareté, de celles qui se donnent pour rien, parcequ’elles se rencontrent partout. Ainsi les planches d’une vingtaine de graveurs connus se vendent à des prix fous, tandis que d’autres , tout aussi rares , tout aussi précieuses, se donnent, je puis dire, pour rien. J’en citerai un exemple : Loyd le marchand de Londres a vendu au crié le portrait de la princesse Eléonora , d’après Honthorst , 1643 , pour 525 francs (21 livres sterling). D’un autre côté , M. Duchesne il y a peu d’anneés , en pleine vente publique , à la mort du graveur Ponce , a fait mettre sur table le portrait de Louis XV, gravé dans la manière Le Blon, au prix de 3o francs ; personne n’en a voulu ; il l’a fait descendre jusqu’au modeste chiffre de 5 francs, et comme personne ne s’en souciait davantage pour ce prix , il a été forcé de le garder pour le cabinet des estampes, et c’est encore aujourd’hui, depuis quinze années, le seul que cette riche collection possède.

Il était donc utile de ranger, au moins en deux catégories ,les gravures en manière noire. Tout ce quia été gravé, avant 1720, a un certain prix, si l’on en excepte toutefois les ouvrages de Schenck , Heiss, etc., etc. Tout ce qui est postérieur ne peut plus être évalué que par l’intérêt, du sujet ou le mérite du travail. Enfin tout ce qui a été gravé au racloir et imprimé en couleur, doit attirer l’attention ; car c’est une heureuse chance que celle qui fait rencontrer une belle épreuve de Le Blon.

perfectionnements techniques qui ont mène l «iri uu point où il se trouve de nos jours, et qu’elle aboutit enfin à son dernier développement, qui est l’introduction de la couleur dans la gravure au racloir.

En effet, ce n’était pas assez d’avoir arraché au cuivre cette vigueur de ton, cette douceur de demi-teintes , cette délicatesse des chairs , avec ce brillant des étoffes ; il fallait encore ajouter l’éclat du coloris à la puissance de l’effet.

Qui fut l’auteur de cette découverte? qui étendit ainsi, par cet ingénieux procédé, le domaine de la gravure? uiv peintre, un homme de grand talent, profondément versé dans son art, dont les ouvrages si remarquables , quoique rares et peu connus 9°, ont montré, les premiers, quel parti on pouvait tirer des couleurs appliquées à la gravure, et démenti si victorieusement cette opinion de Longhi : « Les estampes coloriées, ne pouvant jamais l’être autant qu’il le faut, sont de vraies puérilités 91 .

Jacques - Christophe Le Blon 92 naquit, en 1670, à Francfort 93, non loin du pays où était né l’inventeur de la gravure en manière noire 9l, et de la ville qui avait donné le jour au prince Rupert ,

90 On trouve, dans quelques collections , des gravures de Le Blon , rebut de son magasin, qui donnent une idée défavorable de ses travaux ; dans d’autres cabinets d'estampes on vous présente, comme de lui et comme produit de son invention, des planches gravées au burin et débitées pariLe Blon, éditeur hollandais, qui les faisait imprimer en couleur. Ce n’est pas sur de pareils échantillons qu’on peut apprécier le mérite de J. Le Blon.

91 Le stampe colorite non potendo esserlo quanlo basta sono vere puerilita. — La calcographia ; Milano , 8", 1830.

92 On écrit Le Blond et Leblond; le vrai nom de cet artiste est Le Blon, c’est ainsi qu’il est marqué sur l’une de ses planches.

93 Plusieurs auteurs en font un Français, Walpole-Vertue un Flamand, Gandellini un Anglais. On peut consulter, sur sa vie et ses ouvrages, la plupart des auteurs cités plus haut qu’il est inutile de répéter et ceux-ci :

* Moehsen. « Verzeichniss einer Sammlung von Bildnissen, 8° Berlin, 1771.

« Heinecke. » Dict. des artistes, 8° Leipzig, 1778-90.

« Nagler. r Neues allgemeines Künsllerlexicon. München, 8°, 1835-36-37.

« Houbraken. n Groote Schouwburg, tome I, page 341.

a Johann van Gool. » de Nieuwc Schonburg Gravcnhage, 8r 1750, tome I, page

« Adriaan van der Willigen, * Geschicdenes Haarlcm, 8” 1817, tome II, page 111.

s* Je citerai encore parmi les auteurs qui parlent de la gravure en manière noire, le Rc-

tous deux vivants encore à cette époque, et pouvant saluer la venue du nouvel artiste qui apportait ainsi à leur invention son dernier développement.

Un goût prononcé pour les arts , naturel dans une famille alliée à la fameuse Merian, le voua à cette carrière. On croit qu’il étudia la gravure en Suisse, à Zurich, chez C. Meyer, et ensuite à Paris, chez Ab. Bosse; mais il pratiquait, en même temps la peinture, et nous voyons que le comte de Martinitz remmène à Rome, en 1696, et l’entretient dans sa maison. Il travailla, dit-on, dans l’atelier de Cari Maratte ; ce qu’il y a de certain , c’est qu’il se lia avec Bonaventure Overbeck. Au moment de retourner en Hollande, celui-ci lui proposa de l’emmener avec lui «Viensavecmoi en Hollande 95, tu t’en trouveras mieux qu’avec ces Moffen 96 , je t’emmènerai à Amsterdam 97. » Il accepta, et s’établit dans cette ville. Là il s’appliqua avec succès à la peinture en miniature. Gool fait son éloge : « Ces miniatures étaient aussi grandes qu’une tabatière ordinaire et aussi belles et aussi vigoureuses de couleur que des portraits peints à l’huile 97. >; Il peignit aussi des bracelets et des ornements de bijouterie; mais, comme il se servait d’une loupe pour l’exécution de ces petits objets, il se gâta la vue au point qu’il ne pouvait plus peindre qu’en grand. Alors il s’adonna à la peinture de genre, et Gool loue un tableau représenlantles travaux d’Hercule et une nymphe surprise par un satyre. Les habitudes de Le Blon étaient dispendieuses, son gain insuffisant; sa tête ingénieuse chercha un expédient; c’est alors que la manière d’employer les couleurs dans la peinture se combinant dans un es-

pository d’Akermann qui contient un article — Diamond ( on the earliest specimen of mezzotinto engraving.) qui écrit Louis von Seigen or L. à Seigen. — N. Boquillon (Dict. des inventions et découvertes ; Paris, 8°, 1826.) qui hésite entre le prince Rupert et Louis de Siéghen „ auquel des deux il donnera l’honneur de l’invention.

95 « Gaet met my mee naer Hollant daer zult gy beter als by deze moffen zyn; ik zal u vry’ te Amsterdan bregen.

96 Je crois que les Moffen désignent plus particulièrement les Allemands; mais, en général ils commencent là où la Hollande cesse.

97 « Deze miniatuuren waeren van grootte als een bequaeme snuifdoos , en zo schoon en sterk van coleur, als portretten met oliverf geschildert. »

prit inventif 98 avec les procédés de la gravure au racloir employée assez généralement en Hollande, donna à l’art une nouvelle portée , et accrut avec la variété de ses ressources, la richesse de ses résultats.

Bien que je me sois réservé les détails techniques pour un second travail, cependant je crois qu’ilappartient aux documents historiques d’établir qu’un peintre seul et un peintre qui avait étudié les couleurs dans tout leur jeu, pouvait être l’auteur de cette ingénieuse combinaison.

On a dit que les camaïeux, gravures en plusieurs planches de bois recevant différentes teintes , avaient été la source ou l’éveil de sa découverte ; il est possible, en effet, qu’en Italie, Le Blon fût frappé des effets grandioses de ces sortes de tapisseries; mais cette remarque ou cette admiration qui s’était déjà rencontrée dans d’autres artistes , n’aurait créé , s’il l’avait mise en pratique, qu’une sorte de papiers peints à teintes plates, peut-être plus adroitement exécutés que ceux qui ornent, d’ordinaire, les salles d’auberge ; mais jamais il n’eût produit un objet d’art. — Gauthier d’Agoty , pour priver Le Blon de son mérite (et après lui Descamps et les autres auteurs), avait publié que Lastman était l’inventeur de l’impression en couleurs; or, entre la combinaison de Le Blon et la manière de Lastman, il n’y a point la moindre analogie. Pierre Lastman, peintre et graveur, avait encore vu le grand siècle et travaillait entre 1608 et 1640, ainsi donc antérieurement à l’invention de la gravure au racloir. Après sa mort, à l’époque où l’on imprimait tout en couleur, on mit du rouge, du jaune et du bleu au lieu de noir dans les tailles de ses cuivres , et l’on produisit ainsi des épreuves bariolées, comme on en avait obtenu des différentes planches de graveurs plus anciens.

Je ne puis croire que Le Blon ait tiré aucun avantage des essais qui l’avaient précédé ; il me paraît certain, au contraire, que l’idée de l’impression en couleur ne lui vint qu’après quelque temps de séjour en Hollande. Deux raisons se combinaient ici. — La peinture en miniature et en aquarelle , on le sait, est basée, encore bien plus que toute autre enluminure, sur la transparence des couleurs et l’effet qui

!<* Walpole, qui l’avait connu , dit de lui qu’il avait « a head admirably mecbanic. »

résulte de leurs superpositions. LeBlon étudiait attentivement tout ce qui se rattachait à ces procédés de coloris; c’est cette direction d’idées qui porta son attention , comme peintre de portraits , sur les effets réellement étonnants de la manière de graver au racloir, à peine sortie de son berceau en Hollande, et qui avait déjà grandi rapidement.

Il vit que cette gravure, exécutée par un procédé différent de ce qu’on avait fait antérieurement, recevait et transportait sur le papier, le noir, non plus par lignes ou points à teintes plates , mais par teintes nuancées et transparentes; il put remarquer que les planches de quelques graveurs, depuis le Prince Rupert et Vaillant jusqu’alors, avaient été imprimées d’une couleur moins foncée que le noir d’imprimerie ordinaire , et qu’on avait choisi le bistre ou le bleu. 99 II eut alors l’heureuse idée de combiner ces teintes différentes avec les trois couleurs fondamentales de la peinture, qui se superposant dans leur fort et leur faible, pouvaient créer tous les effets de la palette au moyen de trois planches seulement.

Il est évident, par ce que nous venons de dire, que cet emploi de la gravure au racloir n’est qu’une combinaison, mais qui tient cependant de l’invention et en offre tout l’ingénieux. — Mais ce serait pousser trop loin son mérite, si l’on suivait Bartsch qui, dans sa classification des différents modes de gravure, donne une place particulière à celle-ci. Ce n’est évidemment que la gravure au racloir en couleur (gefærbte Schabkunst) qui n’a pas plus de droit,

99 M. Bcerner possède et m'a envoyé de Nürnberg à Cassel deux épreuves différentes d'un portrait de H. A. Bergmann dont on trouvera la description dans la seconde partie, à l’ceuvre des Fenitzer. Ce portrait porte la date de 1693 (Georg Venizer sculp. 1693). L’une desépreuves est imprimée en noir, l’autre beaucoup plus fatiguée l’est en couleurs. C’est-à-dire que la robe est noire, les chairs de leur ton naturel, le rideau rose, les franges jaunes, le fond brun. Cette impression est faite avec une seule planche et d’un seul tirage , ce qui prouve que les couleurs ont été mises à leur place sur la planche même. Le Blon peut avoir vu de pareils essais , trop pénibles et trop insuffisants pour avoir du succès ;mais ils n’ôtent rien au mérite de sa combinaison des couleurs et des impressions à rentrées , de même qu’ils n’ont aucun rapport avec elle. Cette planche , d’ailleurs assez fatiguée , peut n’avoir été imprimée de cette seconde manière que long-temps après sa date , à l’époque où les travaux de Le Blon avaient porté les éditeurs à imprimer en couleur les anciennes planches gravées qu’ils avaient en magasin.

comme gravure, à une classification, que le travail au burin, au maillet ou au pointillé en couleurs. — Dans mon essai sur une collection historique de la gravure, Ije range ce genre dans la grande classe des camaïeux ou impressions en plusieurs planches.

C’est vers 1 704 que Le Blon fit ses premiers essais à Amsterdam ; leur nouveauté excita l’attention; on ne vit pas, sans étonnement, les épreuves également répétées du portrait du général Salisch, gouverneur de Breda I0°, et plus tard, celle de la nymphe et du satyre dont Le Blon avait composé et peint à l’huile l’original. Bien que ses premières gravures lui fussent libéralement payées (lune 3oo l’autre 4oo fl.) cependant les travaux, étant lents et peu nombreux, ne faisaient point assez connaître l’artiste pour lui procurer des commandes suffisantes.

Au commencement de février 1704, Uffenbach, l’actif et savant voyageur, passant par Amsterdam pour la seconde fois, entendit parler de lui; car son nom courait déjà la ville, on entretenait les étrangers de cette nouvelle découverte. Il se rendit chez lui et trouva l’artiste dans son atelier au milieu d’une collection de modèles de tous genres , plus nombreuse , dit le voyageur, que celle d’aucun autre peintre qu’il ait visité , excepté peut-être Mieris (Guillaume, le fils). Il lui montra ses miniatures qui avaient une couleur aussi vigoureuse que l’huile 101 et ses tableaux qu’il peignait à l’huile , pour ménager ses yeux I02, et dont Uffenbach fait l’éloge.

C’est de cet atelier d’un véritable artiste qu’était donc sortie la découverte dont nous parlons. Il n’avait qu’une seule pièce terminée qui représentait la Magdeleine repentante, et qui était incomparable lo3. Les deux voyageurs, Uffenbach et son frère, se fatiguaient l’esprit en conjectures sur les moyens employés pour pro-

100 Gool nous dit de cette gravure : « He was opblaen papier gedrukt, en fraei van honding en coleur. To en ik het zag was ik met verwondering aengedaen, zo wel beviel het my. » page 344.

101 Descamps, tom. IV, p. 151.

102 Weil er die Augen schonen wollte.

,o3 « Er batte aber nur ein einziges Stück (imprimé sur parchemin) die bussfertigc Sünderin Mngdalenam vorstellend , fertig , welches aber unvergeichlich war.»

duire cet effet; mais M. Le Blou en faisait un grand secret, et disait que c’était destiné à de grands seigneurs qui seraient obligés de la lui payer bien cher avant qu’il ne la publiât 1<4. L’impossibilité de trouver à Amsterdam ce protecteur, décida Le Blon à quitter cette ville , ce qu’il faisait d’autant plus facilement , que la perte de sa femme et de son enfant (en 1 7 1 5 ), ne lui laissait plus de devoirs à remplir. Il vint à la Haye où il espérait obtenir un privilège et former une société pour l’exploiter ; il n’y put réussir, et se rendit à Paris où il ne trouva pas plus d’encouragements ; mais son esprit inventif travaillé du projet qu’il avait conçu , ne se laissa pas ainsi abattre; il passa à Londres.

Il y a bien long-temps que ce riche pays est la patrie adoptive des inventeurs ; sachons-lui gré d’avoir protégé celui-ci ; car Le Blon trouva parmi les artistes, les amateurs et les savants, un appui qui ne lui manqua plus tard que par sa faute.

Sa bonne étoile le conduisit dans cette ville à un certain, colonel Gy, qu’il avait connu à Amsterdam, et dont la position comme homme riche , habile amateur et sorte de guide de l’opinion , pouvait lui être d’un grand secours. Il lui soumit ses essais exécutés à Amsterdam, et, au moyen de son éloquence persuasive, (car tous les auteurs contemporains nous le représentent comme un grand parleur) il parvint à l’engagera se mettre à la tête d’une vaste Société qui exploiterait son secret. Le colonel se laissa entraîner et usa de son influence avec tout l’enthousiasme d’un véritable amateur. En peu de temps , non seulement on avait obtenu un privilège, fixé les bases de la Société, mais réuni plusieurs centaines de souscripteurs ; et lorsque les listes furent fermées , on payait à 25 liv. sterl. les actions fixées d’abord à dix.

Tout allait au mieux 105 ; Le Blon était un artiste célèbre, les

>°4 << Herr Le Blon machte ein gross Geheimnis daraus und sagte, das wærc vor grosse Herren die ihme die Erfindungehe er si gemein machte, wohl bezahlen mussten.» Z. C. von Uffenbach merkwürdige Reisen. Frankfurt, Leipzig, Ulm, 8“ 1753-54, tome III, page 354.

*°5 Ce n’est aussi que du moment où cette invention fut exécutée en grand, qu’elle perça comme une nouvelle de quelque importance, dans les journaux du temps. Par exemple : dans le trente-cinquième volume de la Bibliothèque raisonnée de juillet 1745. « Ce qu’il y a de singu-

plus grands seigneurs visitaient son atelier, et ses appointements, outre sa part dans les bénéfices , se montaient à cinq guinées par semaine, et trois pour un neveu de sa femme qu’il avait amené avec lui , et qui l’aidait dans ses travaux.

D’abord on n’exécuta que des copies de tableaux et de dessins originaux de l’ancienne école Italienne ou Flamande, du cabinet de Gy, ou que d’autres amateurs s’empressaient de prêter. Comme on y mettait toute conscience , le succès fut complet. Il y eut même un retentissement remarquable sur tout le continent. Je trouve, dans les Voyages de Kaysler, une expression de l’effet produit en Italie par la vue de ces nouvelles gravures. Cet homme instruit se trouvait à Rome, en 1729, et interrompt tout d’un coup sa description des curiosités de la grande ville, pour parler d’un envoi que Le Blon venait de faire de ses gravures. Tous les artistes et les amateurs s’en occupaient. « On n’en est pas moins émerveillé ici, écrit-il, qu’à Paris de l’apparition des premiers livres ,o6. »

Mais une triste condition de notre nature , c’est que le génie prend son aliment et trouve un aiguillon dans la gêne , tandis que la prospérité le laisse inerte et sans stimulant. Le Blon, dès ce moment, s’entoura d’aides et de compères, et songea bien plus à jouir gaîmenl d’une heureuse position qu’à en tirer parti. Ce désordre 107 , joint aux frais matériels d’exploitation, à la lenteur d'exécution et d’impression, fit monter les dépenses tellement au-

lier, y dit-on , c’est que tout cela s’exécute avec trois planches et avec les trois couleurs rouge, jaune et bleue ,» page 187. — M. Dcsmaiseaux écrit à l’académie pour lui annoncer cette découverte, en date de Londres, 27 mars 1721 (journal des Sca. tomcLXX, page 359. Zeitung von Gelehrten Sachen 1721, Leipzig, 8° page 768). Dans une seconde lettre, 28 février 1722, il annonce qu’il va donner des détails sur les procédés, mais on ne les trouve pas, et il parait qu’il n’était au fait que de l’ensemble de l’invention, « Un des avantages, de cet art, écrit-il, c’est qu’on peut satisfaire à l’infini les différents goûts des curieux , en faisant dominer telle couleur qu’on souhaite, sans rien perdre de l’harmonie du coloris» journ. des sc., tome LXXII, année 1722.— Zeit. von gel. Sach.).

"'6 Voyages. Hanovre, 4" 1750, p. 4L— 2e édit. Hanovre, 4° 1751 , p. 621.

.107 Descamps laisse entrevoir ce désordre, Pilkington est plus sévère en blâmant ses vices ( the gentleman’s and connaisseurs dictionnary of painters. London , 4° 1770 page 67) et rend toutefois justice à ses « uncommon talents. »

delà des prévisions, que, pour remplir les engagements, on se vit forcé de mettre de l’économie dans le matériel et de la hâte dans le travail. — Çet art si intéressant ne fut plus alors qu’un bariolage de fabrique qui mécontenta, parmi les souscripteurs, ceux même que le hasard favorisait. L’affaire marcha si rapidement vers sa ruine, que la banqueroute fut complète; on vendit l’établissement, les ustensiles, les produits, et Le Blon fut au moment d’être emprisonné comme débiteur. — Gool 108 se trouvait en Angleterre, à cette époque ( 1727); il vit le colonel Gy, et sut qu’il avait perdu lui-même beaucoup dans cette entreprise, qu’il était cependant persuadé que Le Blon aurait pu s’enrichir et mener à bien sa spéculation, s’il avait voulu la conduire sagement, et se contenter d’exécuter des portraits et des morceaux d’anatomie.

Vers ce même temps, il avait publié ses planches des parties génitales de l’homme , d’après le docteur Cockburne. Le docteur Saint-Andrée , médecin du roi, l’avait également chargé d’exécuter les gravures d’un ouvrage d’anatomie qu’il voulait publier; mais une aventure fâcheuse , dont on peut lire dans Gool les longs détails empêcha Le Blon d’en tirer grand profit ‘°9.

Une tête spéculative a toujours un projet en réserve po.ur entretenir ses espérances ; Le Blon , pour se consoler de la ruine de cette entreprise, en forma une autre. L’Angleterre n’avait point alors de fabrique de Papiers peints ; elle les tirait du Brabant. 11 conçoit l’idée de les fabriquer à Londres , avec plus d’art, et de les débiter dans toute l’Angleterre à meilleur marché. Ici encore il emploie son éloquence , son adresse , et ce n’est plus à l’imagination facilement enthousiaste d’un amateur qu’il s’adresse, c’est l’esprit froidement calculateur des gros marchands de la Cité qu’il parvient à séduire.

Une société se forme, un fort capital est réuni, des bâtiments

i°s Page 349.

>°9 Le Blon avait conservé des rapports avec sa patrie ; il envoyait à Heinecke (le père de l'auteur connu) des épreuves de ses travaux, et faisait annoncer par les journaux allemands iju’il prenait des souscriptions pour'telle ou telle publication.

s’élèvent à grands frais, à Chelsea , et le peintre Jean Vogelsang est chargé de copier les cartons d’Hampton- Court ; car Le Blon voulait faire un Musée de chaque chambre de bourgeois.

Le succès ne fut pas long : on était en train d’exécuter le premier carton , lorsque les fonds manquèrent pour satisfaire aux demandes des ouvriers de toute espèce qui avaient contribué à bâtir ou à livrer des fournitures. — Ce fut une nouvelle banqueroute , plus désastreuse encore que la première , parcequ’elle frappait des gens moins riches. Comme tous les actionnaires étaient solidaires , Le Blon eut à craindre’ pour sa liberté; il prit la fuite et arriva, en 1732, dans le plus grand dénuement, à la Haye. On l’accueillit comme une ancienne connaissance ; on lui prêta cent florins , et, avec cet argent, il gagna Paris.

Avant son départ, il avait publié le secret de sa découverte 1,0 , qui n’en n’était plus un; car Ladmiral l’avait déjà mis en oeuvre en Hollande, et il était facile d’en comprendre le mécanisme, même sans en pouvoir reproduire les effets. Cet ouvrage mêlé d’observations sur le mélange des couleurs, qui, comme je Fai dit, est la base de son invention, fut dédié à Walpole *".

Deux tentatives aussi malheureuses auraient découragé tout autre que Le Blon ; mais il ne se laissa point abattre : arrivé à Paris, il montra les meilleures épreuves de ses travaux, et, comme partout, excita l’admiration et l’intérêt; au point qu’il obtint, le 12 novembre 1737 , et le Ier avril 1738, le privilège d’imprimer en couleurs, pour vingt ans. Il se mit alors à l’œuvre avec un nouveau zèle; mais l’âge lui ayant ôté, comme dans l’exécution de la peinture, le sentiment

"» Il parut , sous ce titre, en français et en Allemand : <* Il colorito, or the Ilarmony of Colouring in Painting reduced to mechanical practice under easy precepts and infallible Rules. 4°.» En Fiance et en Allemagne cette première édition est presque introuvable.

>“ Cet ouvrage fut réimprimé à Paris: «L’art d’imprimer les tableaux (parG.de Montd’Orge), Paris, 8° 1756, avec trois planches dont une en couleurs. La première partie de cet ouvrage, précédé d’une préface de l’éditeur dans laquelle il donne quelques détails sur Le Blon , n’est qu’une réimpression de l’ouvrage imprimé à Londres. Il comprend soixante-onze pages, et est suivi de : « Opérations nécessaires pour graver et imprimer des estampes à l’imitation de la peinture, selon le système de Ch. Le Blond. » 158 pages avec la table.

du coloris, ses ouvrages se ressentaient de cet affaiblissement, et l’on ne trouve , dans ses travaux postérieurs rien de comparable à ses premiers portraits. Ce défaut réuni aux dépenses, au petit nombre de bonnes épreuves qu’on peut tirer d’une planche, rendit de nouveau la position de Le Blon très précaire ; il devenait vieux: il mourut enfin, en 1741? malheureux par l’invention même qui devait faire sa fortune, et qui, pendant si long-temps, avait nourri ses espérances.

Voici la description des planches qui sont conservées dans les collections que j’ai visitées 1,3 ; il est probable que ce catalogue n’est pas complet; mais ces gravures de Le Blon sont si rares, que je m’estime heureux d’en avoir rencontré un aussi grand nombre. Il suffira, pour donner une idée de leur rareté, de dire que le Cabinet des Estampes de la Bibliothèque royale n’en possède pas une seule "4.

Guillaume, roi d’Angleterre, en buste, portant de longs cheveux et le grand costume de l’ordre. Probablement d’après Lely.

En hauteur 2 pi. 3 po. 6 lig. — Largeur 1 pi. 9 po. 10 lig.

Ce portrait a été exécuté en quatre planches, dont une pour le fond. Le caractère du dessin est bon, le ton de chair un peu brique.

Marie, reine d Angleterre, également en buste, grandeur naturelle ; servant de pendant, id. d’après Lely; même grandeur.

Je ne vois l’emploi que de trois planches; le ton est également trop rouge brique et l’ensemble trop sombre.

1.2 Strutt, en disant qu’il mourut à l’hôpital , a pris au positif une assertion figurée, et n’a produit aucune autorité à l’appui.

1.3 La collection la plus complète desouvrages de Le Blon est réunie à Dresde. Le père d’Heinecke avait reçu directement de l’artiste des épreuves de chacun de scs travaux, et elles ont passé depuis dans le Cabinet électoral. Six sont encadrées et ornent la salle d’entrée; les autres sont reliées dans un grand volume.

1.4 Au moment où cette page est imprimée, je reçois de M. AVeigell deux épreuves de gravures de Le Blon , le Rubens et V Enfant- Jésu s , d’après van I)yck, au prix de 50 thalers ou 200 francs. Je me réjouis de cette nouvelle acquisition.

Georgius. D. G. Mag. Brit. Franc et Hib : Rex.

En buste, portant perruque longue, une armure et un grand manteau; forme ovale, dans un cadre carré.

En hauteur 16-2. — Largeur 12-6.

Ce tableau imprimé, est exécuté en quatre planches portant les couleurs jaune , bleue , rouge et brune. — Un travail à l’eau - forte et au burin, dans chaque planche, me semble trahir une des dernières productions de Le Blon, ou au moins un de ses essais à Londres. — Ce genre réussit particulièrement bien dans les cheveux; mais dans les autres parties, le filet des hachures fait rentrer ce travail dans la manière des gravures enluminées. — Le velours est d’un effet excellent. — En bas, à droite, est imprimé dans la planche jaune qui donne le titre, le nom de Le Blon.

Je ne l’ai trouvé sur aucune autre de ses planches.

Frédéric Carondelet ; trois figures en buste, d’après le tableau connu de Raphaël.

En hauteur 2 pi. 4 po. — Largeur 1 pi. 10 po. 2 lig.

Je serais tenté d’attribuer cette planche à ses premiers travaux. Le dessin en est bon, le caractère des têtes bien conservé ; mais le ton est si malheureusement violacé par l’abus de la planche bleue, que l’ensemble en est troublé.

Van Dyck , figure à mi-corps, tête découverte, costume noir à manteau, d’après lui-même.

En hauteur 2 pi. 3 po. 9 lig. — Largeur 1 pi. 10 po.

Ici, comme dans le portrait de Rubens qui suit, Le Blon a maintenu son dire en n’employant que ses trois planches. L’épreuve de Dresde est un peu trop dans le bleu. Les cheveux sont exécutés à l’effet et avec beaucoup de légèreté. Il les a creusés à l’eau-forte et imprimés avec la planche rosâtre, se servant, comme second ton, de

la planche jaune dans les parties ombrées et vigoureuses. On retrouve ce même travail dans la moustache.

Rubens, figure à mi-corps, tête coiffée d’un chapeau, d’après son tableau gravé aussi par Pontins; servant de pendant à la gravure précédente; même grandeur.

L’exemplaire de Dresde est rogné et encadré; il fait complètement l’effet d’une belle peinture.

Shakspeare, figure en buste, de face, la tête couverte; costume juste-au-corps de soie verte, rayée en zig-zag blanc.

En hauteur. Largeur.

11 regarde d’un air souriant. Son expression est sans noblesse et sans caractère. Le coloris est trop rose.

Les enfants de Charles I , le prince de Walis, le duc d’ Yorck et la princesse Henriette ; l’aîné et le plus jeune se tenant par la main : fig. à mi-jambe, d’après van Dyck.

En largeur 2 pi. 10 po. — Hauteur 1 pi. 10 po. 6 lig.

Le dessin, le faire et le caractère des figures sont excellents, l'imitation de la soie est très habile; mais l’épreuve de Dresde est trop pâle et la couleur trop éloignée du ton du peintre.

Joseph et Putiphar, figures de petite proportion , d’après le tableau de C. Cignani.

En hauteur 2 pi. 8 po. 6 lig. — Largeur 1 pi. 1 1 po.

Quoique le graveur n’ait employé rigoureusement que les trois planches, l’ensemble fait un bon effet, elles rentrées sont très exactes. Il est curieux de trouver cette entente de la portée des couleurs dans leur jeu aussi compliqué au milieu de plusieurs figures. Le ton est un peu trop rougeâtre : le corps de la femme est bien modelé et nuancé.

La sainte Vierge. Le tableau original du Titien était autrefois

dans le cabinet de Ileynst; il fut acheté par les Etats de Hollande et donné à Charles II.

En largeur 2 pi. 8 po. 4 lig. — Hauteur 1 pi. 10 po. 7 lig.

L’artiste a laissé trop de bleu dans le tablier blanc de la Vierge , trop de jaune dans les figures du fond ; il a d’ailleurs suffi à tout avec les trois planches; on trouve du burin dans les cheveux et le voile de la Vierge.

L’enfant Jésus et saint Jean, d’après un tableau attribué au Corrège.

En hauteur 1 pi. 8 po. 6 lig. — Largeur 1 p. 3 po. 6 lig.

Les rentrées de cette épreuve sont mal d’accord, les chairs rouges, le rideau est violet, l’ensemble d’un ton faux.

L’enfant Jésus et saint Jean, d’après van Dyck.

En hauteur 2 pi- 3 po. 9 lig. — Largeur 1 p. 10 po. 3 lig.

Le Blon a forcé trop le rouge , au moins dans cette épreuve. — Il ya une échappée de nuage, à droite, qui est rendue dans la perfection, dans le goût du maître.

La tentation de Jésus. Je ne sais d’après quel peintre.

En hauteur 2 pi. 3 po. 10 lig. — Largeur 1 pi. 10 po. 3 lig

L’épreuve du Cabinet de Dresde est mauvaise; elle a été manquée, par le mauvais rapport des rentrées ou la mauvaise qualité du papier. On remarque, dans les cheveux, des travaux d’eau-forte, et encore plus dans le premier plan : c’est la planche jaune qui les a imprimés.

Jésus-Christ au mont des Olives, d’après le tableau d’Annibal Carrache.

En hauteur 2 pi. 3 po. 9 lig. — Largeur 1 pi. 10 po.

Cette planche, ou peut-être seulement cette épreuve, est complètement manquée , le bleu ne s’est pas fondu , et le rouge de la robe de l’ange a débordé sur sa jambe.

Sainte Marie l’Égyptienne, demi-figure tournée vers la gauche; les cheveux pendants, les mains sur la poitrine.

En hauteur 1 pi. 8 po. 6 lig. — Largeur 1 p. 3 po. 6 lig.

Les tons de chairs de cette figure sont trop dans le rouge violacé, les mains sont très bien exécutées.

Sainte Magdeleine , à mi-corps, appuyée sur un rocher, tournant la tête à gauche, tenant de la main droite une tête de mort, la gauche appuyée sur sa poitrine.

En hauteur 2 pi. 3 po. 6 lig. — Largeur 1 pi. 10 po.

C’est la planche que cite Uffenbach avec tant d’admiration. Excellente réussite avec toute la vérité de van Dyck. Les cheveux ne sont point à l’eau-forte, mais encore enlevés uniquement avec le racloir. Sur les devants, Le Blon avait laissé dans le grain de la planche bleue, un' travail qui imite les hachures du crayon; le dessin et le ton de l’ensemble sont excellents , le rapport des planches est très exact. La tête de mort est d’un faire heurté qui imite le dessin.— L’épreuve de Dresde est fatiguée et pâle.

Sainte, à mi-corps, lisant dans un livre qu’elle tient de la main droite; de la gauche elle tient une palme.

En hauteur 2 pi. 3 po. 8 lig. — Largeur 1 pi. 10 po. 2 lig.

C’est dans cette planche, et sur-tout à Dresde, où l’on en possède deux exemplaires, qu’on peut étudier la combinaison habile des trois planches, et la fusion de leurs teintes. Le Blon, dans une épreuve ayant mis la couleur bleue trop foncée et la rouge trop pâle, produisit un ton de chairs jaunâtre et un ton général verdâtre dans le fond des vêtements et des cheveux. — Dans la seconde, il diminua l’une et renforça l’autre; le ton fut alors plus vrai, le vêtement eut plus d’éclat et les chairs reprirent de la vigueur.

Cette planche est d’ailleurs exécutée avec beaucoup de soin , d’abord dans les traits et les mains, puis dans l’effet des plis; la manche droite de la robe est remarquable d’effet. Les cheveux dénotent un travail postérieur; ils sont profondément attaqués dans le cuivre de la planche jaune.

Sainte Agnès, figure en pied, les mains jointes; un ange descend pour la couronner; sur la gauche, en bas, un autre ange tient son agneau. D’après le tableau du Dominiquin.

En hauteur 2 pi. 8 po. 4 lig. — — Largeur 1 pi. Il po. 5 lig.

Le ton des vêtements de cette figure heurte la vue; lorsqu’elle est placée à quelque distance , l’effet en est bon.

Sainte Agnès, figure à mi-corps, grandeur naturelle; d’après le même tableau.

En hauteur 2 pi. 3 po. 6 lig. — Largeur I pi. 11 po. 6 lig.

Il y a de la dureté dans l’exécution par une trop grande recherche d’imitation de l’original.

Une mise au tombeau; d’après le tableau du Titien.

En largeur 2 pi. 8 po. 6 lig. — Hauteur 1 pi. 10 po.

Pièce trop pâle de coloris pour le maître qu’il imitait, mais tenue dans un ton harmonieux; on ne voit pas de travail d’eau forte.

La Vénus du Titien. Elle est couchée dans la pose connue; de la main gauche, elle tient un bout du drap et le porte à son corps; de la droite , elle tient des fleurs.

En largeur 2 pi. 8 po. 2 lig. — Hauteur 1 pi. 10 po. 8 lig.

Le ton des chairs et du linge est très bien rendu , la taille des cheveux est profondément gravée.

Le triomphe de Galathée. Elle est soutenue par quatre navades, sur son char tiré par deux dauphins que conduit un amour, et que précédé un triton ; elle semble indiquer quelque chose à Polyphème , assis sur un rocher. D’après le tableau de G. Maratte.

Le Blon, dans cette épreuve, a donné trop de vigueur à son rouge; le dessin et les dégradations de couleur doivent être excellents dans les bonnes épreuves.

En largeur 2 pi. 9 po. 9 lig. — Hauteur 1 pi. 10 po. 6 lig.

Endymion endormi. Un amour se prépare à le réveiller à son de

cor, un autre lui fait signe de sectaire, le troisième tient sa pique: une vallée, dans le fond, se développe avec un port.

En largeur 2 pi. 6 po. 9 lig. — Hauteur 1 pi. 1 1 po. 6 lig.

L’épreuve de Dresde est dans un ton trop vert; l’effet est bien rendu.

Cupidon. Il est debout, et taille son arc dans la pose du tableau connu; avec un fond de paysage, et sans les têtes d’anges. D’après le tableau du Corrège.

Cette planche est pauvrement exécutée, et complètement fautive sous le rapport de la couleur. — Elle est assez curieuse à examiner : c’est le travail de l’eau-forte de la planche rouge qui fait le premier plan de gazon, les ombres de l’arc, les traits des yeux et de la bouche, les cheveux, et les feuilles^des arbres; on voit que c’est un des derniers travaux de Le Blon à l'époque où il était fatigué de son art.

En largeur Hauteur

Cet artiste a gravé, en outre, deux anges que j’ai vus à Berlin, une Vénus que j’ai vue à Darmstadt, un suaire, qu’il avait exécuté en quatre planches, à Londres; le portrait du cardinal de Fleury, avec une quatrième planche pour le collet; le portrait de Louis XV, en partie exécuté par ses élèves Jean et Jacob Ladmiral, et en partie par Robert 1,5 ; une pièce d’anatomie, etc., etc.

Le moment où les premiers essais de cette invention avaient été faits à Amsterdam, était évidemment bien choisi pour le succès. A cette époque, on avait tout tenté; on avait abusé de tout. Après avoir exigé du cuivre tout ce que le noir, dans les combinaisons de lignes et de teintes, peut produire d’effet, on trouva ces tons nuis, froids, ir^ipides, on fut heureux d’un bariolage, et, ne comprenant pas ce qu’il y avait de mérite dans le travail de Le Blon, on applaudit à tout ce qui frappait les yeux par des couleurs vives ; de ce moment aussi , ce fut une émulation sans pareille. Nous allons examiner ces imitations dans leurs différents procédés, autant toutefois qu’il sera nécessaire pour établir qu’à Le Blon seul appar-

115 Cette planche est au Cabinet «les Estampes, à Paris.

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tient l’éioge dû au talent, et que les autres n’ont eu que le succès obtenu par l’adresse. Deux hommes seulement suivirent sa méthode : en Hollande, Jean Ladmiral; en France, les Gautiers d’A-

soty-

Jean Ladmiral 116 naquit, en 1 698 ; il était d’une bonne famille delà Normandie, et fut, de bonne heure, destiné à la carrière des arts avec Jacob, son plus jeune frère. Leur père, qui avait quelque fortune, les envoya à Londres pour développer leurs talents et commencer leur carrière. Le hasard, ou plutôt la célébrité de Le Blon, les mena dans les ateliers de cet artiste, qui consentit à leur dévoiler tous les procédés de son invention , moyennant leur aide dans son entreprise. Ils travaillèrent donc sous sa direction , et j’ai cité, comme une production qui leur appartient, le portrait de Louis XV, qu’ils dédièrent à ce roi.

Après la ruine de Le Blon, ils passèrent à Amsterdam, et, bien que Français , c’est en Hollande qu’ils vinrent mettre en œuvre ce qu’ils avaient appris de leur maître , apportant ainsi au berceau de cet art leurs premiers efforts. A cette époque, Albinus, anatomiste célèbre de Leyde, publiait june suite de dissertations. Jean Ladmiral lui offrit ses services, ainsi qu’à Ruyscli et aux autres médecins. Les deux premiers lui firent exécuter plusieurs planches; mais il semble qu’ils ont plutôt cédé à ses prières de faire connaître un art nouveau “7, qu’ils n’ont trouvé dans cet art meme

1,6 On l’écrit ordinairement l’ Admirai; mais son nom est Ladmiral.

‘‘7 B. S. Albini Dissertalio de arteriis et venis intcslinorum hominis.

Leyde, 4°, 1736. Avec une planche.

O11 lit dans la préface : « Accidit quippe, ut egregius et industrius artifex Joannes Ladmiral ad me accederet offerctque se ad icônes vivis eoloribus distinctas efficiendas quadam picturæ compendiariæ specie. » O11 voit qu’Albinus se fait le protecteur de cet artiste; l’année suivante il publie cette dissertation :

üB. S. Albini dissertatio secunda de sede etcaussa coloris Æthiopum. 4°, Leyde, 1737. s On lit, en tête de 1 explication des figures représentées sur la planche : « Has idem ille Ladmiral nec minore artificio, confecit qui arteriarumet venarum intestini hominis, quam anno proxime superiore edidi.Is laudabili artis suæ singularis speciruina exbibendi studio incensus non destitit me donec obtinuerit rogare ut opportunitatem darem. »

Ruyscb publia plusieurs dissertations :

les qualités suffisantes d’exactitude qu’exige la science. Je dis un art nouveau, car il me paraît évident qu’ingrat envers Le Blon, Jean Ladmiral s’attribua indirectement cette découverte, en ne citant jamais son auteur; bien plus, c’est en copiant ses ouvrages (i 741), qu’il oubliait de mentionner son nom. Aussi, dans le temps ou il vivait, et , encore aujourd’hui , trompé par quelques souscriptions à demi-mensongères, lui attribua-t-on un mérite qui ne lui appartient pas. J. Ladmiral mourut à Amsterdam, le 2 juillet 1773 ,,s.

Dans son imprimerie, Le Blon avait eu deux’aides, éléves, ou associés, l’un Robert, l’autre Fabian Gautier. Le premier imita sa manière avec esprit et assez de talent; mais il s’en écarta en introduisant dans ses planches plus de burin que 11’avait fait son maître. Ses gravures sont peu nombreuses, parceque son travail associé à celui de Le Blon est confondu dans l’œuvre de cet artiste. Je citerai cependant six petits amours jouant avec la peau de lion et la massue d’Hercule. On lit en bas, à droite :

Gravé en couleur par J. Robert, d’après l’esquisse originale de même grandeur. — Peint par F. Le Moine, premier peintre du roi.

En largeur 8-3. — Hauteur 5-10.

D’un ton trop jaunâtre; mais touché avec esprit, et colorié avec sentiment.

J. F. Gautier était un imprimeur d’indiennes de Marseille, qui avait appris, dans son premier état, ce qu’il pouvaity apprendre descombinaisons tout ordinaires de ce genre d’impression à rentrées. Il resta assez de temps dans l’atelier de Le Blon pour saisir le secret

Icon duræ matris in concava superficie visœ, etc., etc., etc.

Præparatum a cl. viro Fred. Ruyschio delineata et coloribus distincta typis impressa a Joanne Ladmiral. Amst. 4”, 1738.

Dans l’explication de la planche, on nous dit qu’elle est exécutée « en couleur vive , sans pinceaux, mais imprimé à la presse au grand étonnement d’un chaqu’un. »

Dans la deuxième dissertation : « Icon duræ matris in convexa superficie visæ », qui parut la même année ; l’explication de la planche porte que cette gravure est exécutée <t avec des couleurs vivante et d’une manière inconnue , imprimé à la presse. »

On trouvera dans la deuxième partie, la liste des ouvrages de Ladmiral.

*■ s Andr. van der Willigen Geschiedenes , page 111.

de toute la partie technique de son art. Après la mort de son maître, il obtint la continuation de son privilège , et se mit à exécuter en fabrique, sans talent et sans goût, ce que Le Blon avait fait avec sentiment; mais il alla plus loin , il revendiqua, aussi lui, la gloire de l’invention , cherchant ainsi à priver cet homme ingénieux de la seule récompense qui lui restât de tant d’efforts.

En 1749, il adressa une lettre à M. de Boze “9 pour établir la simultanéité de sa découverte, et même la supériorité de ses moyens; et c’est en déversant le dédain sur Le Blon qu’il prétendit le surpasser. « Cet artiste, dit -il, ne mérite pas le nom d’inventeur que ses élèves veulent lui donner mal à propos. — C’est donc avec raison quejemedis restaurateur (pour ne pas dire plus) dans cet art, qui serait péri sans moi , et que je dis que ceux qui pratiqueront mon système , seront mes élèves et non ceux de Le Blon. » — Cette restauration de l’art en était, au contraire, la perte; car l’emploi d’une planche noire ajoutée aux trois couleurs primitives , loin d’augmenter le prestige de l’effet, rentrait dans le genre des gravures coloriées, et leur donnait une sécheresse que le premier système évitait ,2°.

On connaît de cet imprimeur qui avait des prétentions à toutes les sciences 1J1 , ainsi que de son fils, une suite de planches anato-

‘■9 Cette lettre se trouve dans le Mercure de juillet 1749; elle parut avec une addition et une planche sous ce titre : « Lettre concernant le nouvel art de graver et d’imprimer les tableaux , par Gauthier, Paris, 8° 1749. 1 Elle se trouve en traduction dans le Hamburgischen Magazin VIT vol., 1751, page 458. A son passage à Paris , Heinecke avait parlé à Gautier, et il était convenu que tout ce qu’il savait de cet art il le tenait de Le Blon , et cependant voici un passage de sa lettre : «On ose, dit-il, m’accuser d’étre élève de Le Blon.— Il ne put réussir en Hollande, ayant, par lui-mème ou par d’autres voies, découvert que toutes les couleurs pouvaient se réduire à trois primitives. — En Angleterre il réussit mal. » Enfin il le représente, non comme graveur, mais faisant exécuter pour son compte, et ne pouvant parvenir à exécuter une seule planche sans le secours des retouches, ce qu’il appelait « Mignaturer l’estampe. »

120 Le Blon prouva bien facilement que ses premiers essais avaient ainsi commencé et qu’il avait gravé pour son amusement, de cette manière, avec quatre planches, un Christ couronné d’épines, mais qu’il avait mis de côté cet abus. « De l’art d’imprimer les tableaux. Paris, 8" 1768, page 130. »

,2' Goethe, qui attaquait le système de Newton, puisa plusieurs arguments dans un ouvrage

miques, dont quelques unes sont belles, des planches d’histoire naturelle, des portraits, etc., etc. F, Gautier, qui n’était pas encore né lorsque Le Blon avait déjà imprimé plusieurs de ses portraits et sa Madeleine, met d’abord sur ses planches : « Gravé et imprimé en couleurs par Gautier, 1746. » Puis : « Imprimé avec leurs couleurs naturelles, selon le nouvel art dont M. Gautier est l’inventeur, 175 g. »

Voici l’indication de quelques-unes de ses planches et de celles que ses fils publièrent, d’après ses instructions :

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