‹ Histoire de la Grèce sous la domination des Romains (volume 3)Chapitre 7 sur 186 · II · texte numérisé non relu

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fait accompli; la situation g^énéralc du monde en faisait en même temps une nécessité. Les Eloiiens se virent ainsi réduits à une défensive permanente, pleine de difficultés surtout au point de vue politique. Mais les Éloliens avaient beaucoup contribué par leur propre faute — on le vit bien au début de la guerre qui éclata en 220 — à augmenter les difficultés politiques de leur position. Les vieilles habitudes de brigandage dont ils n'avaient jamais voulu se corriger complètement allaient recevoir leur châtiment ; leurs nombreuses querelles privées, les brigandages sur mer et sur terre que les audacieux chefs de partisans étoliens avaient commis au détriment de tous leurs voisins — souvent très mal à propos, trop souvent aussi sans aucun égard pour les intérêts politiques de leur pays — avaient partout excité la haine et leur avaient valu au loin une fâcheuse renommée. Aussi, pendant la guerre qui venait d'éclater, les Grecs ne sont presque nulle part sympathiques aux Étoliens, qui, à l'exception des Éléeus, depuis longtemps leurs amis, ne trouvent point d'alliés au début de la lutte, même parmi ceux des Hellènes qui n'adhéraient pas encore fortement à la symmachie ; de là vient aussi qu'ils ne réussissent pas à enlever aux Macédoniens leur prépondérance politique. Abstraction faite des subsides que l'adversaire de Philippe, le roi Attale L'Me Pergamc, alors déjà l'ami des Étoliens, fit parvenir à ces derniers*, la politique étolienne ne trouva d'appui qu'à Sparte. Les Spartiates, qui, depuis la mort d'Anligone, vivaient tantôt en proie aune sourde elTervescence, tantôt au milieu de sanglantes dissensions intestines, se décidèrent à placer, au printemps de l'année 219, deux nouveaux rois sur le trône des Héraclides devenu vacant. Cléomène, qu'on avait beaucoup regretté et dont on avait en vain souhaité le retour, venait enfin de trouver en Egypte sa fin tragique, vers la fin de 220 ou au commencement de 219; le jeune Agésipolis III représentait la famille des Eurysthénides ; Tautre moitié de la double royauté spartiale fut donnée par les éphores à un certain Lycurgue*, qui acheta pour une grosse somme l'exclusion des derniers héritiers légitimes des Proclides. D'autre part,

») Cf. PoLYD., IV, 65. G. «) Cf. PoLYu., IV, 35, 36.

les Étoliens réussirent à détacher de la Ligue gréco-macédonienne les Spartiates^ qui s'allièrent à eux et prirent part sans tarder à la guerre générale. Dans le camp opposé, Philippe nourrissait probablement Tespoir d'ébranler par celte guerre la puissance étolienne en (îrèce, et de préparer le seul territoire grec encore indépendant à reconnaître sa suzeraineté.

Cetle guerre, qui, du reste, mit bientôt en mouvement les tribus barbares du nord, les Illyriens pour la Macédoine, les Dardaniens contre elle, ne se déroula point comme récemment la guerre contre Cléomène, en une série d'actions importantes, de coups décisifs; au contraire, d'un coté, les frontières étendues et irréf^ulières des deux pays belligérants furent le théâtre d'un grand nojnbre de sanglantes escarmouches; de l'autre, (Uî qui intéressait surtout dans cette lutte, ce fui le siège de certaines places fortes et notamment une série d'incursions réciproques en pays ennemi, accompagnées de terribles ravages, peu importantes au point de vue mililaire, mais désastreuses pour les malheureux eantons du nord rie la Grèce, comme aussi pour TEtolieet une partie du P«»loponnèse. On vit bien clairement alors que les principaux chefs des Étoliens, le brutal Dorimachos de Trichoiiion et le vaillant mais non moins sauvage Scopas, ne pouvaient pas, comme généraux, se comparer à Cléomène: ce qui lit plus de tort encore à la cause étolienne, ce furent les horribles dévastations et les honteux pillages de temples dont ces chefs so rendirent coupables en s'élaneant avec autant d'audace que d'énergie de leur forteresse située sur la montagne ; ils étouflR^rent ainsi dans le reste des Hellènes les sympathies (|ui y pouvaient exister encore. Philippe, de son côté, bien qu'il fit preuve de talent mililaire, qu'il fût toujours tout aussi prêt à se baltres tout aussi rapide dans ses mouvements que les Etoliennt n'égala pas, comme chef d'armée, son prédécesseur Antigone. Avouons-le cependant : outre les incursions des Dardaniens, ce fut la mollesse de la plupart des alliés de Philippe et la regrettable faiblesse des armées achéennes qui empêchèrent surtout le roi, réduit, sur presque tous les points du vase théâtre de la guerre, à faire le plus gros de la besogne avec ses Macédoniens; de réaliser complètement leplan qu'il s'était

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tracé : l'attaque systématique et concentrique du haut plateau étolien. et de vigoureux assauts contre le cœur même de leur position.

Malgré cela, le plateau de la balance semblait pencher en faveur de Philippe. Les Elnliens, dont Philippe avait ravagé en 218 pendant une de ses plus célèbres expéditions le centre politique, Thermon; qui avaient perdu sur leur frontière sudouest Œniadce;2i9;, et, en Thessalie(2l7»,ThèbesPhthiotiquc: qui, en exceptant si Ton veut une partie des Cretois' et le roi de Pergame, n'avaient pas d'alliés considérables dont ils eussent pu recevoir des auxiliaires ou du moins des subsides, vireni leurs ressources diminuer peu à peu: ils commencèrent donc eu 217 à désirer sérieusement la paix. Aussi, ce fui la nouvelle des événements extraordinaires survenus précisément alors dans la péninsule italique qui décidèrent enfin les puissances belligérantes à changer complètement de politique.

La lutte pour Texistence à laquelle Rome et Carthage se préparaient depuis longtemps — elle porle le nom de deuxième guerre punique — avait enfin éclaté en 218 av. J.-C. Le formidable Hannibal avait pénétré dans le nord de Tltalie vers la fin de Tété de celte année, et déjà l'Orient suivait avec une inquiète attention les premières grandes péripéties de cette guerre. Or on sait qu*Hannihal avait, aux premiers jours d*été de Tannée 217-, infligé aux Romains une terrible défaite auprès du lac Trasimène. La nouvelle de ce grand événement produisit dans toute la Grèce la plus profonde impression. Comparées à une guerre aussi acharnée et faite sur une aussi vaste échelle que celle qui venait d'éclater en Italie et en Espagne, les luttes dans lesquelles les Étals de la péninsule gréco-macédonienne consumaient alors le meilleur de leur force ne paraissaient plus que des « combats do gladiateurs ». La nation grecque, si désunie, eut alors un secret pressentiment de ses propres destinées : on sentait bien que dans cette lutte entre Hannibal et les Romains, il y avait un autre enjeu que la domination

*) PoLYB., IV, 53 et 55. Cf. ci-apn-s, p. 22, 2.

*) MoMMSEN, Rom. Gesch. (4*^ édit.), t. I, p. 604, dit en note : u La date de la bataille, fixée au 23 juin, d'après le calendrier non rectifié, doit, d'après le nouveau, tomber en avril, etc. »

sur les pays situés à Touest de TAdrialique, et qucî le vainqueur dans ce combat do géants ne manquerait pas, tôt ou tard, d'étendre sa main sur les contrées du monde hellénique. Cette conviction disposa les chefs des États grecs belligérants à se tendre la main pour faire la paix; mais le roi Philippe aussi vint au-devant de leurs désirs. Il est vrai que lui avait d'autres motifs encore*. En ellet, ce prince, jeune et plein d'ambition, que le sort n*avait cessé de favoriser jusqu'alors, se souvenait, grAce à Tinfluence d'un de ses compagnons les plus considérés, du chef illyrien Démétrios de Pbaros (voy. ci-après), de l'ancienne grandeur des rois de Macédoine depuis Alexandre, de leurs faits d'armes éclatants et de la formidable puissance de ses propres ancêtres, du grand Antigone et du célèbre Démétrios Poliorcète. Le Phariea s'entendait très bien à nourrir et à exaltrr ces sentiments; il savait enfin représenter au jeune général que Tétat actuel de ritalie était très favorable b une intervention efficace de la Macédoine ; au jeune roi, il ouvrait, sous les couleurs les plus séduisantes, la perspective d'un futur empire universel. Dans ces circonstances, il n'était pas difficile de décider toutes les puissances belligérantes de la péninsule hellénique, avant la fin de la 3® ou au commencement de la 4* année de la CXL* olympiade, à prendre part, pendant l'été de l'année 217 avant J.-C, à un congrès de paix qui se réunit près de Naupacle. Là ce fut ,surt6ut le digne Élolien Agélaos de Naupacte, un des meilleurs hommes d'État que TÉloIie ail jamais produits, qui donna une expression éloquente aux sentiments des Hellènes les plus clairvoyants. L'importance qu'avait pour la Grèce la grande guerre italique; les dangers dont menaçait l'indépendance de la Grèce elle-même le «< nuage qui s'élevait à rOccident »; la nécessité d'une entente générale et spontanée de tous les États grecs, tandis qu'il en était encore temps ; il insista sur tout cela avec autaut de force que de clarté.

») 11 est étrange que Justin (XXIX, 2, 3), avec sa n^^gligence habituelle, attribue au roi Philippe celle intelligence profonde des dangers qui surgissaient en Occident et mémo, à peu de chose pn's, les paroles el les penr^ées qui, chez Polybe, le principal témoin de celle époque, sont celles de l'Étolien Agélaos.

Quant au roi Philippe, il lui attribua la mission, aussi belle que pleine de promesses au point do vue politique, d'assumer, dans toute Tacception du mol, le rôle de protecteur de tous les Hellènes; si Philippe aspirait à plus de puissance encore, il n'aurait qu'à s'immiscer au moment opportun dans les affaires d'Italie'. Les paroles pleines de sens de Thommc d'État étolien furent partout reçues avec faveur, notamment par Philippe; et c'est ainsi que, peu de temps après, on signa une paix générale qui confirma tous les partis dans leurs possessions acquises*.

Le jour de la conclusion de la paix de Naupacte fut dans la vie du peuple grec un des rares moments où les puissances dirigeantes — du moins dans la mère patrie — s'unirent sous la pression des nécessités politiques. Mais, hélas! ce fut aussi le dernier jour oii tous les Grecs libres de la péninsule se tendirent librement la main. Les brillantes espérances avec lesquelles les hommes d'Etat et les généraux grecs réunis près de Naupacte se séparèrent ne devaient pas se réaliser. Il fut donné, il est vrai, aux Grecs de reconnaître Tunique chemin du salut; mais l'énergie et la prudence nécessaires pour faire ce qu'il fallait pour obvier à la ruine imminente de leur indépendance nationale leur furent refusées. Le nuage de l'Occident ne devait que trop trM s'étendre sur la Grèce, et cela principalement par la faute des Grecs eux-mêmes, et surtout par les fautes graves de leur guide naturel, Philippe.

*) PoLvn., V, lOi.

*) Vers cette époque Phili[»pe eut un grand succès sur un autre point encore. A l'époque de la guerre Sociale, l'île de Crète était ravagée par un© de ces guerres civiles qui y étaient endémiques. Cette fois, c'étaient les grandes villes de Cnossos et de Gortyne (dans cette dernière dominait alors uu parti ami des Cnossiens) qui s'étaient alliées. Par ce moyen, ils avaient réussi à réduire sous leur domination la plus grande partie de l'île; seule, la vieille ville dorienne de Lytlos, à laquelle se joignirent bientôt un certain nombre de villes moins importantes, était en lutte avec eux. (V. aussi Voretzsch, de insrr, Cret. qua continetur Lyltior. et Bolocnt. focdus^ p. 32.) Les Cnossiens étaient les alliés des Lltoliens et ils réussirent (probablement vers 219 av. J.-C.) à détruire Lyttos; le parti opposé (y compris les bannis de Gortyne) se joignit de son enté à la ligue gréco-macédonienne. Lorsque ensuite les Étoliens consentirent à faire la paix en Grèce, les Cretois jouirent enfin, eux aussi, de quelque repos et concédèrent, vers 216 av. J.-C , au roi Philippe l'hégémonie sur l'île entière. Cf. Polyb. IV, 53-55. VU, 12, 9. Plut., Arat., -48.

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Il y avait, après la conclusion de la paix à Nanpacte, pour Philippe ci pour les Grecs, deux moyens de conjurer avec quelque apparence de succès les dangers dont les menaçait oux aussi, tôt ou tard, la guerre d'Italie. Ou bien on pouvait profiter des circonstances pour vider à fond et en tout lieu les différends qui divisaient les États et les tribus, pour guérir les blessures qu'on se faisait depuis dix ans, mais avant tout pour mettre dans le meilleur état possible les forces armées des divers Etats : on pouvait, en un mot, faire b»s préparatifs les plus énergiques pour repousser, en réunissant toutes les forces sous la direction de la Macédoine, toute attaque de celle des deux grandes puissances occidentales de Rome ou de Cartkage qui tenterait d'étendre la main sur la péninsule hellénique. Mais il y avait de grands inconvénients à celte manière d'agir. Nous avons vu qu'aucun lien, même le plus léger, ne rattachait entre eux ceux des Etats grecs qui ne faisaient point partie de la Ligue gréco-macédonienne. Or, des préparatifs pour une défense commune n'eussent eu à coup sûr l'approbation générale qu'au cas où le danger eût été assez proche, assez tangible, pour émouvoir vivement non seulement les hommes d'État les plus clairvoyants, mais aussi la masse du peuple. Mais ceux qui connaissaient la situation telle qu'elle était pouvaient facilement prévoir que la plupart des Hellènes, s'ils devaient avoir plusieurs années de calme et se tenir uniquement sur la défensive en attendant les événements, s'abandonneraient bientôt aux douceurs d'une paix longtemps désirée, mais que tôt ou lard aussi on verrait s'accumuler de nouveaux sujets de dissensions intestines et qu'on ne ferait à peu près rien dans l'intérêt de tous. Le second moyen se recommandait donc de lui-même : il fallait que le roi Philippe profilât sans tarder du sentiment profond qui poussait les Grecs vers l'unité pendant qu'ils faisaient la paix à Naupacle. 11 s'agissait de faire de forts armi^menls en Macédoine et notamment sur mer, de réunir en faisceau l'élite des forces des États confédérés, mais avant tout d'attirer cr»mplètement î\ soi les vaillants Etrdiens, pour s'immiscer ensuite au premier moment opportun, directement et d'une manière décisive, dans les affaires d'Italie. Alors le roi eût peut-être

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réussi à remettre on plein mouvement les forces toujours encore respectables de la nation grecque et, pendant les péripéties d'une lutte acharnée et peut-être couronnée de succès, à ressouder en même temps les membres épars de cette nation en prouvant ainsi au monde, l'épée à la main et plus clairement que jamais, ses droits à l'hégémonie en Grèce.

Le roi Philippe s'était décidé avec raison à prendre le second parti, la participation immédiate à la grande guerre italopunique; bien plus, il avait clairement reconnu que ses intérêts faisaient de lui Tallié naturel des Carthaginois. Sans doute, au point de vue do la politique de sentiment, les Grecs pouvaient s'élever contre Talliance avec cotte Carthage qui, depuis des siècles, avait empêché les progrès des Hellènes en Occident, qui autrefois avait attiré de grands désastres sur plus d'une belle colonie grecque de la Sicile et, il y avait deux ans à peine, sur la tlorissante Sagonleon Espagne. D'un autre côté, on se rappelait très bien encore et avec reconnaissance l'énergie pleine de calme avec laquelle les Romains, douze ans auparavant (229 avant J.-C), avaient mis fin rapidement et complètement à l'intolérable piraterie des Illyriens de Scodra dans l'Adriatique, que les Étoliens et les Achéens avaient en vain essayéde faire cesser*. Et cependant, au moment actuel, l'intérêt immédiat des Grecs et des Macédoniens n'était pas de s'allier avec Rome, mais bien avec Hannibal. En effet, dans la grande guerre qui se déroulait en Italie, ce n'était pas Carthage, mais Rome dont la victoire définitive devait être le plus grand danger pour l'indépendance de la péninsule grecque ; toute la puissance que les Carthaginois déployaient alors ne reposaitelle pas uniquement sur le génie du soûl Hannibal? Était-il bi(?n probable que ces mêmes Carthaginois qui, même au temps de leur plus grande puissance, avant la première guerre punique, n'avaient pas même réussi à soumettre complètement la Sicile grecque, si divisée pourtant, oseraient, même après un complet abaissement de Rome, avec leurs forces de terre artificielles et coûteuses, se poser dans la péninsule grecque en redoutables conquérants? Par contre, la politique que les

') PoîTR., lî. 11. 12. Cf. Appmx. ///yr., 7. Zoxar., IO.Eittrop., III, 4.

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Romains avaient suivie jusqu'alors pouvait bien inspirer aux Srecs de sérieuses appréhensions. Les Étoliens se rappelaient )eut-être que Rome, dès Tannée 239, avait essayé d'intervenir )ar voie diplomatique en faveur de leurs ennemis, les Acarnaliens^ Même la guerre dlllyrie avait laissé aussi des souvelîrs dangereux et humiliants. Les pirateries des Illyrions n'éaient devenues si dangereuses que parce que l'hostilité qui ré- •naît alors entre la Grèreet la Macédoine avait déterminé cette ernière puissance' à diriger toutes les forces des brigands lyrîcns contrôles Hellènes, dont les principaux Etals, il fallait ien l'avouer, n'étaient pas de force à résister à ces troupes de illards. Et les Romains vainqueurs, dont on avait alors (228), hez les Étoliens et les Achéens, à Corinthe et à Athènes, eçu les ambassadeurs avec les plus grands honneurs, auxuels les Corinthiens avaient accordé la participation aux eux Istbmiques, les Athéniens, la participation aux mystères 'Eleusis et le droit de cité (isopolitie)^, ces mêmes Roriains s'étaient hAtés de s'établir d'une fa(^on durable sur la ôte orientale de F Adriatique. Ils avaient, d'un côté, pris léfinitîvement possession de l'île de Corcyre, et, de l'autre, une érie de villes côtières et d'îles du sud de Tlllyrie (notamment dusîeurs villes grecques, comme ApoUonie, devenue leur amie epuis 270 avant J.-C, le port de Dyrrhachion, très imporaat au point de vue militaire, et l'île d'Issa), de même que •lusîeurs tribus illyriennes, notamment les Parthiniens(prèsde )yrrhachion) et les Atintanes (sur le bas Aoos), avaient été délarés « amis » des Romains, c'est-à-dire incorporés à leur empire sous la dénomination spécieuse d'alliés militaires*. C'est .însi que Rome avait, dès ce temps-là, poussé ses avant-postes usqu'aux frontières de la (irèce <»l de la Macédoine proprenont dites; et si naguère déjà les Romains avaient surveillé a politique macédonienne non sans une jalousie inquiète de 'avenir*, ils venaient de prendre pied dans des contrées qui

*) Cf. Droy SEN,Hi<toirr (hrHellf^nisme,lUjp, 458, trad. Bouché-I.eclercq. ') Cf. Droysen, op. cit., p. 470 sqq.

*) PoLYB., m, 12, 8. ZoNAR. Anu. VIII, 19(éd.Pindpr).WALTER, fï*\«c/r. L rOm. RechtsJ, p. 121 (3« édit.).

*) MoMMSBN, Rom. Gesch.y 4« édit., I, p. 557.

'^) MoMMSBN, ibid.f p. 555.

jusque-là n'avaient cessé d'appartenir au domaine de Tinfluence macédonienne. Il fallait bien admettre que Rome, avec ses terribles et inépuisables milices nationales, devenue aussi formidable puissance maritime depuis la première guerre punique, n hésiterait pas longtemps, après la ruine complète des Carthaginois, à continuer son œuvre à TOrient, en Grèce. Et, bien que ni Philippe, ni les Hellènes ne se fissent une juste idée des forces dont disposait Rome, les patriotes clairvoyants de la péninsule hellénique sentaient très bien alors déjà que la vigueur juvénile des légions et la politique de la grande puissance italique voisine, qui s'avançait lentement mais irrésistiblement, allait devenir pour eux infiniment plus dangereuse que les riches marchands carthaginois avec leur flotte et leurs armées de mercenaires. Ce fut donc avant tout pour Philippe une nécessité politique de ne pas assister avec une inerte neutralité aux événements qui se déroulaient dans la péninsule italique; son propre intérêt comme celui du monde grec lui défendait de permettre que Carthage succombât aux Romains; la coopération avec Hannibal lui était réellement commandée par les circonstances, et aussi, en définitive, par la considération qu'il pourrait, en prenant part à la guerre, prévenir une diminution trop grande de la puissance romaine, chose qu'il ne pouvait pas non plus souhaiter.

Mais, pour son malheur et pour celui de la Grèce, le jeune roi de Macédoine, au moment où il aurait dû jeter ses regards au delà de Tétroit horizon des affaires politiques de la péninsule gréco-macédonienne, ne possédait nullement la maturité de l'homme d'État, la prévoyance, la fermeté, l'énergie constante, le sérieux du caractère, aucune des qualités enfin sans lesquelles il n'aurait pas dû se risquer à prendre part à la lutte gigantesque qui avait lieu de l'autre côté de l'Adriatique. Philippe avait été préparé avec le plus grand soin par son excellent tuteur Antigone au grand rôle qu'il était appelé à remplir. Il était intelligent, bien fait, d'un commerce agréable , mais il était arrivé trop jeune sur le trône; il n'était pas encore assez rompu à la politique ; en un mot, il n'était pas encore, à l'âge de vingt ans à peine, capable d'atteindre le but'élevé qu'il s'était proposé. Et pour son malheur, il n'avait auprès de lui

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aucun homme d'Etat qui eût pu suppléer, dans une certaine imesure, à ce qui lui munquait. Les plus éminenls des ministres et des généraux macédoniens, dont Antigone mourant avait «entouré son pupille comme d'une espèce de conseil de régence, avaient très mal rempli leur mandat. Guidés par un patriotisme étroit, ils étaient jaloux de la haute considération dont Aratos jouissait auprès de leur jeune souverain, et, après avoir tramé de honteux complots contre Philippe et ses intérêts, ils avaient trouvé une fin déshonorante au moment où s'achevait la guerre d'Élolie.

Quant au vieil Aratos, dont la politique n'avait jamais dépassé la sphère des intérêts grecs ou hellénistiques, il n'était pas particulièrement propre à donner des conseils relatifs à la position nouvelle dans laquelle on se trouvait vis-à-vis d'Hannibal et des Romains. Il ne restait donc plus guère à Philippe que l'homme qui avait déjà, tout récemment^ commencé à enlever à Aratos une partie de la considération dont il jouissait à la cour, qui avait déjà attiré sur l'Italie l'attention de Philippe et qui était la cause immédiate des difficultés qui avaient surgi entre le roi et les Romains : le prince illyrien Démélrios de Pharos (dont nous avons déjà cité le nom). Allié des Romains depuis 229 avant J.-C, brouillé avec eux dès 225 pour devenir en 222 et 221 l'allié d'Antigone Doson, ce personnage avait été expulsé en 219 de toutes ses possessions ; il avait cherché un refuge auprès de Philippe, qui venait de r e fuser de le livrer aux Romains*. Cependant, ce Démétrios était un pirate illyrien, violent et impie, un soldat d'une témérité aveugle, mais certainement pas le conseiller dont Philippe avait maintenant besoin; c'était avant tout sa haine ardente contre Rome qui Tavait poussé * à exciter le jeune roi à prendre part à la guerre italique; mais, de même que dans d'autres circonstances déjà, ses agissements avaient exercé sur Philippe la plus fâcheuse influence, il n'était pas homme

*) Liv., XXII, 33 (éd. Weissenborn). Zonar., Annal,^ VIII, 20, s. fin.

*) D'après Justin, XXIX, 2, Démétrios, pour décider le roi à faire la guerre en Illyrie et en Italie (le pirate espérait ainsi rentrer en possession de ce qu'il avait perdu, Pol.. V, 108, 6 sqq.), serait allé jusqu'à céder préalablement à Philippe ses droits sur les contrées qu'on lui avait enlevées en Illyrie.

à faire réussir par de bons conseils ou une action énergique la nouvelle entreprise. C/cst ainsi que ce même Philippe qui, dans la guerre d'Étolie, avait imposé à tous les Grecs par son courage et sa fermeté, son activité et son énergie, fait preuve, durant les années d'une lutte décisive, d'une faiblesse, d*une irrésolution, d'une « hésitation et d'un laisser-aller » qui s'accordaient très mal avec les rêves ambitieux qu'il s'était flatté de réaliser lors de la conclusion de la paix de Naupacte.

La t&che qui s'imposait à Philippe était très clairement indiquée. Il s'agissait avant tout d'entrer à temps en relations suivies avec Annibal, mais il lui fallait aussi, comme nous l'avons fait observer plus haut, faire de sérieux préparatifs sur mer et sur terre, mobiliser autant que possible pour cette guerre l'élite des forces grecques, et, dans tous les cas, conserver et augmenter ses bonnes relations avec les États helléniques. Or, c'est précisément à ces divers points de vue que Philippe commit partout les grandes fautes. Et tout d'abord, il perdit un temps précieux. Sans doute, il était urgent de repousser le chef illyrien Scerdilaïdas (été et automne 217), qui, autrefois allié des Macédoniens, avait passé récemment du côté des Romains et ravagé les frontières macédoniennes; et, avant l'équipement, remis jusqu'à l'hiver suivant, d'une flotte considérable (destinée surtout au transport des troupes), il ne fallait pas songer à passer en Italie. Mais Philippe, pour son malheur, ne songeait toujours pas encore à faire construire de gros vaisseaux de guerre; bien plus, encore .que l'Italie le préoccupât beaucoup et que sa participation à la guerre qui s'y faisait eût été, précisément alors, décisive, il ne put pas, paraît-il, pendant plusieurs mois, se décider à entrer en relations avec Hannibal.

Peu importent les motifs psychologiques ou politiques qui y contribuèrent : les troupes macédoniennes ne passèrent pas TAdriatique en 216; le roi n'entra pas on relation directe avec Hannibal, mais par contre, pendant l'été de celte année, il se rendit ridicule aux yeux de tout le monde. En effet, il s'était proposé de s'emparer avant tout d'une partie des cotes deriUyrie méridionale, dans le butsans doute d'élargir sa base d'opérations pour la guerre d'Italie; déjà il était arrivé avec sa flotte

aux euvirous d'ApoUonio, lorsque le bruit de Tappantion prochaine d*une flolle romaine lui fit prendre précipitamment la fuite, pour rester chez lui dans une inaction complète' tandis qu'en réalité ce n'était qu'une petite escadre d'observation de cinquante vaisseaux romains qui croisait près de Uhégion. Ce ne fut qu'en apprenant la nouvelle et terrible défaite des Romains à Cannes ^ que le roi prit la résolution qu'il avait si longtemps remise. Alors enfin Phili])i)e se mit en rapport avec Hannibal et traita effectivement avec lui, pour lui et ses alliés, desconditions d'une vaste alliance défensive et offensive ; mais la conclusion du traité fut relardée de la manière la [dus fâcheuse : la première ambassade que Philippe envoya en Italie lomba,avec Toriginal du traité, entre les mains des Uomains. Les conditions du traité qui fut enfin signé, en 2ir> avant J.-C, entre Hannibal et Philippe ne nous sont pas, il est vrai, complètement connues* : les historiens qui nous parlent de ces faits, ceux du moins qui méritent d'être crus, et en particulier Polyhe, ne nous donnent pas de détails précis sur le sort qui était réservé à l'Italie après l'écrasement des Romains. Mais ce qu'on voit bien, c'est que Philippe devait renoncer aux rêves ambitieux de la possession éventuelle des colonies grecques de PItalie méridionale, rêves qu'il semble avoir nourris à l'exemple d'Alexandre et de Pyrrhos, roi d'Épire; par contre, les Carthaginois, pour leur avoir promis de les soutenir dorénavant de toutes ses forces dans la guerre qu'ils faisaient aux Uomains, lui avaient assigné, comme sa part du butin, les possessions romaines en lllyrie et la domination sur toute la péninsule grecque, ainsi que leur appui pour rendre cette domination complète; Démétrios de Pharos devait rentrer dans ses possessions.

*) « Le 2 août (de l'an 216), d'après l'ancien calendrier, à peu près au mois de juin d'après le calendrier rectifié. » (Mommsen, op. cit., 1, p. 611).

*) Cf. PoLYB., Vil. 9. Appian., Maced, 1 (éd. Schweighaeuser). Liv., XXIIl, 33. EuTROP., m, 12. ZosKH IX, 4. — Comp. aussi les opinions diverses de plusieurs modernes, notamment de Flatiie, Grsch. Macédoniens, vol. II, p. 277 et suiv., et l'article « Philippe III » dans l'Encyclopédie d*ERscH-GRUBKR, 3« sect., lom. XX III, p. 279. Freeman. History of fédéral government. Vol. I, p. 566 et suiv. C. Fi eus, art. « Philippe III .>, dans la « Realencyclop. d. klass. Allcvth. de Pal-ly, V, p. 14S3: v. aussi Peter, (icsch. noms {2'- édit.), I, p. H7i, et Mommsen, op. àt.^ 1, 61 i.

30 WTRODUCTIOX

Dès lors, OD se demanda avec la plus grande inquiétude, en Italie comme en Grèce, ce que Philippe allait entreprendre; mais ni les craintes deft Romains, qui, il est vrai, n'étaient pas anéantis même par la défaite de Cannes, mais qui, selon les prévisions humaines, auraient dû succomber aux forces réunies des Macédoniens et des Carthaginois, ni les espérances d'Hannibal , qui sentait bien qu'appuyé sur ses seules forces il ne pourrait pas anéantir la grande puissance italienne, ne se réalisèrent. Le roi, avant même que les négociations fassent complètement terminées, avait essayé de prendre Corcyre*, la station la plus importante sur la route maritime entre la Grèce et l'ilalie méridionale: cette attaque était restée sans succès. Or les Romains, en faisant prisonnière l'ambassade macédonienne, avaient obtenu à temps une connaissance parfaite des plans de Philippe, et s'étaient hâtés en conséquence de mettre une forte garnison àBrundusium, le port d'Italie, où l'on devait craindre plus qu'ailleurs le débarquement de Tamée macédonienne ; en même temps, pour protéger la côte orientale del'ltaliejls avaient posté une flotte de cinquante gros vaisseaux de guerre sous le commandement du préteur M. Valérius Lœvinus. Philippe n'osa pas affronter de pareilles forces avec ses petits vaisseaux; il ne trouva pas non plus les moyens ni l'audace nécessaires pour tendre la main aux Carthaginois en suivant une autre route; il se jeta donc de nouveau avec ses troupes, pendant Tété de Tannée 214, sur la cote méridionale de riUyrie, pour reprendre, en attendant, dans ces contrées au moins, aux Romains et à leurs alliés en Illyrie, une partie de leurs possessions. Il attaque d'abord les villes d'ApoUonîe et d'Oricos sans aucun succès. Les forces peu considérables que les Romains envoyèrent d'Italie contre le roi lui firent éprouver des pertes très sensibles. La manière dont Philippe faisait alors la guerre était telle que les Romains, qui d'ailleurs avaient déjà surmonté les plus grandes difficultés en Italie et qui, grâce à de pénibles efforts, remportaient peu à peu sur les Carthaginois, se sentirent bientôt complètement délivrés de la crainte que leur avait inspirée ce nouvel

*) AiTiAN., Maccd -.1 ; cf. Zo.nar., IX, 4.

ennemi. Philippe en avait fait juste assez pour provoquer la vengeance future des Romains, et il s'y était pris de telle façou que les généraux italiques se sentirent bientôt délivrés de cette crainte respectueuse qu'inspiraient encore à Tépoque les armes macédoniennes.

Depuis les tristes expériences de l'année 21 4, Philippe se tint sagement à dist ance d*ÂpoIlonie qui lui avait valu un si crue] échec. Mais les expéditions qu'il fit contre Tlllyrie centrale, maintenant que les Romains ne le gênaient plus, furent couronnées d' un plein succès. Et lorsque Ilannibal, dans cette même année 212 où les Romains en Espagne se virent repoussés derrière rÈbre, s'empara enfin des ports italiques si importants de Tarcnte et de Métaponle, la route d'Italie semblait enfin complètement ouverte à l'armée macédonienne. Mais, même en ce moment, le roi ne trouva pas l'énergie nécessaire, pour son malheur et pouicelui de la Grèce. Car maintenant les Romains jugèrent que le moment était venu de repousser plus énergiquement l'attaque qui les menaçait du côté de l'Orient et d'arrêter l'armée macédimienne, qui, si Philippe avait eu quelque énergie, eut pu se montrer d'un jour à l'autre dans ritalie inférieure, en lançant le brandon de la guerre dans la maison même de ce temporiseur insensé, en allumant dans la Grèce même une nouvelle guerre contre les Macédoniens. Cette tentative ne réussit que trop bien. En effet, Philippe avait lui-même, par ses propres folies, aplani les voies à la diplomatie romaine qui, depuis plusieurs années*, travaillait avec zèle en Grèce : ce même Philippe qui, au moment de la paix de Naupacte, était le favori de la Grèce entière était devenu odieux à tout le monde cinq ans plus tard. 11 était naturel que sa manière nonchalante de faire la guerre aux Romains eût ébranlé partout en Grèce la confiance qu'il avait inspirée comme général en chef; que les sentiments d'un patriotisme élevé qui, en été de l'année 217, animaient toute la nation grecque se fussent dissipés à la vue de l'attitude indécise de Philippe dans la grande crise italique, et d'une série de lourdes fautes commises par le jeune roi dans la direction de

*) Cf. PoLYB., V, 105. 8. Liv. XXII, 11 init.; XIII, 24 inil.

32 INTRODUCTlOiN

la politique hellénique. C'était surtout chez les impétueux Étoliens, auxquels le roi ne pouvait imposer qu'en menant vivement la guerre et en remportant de nouvelles victoires, qui depuis longtemps supportaient impatic^nment la paix et éprouvaient un vif désir de labourer avec Tépée, que les idées d'Agélaos étaient depuis longtemps oubliées; et les Romains n^ont sans doute pas négligé de nourrir, dans la mesure de leurs forces, Tantique antipathie et la méliance renaissante des Ëtoliens à l'égard de la Macédoine, en leur communiquant sans retard et en profitant habilement de certaines clauses du traité conclu entre Carthage et les Macédoniens (p. 29). En outre, Philippe avait su, par d'autres moyens encore, ébranler profondément rattachement de la plupart de ses anciens alliés grecs. A côté de plus d'une brillante qualité, ce jeune monarque, en avançant en ûge, fit voir des traits de caractère qui lui valurent bientôt auprès des (irecs la renommée d*un odieux « tyran ». On s'apiîrçut peu à peu que le jeune et aimable prince n'était nullement le doux jeune homme pour lequel plus d'un l'avait pris d'abord. Déjà la barbare dévastation des sanctuaires de Thermon et la terrible dureté avec laquelle il avait vendu comme esclave toute la bourgeoisie grecque de Thèbes Phthiotique (prise pendant la guerre Sociale), pouvait faire réfléchir maint patriote grec, bien qu'alors on ne put pas prévoir encore que cet homme, si ses ardentes passions étaient surexcitées ou si la « raison d'État » semblait Texiger, n'hésiterait pas à aller bien au delà des limites de l'odieux droit de la guerre de ce temps-là, et que, à Toccasion, il ne reculerait même pas devant un crime. Mais c'est précisément à cet égard que Philippe devait faire faire aux Grecs les plus tristes expériences, non pas que le roi trouvât du plaisir à verser le sang et à commettre d'inutiles cruautés, mais il montrait de plus en plus une efl'rayante indifférence à l'égard des commandements de Thonneur et de rtiumanité, un mépris du droit vraiment despotique qui devait à la fin se venger cruellement sur luimême. En outre, Philippe, s'abandonnant en vrai tyi'an à ses caprices despotiques, ne négligeait que trop souvent les intérêts de l'ordre le plus élevé ; souvent, au grand détriment de ses

propres afTaircs, il n'hésîlaîl pas à blesser de gaieté de cœur ses amis les plus intimes. Le même homme qui, quand il le voulait, savait gagner tous les cœurs par le charme d'une dignité vraiment royale unie à Tamabilité la plus séduisante, qui sav«ût exercer un charme toujours nouveau sur les Grecs si impressionnables en adoptant avec condescendance leurs coutumes favorites et nationales*, ne craignait pas, par exemple, même dans les moments les plus critiques, de blesser profondément les familles grecques les plus considérées, en déshonorant sans vergogne des femmes et des jeunes filles. Mais son despotisme arbitraire se montra encore bien plus sur le terrain de la politique proprement dite. Pendant les premières années de son règne, il avait été assez sage pour ne poini écouter les propositions brutales de ses ministres macédoniens, qui prétendaient traiter sans façon les alliés grecs comme des sujets macédoniens ou plutôt comme des vaincus, et pour suivre les bons conseils d'Aratos. Tout récemment, cependant, alors que la haute opinion qu'il avait de lui-même le rendait de plus en plus impatient de l'autorité d'Aratos, il avait commencé à se comporter à Tégard des Grecs plutôt en maître qu'en protecteur, à traiter ses alliés en Grèce avec hauteur et sans égards-, comme si, dans la guerre qu'il faisait aux Romains, la sympathie des Grecs était pour lui chose complètement indifférente et sans valeur. Il est possible qu'alors déjà l'influence romaine se soit fait sentir en Grèce et que Philippe crût ne pouvoir y conserver sa position que par une impitoyable sévérité; en tout cas, sa dureté ébranla partout la confiance dont il avait joui autrefois. Ce fut notamment sa conduite en Messénie qui excita l'indignation générale. Guidé par les pernicieux conseils de Démétrios de Pharos, Philippe — qui depuis longtemps déjà s'efforçait d'assurer h la couronne macédonienne des possessions immédiates en Grèce — désirait mettre sous sa dépendance la Messénie, que dominait la forteresse d'ithome, comme il avait déjà réduit Corinthe, Zacynthe, laTriphylie avec Aliphéra qu'il avait conquise pendant la guerre Sociale. Ilespérait ainsi dominer com-

») Cf. PoLYB., X, 26, 1. Liv., XXVII, 31. ^) PoLYD., VII, 13, 1. Plut., Arat., c. 49.

34 LNTRODCCnOS

plëiement le Péloponnèse par laforce militaire et peut-être aussi élargir considérablement sa base d'opérations contre Tltalic. Dans ce but, il ne craignit pas (dans le cours de Tannée 215 avant J.-C), de faire dégénérer à Messèue, la capitale, en sanglante guerre civile un conflit entre Toligarchie et les démocrates, afin de s'emparer pendant les troubles de la forteresse dlthome. Le vieil Aratos réussit une fois encore, grâce à ses sages remontrances, à empêcher du moins l'occupation définitive dlthome; mais les rapports entre le roi et Thomme d'État achéen cessèrent presque complètement depuis lors. Aratos refusa d'accompagner le roi lors de son expédition en lUyrie en 214; et lorsque Philippe, après son triste échec devant Apollonie, reparut en Messénie et, après une atCaque infructueuse dirigée contre Ithome (entreprise qui coula la vie à Démélrios de Pharos) n'eut pas honte de se venger en ravageant afl'reusement le pays plat, Aratos rompit ouvertement avec le royal criminel, qui avait séduit la bru de son ancien ami sous le toit hospitalier de ce dernier. Pour prévenir à temps les suites de sa rupture avec cet homme d'État toujours encore influent, Philippe n'hésita pas à se débarrasser au moyen d'un poison lent de ce môme Aratos qu'il avait si longtemps vénéré comme son ami et son fidèle conseiller (213 avant J.-C.) *. En face d'un pareil adversaire, la diplomatie romaine avait naturellement beau jeu. Tandis que Philippe regardait tranquillement les Romains s'emparer en 212 de la belle Syracuse, la dernière ville grecque restée libre sur le bord occidental de la mer Ionienne ; tandis que même la fatale nouvelle du changement décisif que la chute de Capoue (211) amena sur le théâtre de la guerre ne put l'arracher à sa torpeur, les Romains ne perdaient pas un moment pour exciter avant tout les Étoliens contre Philippe. Comme TÉtolie était naturellement pauvre, la situation économique de ces rudes montagnards se trouvait dans un triste état par suite de la désastreuse guerre qu'ils avaient faite à Philippe et aux alliés; les chefs étoliens ont dû se montrer d'autant plus accessibles à l'or et aux insinuations des Romains*. Aussi lorsque,

-) Plut., Arat., c. 52. Polyb., VIII, li, 2 sqq. Palsa.n., II, 9, 4. «)Cf. Liv., XXV, 23. XXVI, 2i.

iNTRODUCTlOiN 35

dans l'automne de Tanuée 211 avant J.-C, une tlotte romaine

vint jeter l'ancre sur la côte d'Elolie et que l'amiral M. Valerius Laevinus parut devant les Étoliens assemblés et leur promit non seulement rhuuiiliation complète d(^s Macédoniens et le retour à leur Ligue des villes que les derniers Antigonides leur avaient enlevées, mais encore la conquête de TAcarnanie qu'ils avaient toujours convoitée, il ne lui fut pas difficile de décider ce peuple belliqueux à signer un traité d'alliance avec Rome. Ce dernier contenait surtout la clause honteuse que, de toutes les conquêtes qu'on ferait jusqu'à Corcyre, le sol appartiendrait aux Étoliens, toute la propriété mobilière ainsi que les habitants aux Homains. Aucune des deux parties ne devait conclure avec Philippe une paix particulière'.

Il était difficile de s'immiscer dans les aifaires de la Grèce d'une manière plus honteube que le firent les Romains par cette alliance de brigands qu'avait dictée le calcul le plus égoïste. Sans doute, ils atteignirent leur but; la guerre qui éclata en Grèce ne permit plus aux Macédoniens de songer à Tltalie. D'un autre côté, les Romains, en n'ayant pas honte de se rendre solidaires de la politique de Klephtes des Étoliens, forcèrent les alliés grecs de Philippe, même les Achéens que le roi venait de blesser si cruellement, à se rallier intimement à la Macédoine. Quant aux Étoliens, qui les premiers, et sans nécessité, avaient tendu la main à la grande puissance italique pour enfoncer un coin dans le système des États grecs, ils devaient expier et plus durement que les autres cette conduite anti-nationale.

Les conséquences désastreuses pour la Grèce de ce traité entre Rome et les Étoliens ne tardèrent pas à se développer avec une effrayante rapidité. Ni les Romains, ni les Étoliens n'étaient disposés à s'engager sans alliés dans cette nouvelle guerre contre les Macédoniens. On savait très bien que les sauvages Dardaniens étaient toujours disposés à envahir le territoire des rois de Macédoine chaque fois que la situation de ces derniers se compliquait au dehors; mais on avait en outre, dès le début, compté sur l'appui des chefs illyriens Scerdi-

») Liv., XXVI, 24. Cf. PoLYB., XI. 6, 5. Justin , XXIX, 4.

laïdas et Pleuralos. En Grèce, les Étolions (auxquels se joignirent aussi les Messéniens, que Philippe avait si odieusement traités*) se chargèrent de faire marcher les Éléens, leurs bons amis, et les Spartiates. L'Élide leur avait été de tout temps indispensable comme point de départ d'expéditions importantes dans le Péloponnèse; les Spartiates, de leur côté, devaient tenir en échec les Achéens et les troupes macédoniennes à Corinthc. Sur ces entrefaites, le roi Lycurgue avait chassé de Sparte le jeune Agésipolis III ; lui-même était mort en 2i ! , et le pouvoir avait passé, du moins de nom, aux mains de son fils mineur Pélops. Les propositions des Étoliens amenèrent un changement décisif à Sparte (210). Après une lutte acharnée des partis, les Spartiates adhérèrent à la ligue romano-étolienne; mais en même temps le jeune et belliqueux Machanidas, qui était peut-être le chef du parti étolien à Sparte, profita de l'occasion pour écarter complètement le jeune Pélops et pour s'emparer lui-même du pouvoir suprême. Cet État, qui pendant si longtemps avait représenté l'oligarchie la plus intraitable, qui, aux jours de sa grandeur, avait partout systématiquement combattu la tyrannie, devait avoir, vers la fin de son existence, lui aussi, son ère de « tyrans ».

Ce que les plus clairvoyants des Hellènes avaient craint, ce qu'ils avaient en vain essayé de prévenir était donc enfin arrivé : la grande lutte entre Rome et Carthage pour l'empire du monde avait aussi entraîné la Grèce, et, comme pendant chaque crise décisive depuis la fatale rupture entre Athènes et Sparle en 461 avant J.-C, celte fois encore la Grèce, au moment où son sort allait se décider, était malheureusement divisée, déchirée par les plus cruelles dissensions entre les diverses tribus ; toutes les peuplades grecques étaient disposées à se faire le plus de mal possible. Bien plus : on vit alors clairement pour la première fois qu'en face de la lutte décisive entre Rome et Annibal, le monde hellénistique lui-même était bien loin déformer un tout compact. L'Egypte, il est vrai, qui, toujours opposée aux Séleucides et aux Antigonides *, avait,

•) PoLYB., IX, 30, 6. Liv.,XXIX, 12.

') Droysen, Histoire dt' l'Hellrnismr, IFF, p. 177, tra<l. Bouché-Leclercq. MoMMSEN, "/>. c<7., î, p. 433, 555,

IXïRODlîCTION 37

dans d'autres circonstances déjà, cultivé Tamitié de Rome^ resta neutre dans la guerre qui venait d'éclater en Grèce. Par contre, la puissance de second ordre qui depuis la troisième décade du uf siècle avant J.-C. avait peu à peu grandi dans Touest de TAsie-Mineure, le royaume de Pergame, dont le roi Attale P' ne se maintenait que péniblement dans sa position difficile entre les Séleucidos, ses anciens ennemis, entre Philippe et son beau-frère, Prusias P' de Bilbynio, profita sans tarder de l'occasion pour tendre la main aux Etoliens et par là aux Romains dans la guerre qu'ils faisaient à la Macédoine. Ses troupes devinrent ainsi les premiers avant-postes de Romo dans rOrient hellénistique. C'est sous ces auspices que commença, sur le sol hellénique, le prélude de la grande lutte pour la suprématie dans TOrient gréco-hellénistique que Rome devait entreprendre dix ans plus tard.

Nous ne suivrons pas dans ses ])éripéties compliquées cette guerre de six ans entre la coalition des Romains et des Éloliens et celle des Grecs et des Macédoniens; il sulfira, cette fois encore, d'indiquer les événements principaux. La manière dont cette guerre fut faite rappelle, à plus d'un égard, celle qui porte le nom de guerre Sociale; on ne frappe que rarement des coups décisifs, et, tandis que la Laconie et rÉIide menacent constamment de cruels ravages le Péloponnèse achéen,les Etoliens, appuyés d'ordinaire par des vaisseaux de guerre de Rome et de Pergame, s'efforcent dans la Grèce centrale de soumettre vers l'ouest l'Acarnanie, et de reprendre vers l'est une série de villes que, depuis une génération, la Macédoine leur avait enlevées. Dans le nord de la Grèce, secondés par les incursions des Barbares du Nord, des tribus thraces, illyriennes et dardaniennes, ils cherchent à se frayer une roule vers la Macédoine en passant par la Thessalie. De son côté, Philippe, comme les Achéens, en est réduit pendant plusieurs années à une pénible défensive. Or, il faut le dire à la louange du roi, depuis le moment où les Romains ont jeté le brandon de la guerre dans sa propre maison, il rassemble toutes ses forces et sait affronter avec virilité les dangers nouveaux qui le menacent; autant il s'était montré faible et hésitant en face de la ques-

lion italienne, autant il fait preuve d'intelligence, de vigueur, de fermeté quand il ne- s'agit plus que des affaires de la Grèce. Il déploie, et plus que jamais, celte force irrésistible, cette activité infatigable, celle rapidité dans ses mouvements qui Tavaient rendu si terrible h ses adversaires dans la guerre Sociale, — et, il faut le dire, celte fois ce n'est pas Philippe, ce sont plutôt les Romains et les Éloliens qui se couvrent de honte en faisant la guerre en véritables Barbares. L'affreux pillage de la ville phocidienne d'Antiryre (210)* et de la ville achéenne de Dyme (209 ou 208)* par les Romains, la froide cruauté avec laquelle on vendit en masse comme esclaves les habitants grecs d'Anticyre,d'Égine(2iO)%d'OréosenEubée(208)* «*t de Dyme après la prise de ces villes ; enfin la vente brutale (le rtle d'Égine, qui appartenait à la ligue achéenne et que les Étoliens'* cédèrent définitivement au roi Attale pour une somme de trente talents (180,000 fr.); tout cela excita dans le monde hellénique tout entier la plus profonde indignation et fit bientôt oublier les anciennes fautes de Philippe. L'activité de ce dernier était incessante ; la grande étendue du théâtre de la guerre et la faiblesse de ses alliés, qui cette fois encore le forçaient, sans lui laisser un moment de repos, tantôt à se tourner contre les Barbares du Nord, tantôt à lutter contre les Étoliens en Thessalie et aux Thermopyles, tantôt à courir au Péloponnèse, rendirent sa position bien difficile pendant plusieurs années. En outre, ce qui pendant longtemps le rendit impuissant vis-à-vis des Romains et des Pergaméniens, ce fut le manque de gros vaisseaux auquel ne suppléaient que de temps à autre les secours envoyés par Carthage et la Bithynie (ce ne fut que vers la fin de Tété de l'année 208 que Philippe commença à faire construire cent gros vaisseaux de guerre)*'. Cependant la fortune se mit à pencher décidément de son

*) Liv., XXVI, 26. PoLYB., IX. 39, 2, sqq. Palsan , X, 36, 3.

«) Cf. Liv., XXVII, 31. XXXII, 21. Pai'san., VU. 17, 3.

3)PoLYB., XI. 6,8. XXIII, 8, 9.

*) Liv., XXXIII, 6 Polyb.. XI, 6, 8.

^) Polyb., XXIII. 8, 10. Sur l'Attaleion d'É-ine (enclos dédié plus tard à Attale Philadelphe de Pergame), cf. Bursian. Geo{;r. Qriechenlands^ II. p. 82. Sur la domination des Pergaméniens à Egine. voy. Bok':kiî, Corp, ïnscr. Grœc, II. p. 1011 sqq. Addenda, n» 2439 b.

«) Liv., XXVIII, 8.

côté depuis 208. Ce fut pour lui un grand avantage que, d'un côté, le roi Attale, qui se voyait monacé dans son propre pays par Prusias do Bithynie, ne prit plus part à la guerre en Grèce depuis 207, et que, do l'autre, les Romains, qui voyaient les Macédoniens suffisamment occupés dans la péninsule hellénique, et qui par conséquent n'avaient plus depuis quelque temps déjà que faiblement soutenu losEtolicns, ne leur envoyèrent presque plus aucun secours depuis Tannée 207, étant accablés eux-mêmes par la terrible lutte qu'ils soutenaient en Espagne et contre Hasdrubal en Italie. Déjà repoussés de la Thessalio et de la Phocide, les Etoliens no purent plus à la (in empêcher Philippe de pénétrer (206) jusqu'à leur forteresse deThermon* otderemporter sur euxpartout ailleurs. Du reste, la Ligue achéenne vers celte époque fut animée d'une ardeur belliqueuse nouvelle, qui exerça pendant longtemps une grande influence sur les événements.

Ce nouvel essor fut avant tout l'œuvre d'un général distingué, qu'une destinée jalouse fit surgir malheureusement quelques dizaines d'années trop tard parmi les Achéens, du grand Philopœmen. Cet homme, fils de Craugis, noble Arcadien, était né à Mégalopolis en 233 avant J.-C. Après avoir été très bien élevé par son excellent père et, après la mort prématurée de ce dernier, par un ami de la maison, le jeune homme, quelques années plus lard, fut initié aux sciences et conçut un idéal politique très élevé, grâce à la société des philosophes académiciens Ecdémos et Démophane (ou Mégalophane), ses célèbres compatriotes*; il montra de bonne heure autant de goùl que de talent pour la carrière militaire. Formé théoriquement par l'élude d'importants ouvrages sur la tactique et l'hisloire militaire, il chercha à donner de la justesse à son coup d'œil militaire en faisant avec zèle des études topographiques; bien fait et robuste, le jeune homme ne négligeait pas, en outre, d'endurcir son corps par de continuels exercices des plus fatigants, qui visaient tous à le rendre plus apte au métier de la guerre. Il arriva ainsi à une force

») PoLYB., XI. 4; 1. Comp. Liv., XXXVI, 31.

«) Cf. Pauly, Real'Encydop. des klass. Alterth. vol. V, p. 1326, IV, p. 1712,

40 LNTRODUCTIOiN

et à une dextérité extraprdiaaires; même dans Tàge raùr, il n oubliait pas, dans les momeuts de calme, d'entretenir ses forces, tantôt par d'audacieuses parties de chasse, tantôt par des travaux champêtres. Nous ne savons pas si et dans quelle mesure le jeune Philopœmen a pris part aux campagnes d'Aratos; mais les jours de sa gloire militaire ne commencent qu'à cette époque fatale où le choc de Cléomène de Sparti» contre Aratos modifia complètement l'altitude qu'avait conservée depuis un quart de siècle la Ligue achéenne. Philopœmen avait déjà fait preuve d'éminentes qualités militaires dans diverses escarmouches sur la frontière laconienne ; lors de la surprise de Mégalopolis parles Spartiates (222), cet homme de cœur, alors ûgé d'une trentaine d'années et plein de vigueur, s'était vaillamment battu et avait ensuite protégé la fuite de ses compatriotes en Messénie avec autant de courage que de dévouement. Et lorsque sonna l'heure de la revanche, il avait puissamment contribué à la défaite des Spartiates à Sellasie en chargeant à la tête de la cavalerie achéenne, avec autant d'audace que d'habileté, le centre de l'ennemi *. Sa conduite admirable imposait alors tellement au roi Antigone Doson qu'il tenta de décider ce jeune homme si bien doué à entrer en qualité d'officier dans l'armée macédonienne. Mais Philopœmen, qui ne voulait pas servir un prince, et qui du reste voyait avec déplaisir la tournure que prenaient les affaires en Grèce, refusa cette offre, et s'en alla en Crète, où il prit part pendant plusieurs années, comme chef de mercenaires, à la guerre qui y sévissait alors (p. 22), devenant ainsi, dans les circonstances les plus difficiles, un général de premier ordre. Lorsque, après une longue absence (probablement après la mort d'Aratos), il revint enfin dans le Péloponnèse, il trouva sa patrie dans une triste situation; c'était surtout la mori d'Aratos et la faiblesse militaire de la Ligue achéenne qui avait fait tomber de plus en plus cette partie du monde hellénique sous la dépendance du roi Philippe*. 11 est vrai que Philippe,

*) Cf. DiKOYSES, Hist. de /7fe//cn., lll,p. 378 sqq. trad. Bouché-Leclercq.

*j A cette époque, il était d'usage que les Achéens renouvelassent tous les ans leur allianr.e avec Philippe »'n prêtant serment ou lui rendant honomage. Cf. Liv., XXXII, 5. Cf. aussi le passage de Liv., XXXII, 22 : Lege cautum ne quidt quoi adversus Philippi socielatem e$$etf nul refeire magistr<Uibu8, autdêcernerc conciliojus essct.

depuis la guerre contre les Romains et les Étolicns, avait été assez prudent pour reconquérir par son alfabililé et de flatteuses promesses la faveur des Achéens qu'il avait si profondément blessés par sa conduite à l'égard d'Aratos; mais cola n'augmentait pas les forces de la Ligue achéenne. Ce fut donc un grand avantage pour les Achéens de revoir au milieu d'eux Philopœmen, qu'avait précédé d'ailleurs sa grande renommée. On se hâta de nommer Tilluslre général hipparque (second chef de la Ligue) pour Tannée 210-209'. Dès lors, Philopœmen commença sa grande œuvre de réorganisation de l'armée achéenne. Dans un laps de temps d'une brièveté surprenante, il avait changé en une troupe d'élite la cavalerie confédérée, qui se recrutait parmi les fils de la riche bourgeoisie, mais qui, depuis plusieurs années, était tombée dans un triste état en partie par l'admission de remplaçants, en partie par l'incapacité militaire de la plupart des hipparques et surtout par leur faiblesse et leur manque d'autorité en face de leurs nobles subordonnés. La brillante victoire qu'il remporta ensuite avec c^s guerriers dans la rOncontre de cavalerie près du Larisos sur les Étoliens et les Éléens réunis, rendit pour la première fois aux Achéens la confiance en leurs propres forces et contribua pour beaucoup à faire nommer Texcellent général .stratège (premier chef) de la Ligue achéenne pour l'année 208-207 •. Alors enfin Philopœmen put entreprendre la réforme complète de Tinfanlerie fédérale. Jusqu'alors les stratèges des Achéens s'étaient appuyés surtout sur des mercenaires; mais il leur était d'autant plus difficile d'opérer avec succès que souvent même on manquait d'argent pour payer régulièrement ces soldats'. Quant aux milices fédérales, mal organisées comme elles 1 étaient, on n'avait plus, depuis des

*) Cf. ScHOfiii, Gesch, Griech., p. t8J et p. iU7. Freemax, op, cit., p. 589. Il est probable que, comme le dit Schokx, op, cit., p. 210-215 (la plupart des modernes sont de son avis, et en dernier lieu encore Fheeman, ibid , et H. NissEN, Kritische Untcrsuchunjen iiher die Quellen der vierten nnd fUnflen Décade des Livius, p. 137), les stratèges annuels et autres fonctionnaires achéens n'entraient plus, comme autrefois, en fonctions au mois de mai, mais en automne, depuis la fin de la guerre Sociae,c'esl-à-dire depuis 217 av. J.-C.

») Cf. ScHORX , p. 193, 212. Fmeeman, p. 593. K. Keil à l'article Philopœmen dans VAllgem, Encyklop,, sect. 111, vol. XXI 11, p. 459,

5) Cf. PoLYB., IV, 60, 2. V., 30, 5,

années, osé les employer dans les affaires décisives. Philopa?men se mil énergîquemeni à Tceuvre. Il savait très bien quels excellents soldats on pouvait encore faire surtout des Achéens proprement dits et des Arca<liens, qui autrefois s'étaient f ai 1 craindre et rechercher au loin comme mercenaires. Les rudes f't robustes bergers, chasseurs et paysans des contrées monlagneuses du Péloponnèse, n'avaient qu'à être bien armés et exercés avec méthode pour se mesurer avec confiance, sous la conduite d'un bon chef, avec les Etoliens et les Spartiates. Mais le grand général comptait aussi, pour en faire de bons soldats, sur ceux des jeunes élégants peu belliqueux des villes qui n'avaient pas été appelés à reconstituer la cavalerie. Philopœmen employa surtout des moyens moraux; secondé par les impérieuses exigences de cet âge de fer, il sut réveiller le sentiment national des Péloponnésienset inspirer aux hommes ainsi qu'aux femmes un enthousiasme belliqueux comme ces tribus n'en avaient pas éprouvé depuis les temps d'Épaminon* das et de Lycombde, Et de même qu'en réformant la cavalerie il ne s'était pas contenté de combattre la mollesse et rinconduite de^^eunes nobles par une discipline sévère, mais avait encore réussi à mettre au service des intérêts militaires l(»ur ambition et leur vanité, il sut à présent attacher au service militaire la jeunesse libertine et fastueuse des villes par la splendeur et la beauté de leurs vêtements militaires et de leurs armures, les dégoûter peu à peu d'une vie d'oisiveté et de plaisirs, et leur inspirer un goût durable pour le. métier des armes. D'ailleurs, ce vaillant général imposait aux campagnards et aux basses classes par ses manières vraiment populaires. Philopœmen était un général comme les Grecs du Péloponnèse n'en avaient point eu depuis les temps de Xénophon et d'Agésilas. Placé au premier rang par sa position sociale, riche en propriétés parfaitement tenues, il était bien vu du campagnard parce que, dans les temps de calme, ilaimait à manier la charrue et la bêche comme un pauvre journalier, et se contentait du lit de paille le plus dur; sa simplicité et sa droiture, sa franche cordialité, la simplicité de son genre de vie et de sa mise, qui de temps à autre donnait lieu aux quiproquos les plus divertissants, son goût pour les facéties mili-

taires et Tesprît caustique, malgré sa sévérité en ce qui concernait le service, c'étaient là des qualités que Philopœmen partageait avec les plus populaires des grands généraux grecs. Et si les soldats admiraient sa force étonnante, son irrésistible valeur personnelle, les connaisseurs, son heureux talent d'organisation rapide, sa routine de tacticien, la sûreté et Thabileté avec lesquelles il profitait avec autant de rapidité que de bonheur de toutes les circonstances et surtout des avantages du terrain, on devait voir bientôt avec étonnement combien ce même Philopœmen était capable d'éveiller dans le cœur de ses soldats une calme assurance et la confiance la plus complète en son commandement.

Eu égard à Tétat politique, militaire et social où. se trouvait alors la péninsule hellénique, Philopœmen ne pouvait pas songer à supprimer complètement l'emploi de troupes auxiliaires^ mais il fallait le restreindre dans une mesure convenable. Son but principal était de rendre son peuple capable de se défendre, de créer une bonne armée nationale, de changer les troupes méprisées de la confédération achéenne en une solide milice; et il réussit si bien que plus tard (ce ne fut, il est vrai qu'après l'adjonction des cantons péloponnésiens qui jusque-là n'en faisaient point partie), la Ligue se vit en état de mettre sur pied, au besoin, 4,000 cavaliers et 40,000 fantassins bien exercés *. Mais, pour faire enfin de ses Péloponnésiens les égaux des fières phalanges du roi Philippe, il adopta pour sa nouvelle armée, dans ses points essentiels, l'armement des guerriers macédoniens, et changea ainsi les milices achéennes, légèrement et insuffisamment armées, peu faites pour exercer un choc vigoureux et se battre corps à corps, en un excellent corps de fantassins pesamment armés, auxquels ses rangs serrés suffisaient à inspirer cette confiance en euxmêmes qui avait si longtemps manqué aux Achéens. La simplicité relative des exercices traditionnels et son zèle infatigable lui permirent de former, dans l'espace de huit mois seulement^ une armée achéenne parfaitement prête au combat ; et c'est avec cette jeune armée qu'il remporta bientôt après

«) PoLYB., XXIX, 9, 8. NiTzscH, Polybius, p. 26.

une des plus sanglantes victoires dont fassent mention annales du Péloponnèse. Depuis quelques années, le tyran belliqueux Machanidas , appuyé sur les forces lacédémoniennes et de nombreux mercenaires, avait, comme allié des Éloliens, fort molesté les Achéens ; récemment même il avait pris l'importante ville arcadienne de Tégée et commençait à ravager le territoire de Mantinéo. Philopœmen résolut de marcher contre lui, et, dans une bataille meurtrière près de Mantinée (probablement dans Tété de l'année 207avant J.-C), Machanidas, qui y périt, fut si complètement défait, que 4,000 hommes de son armée y trouvèrent la mort, et qu'ua plus grand nombre encore y furent faits prisonniers. Tégéo fut aussitôt reprise par les Achéens, et la Laconie ravagée jusqu'aux portes de sa capitale *.

Celte brillante victoire répandit du coup dans tout le Péloponnèse la terreur du nom de Philopœmen et de l'armée achéenne, et il élait naturel que ce formidable relèvement des Achéens profilât aussi beaucoup au roi Philippe (cf. p. 39). Dans ces circonstances, les Éloliens aussi, qui à la lin sc*> voyaient réduits à leurs propres forces, se fatiguèrent enfin de la guerre. Les tentatives d'intervention qu'avaient faites dans^ les premières années de cette guerre d'abord (209) les envoyés de l'Egypte, de Rhodes, de Chios et d'Athènes, puis (208) l'Egypte et Rhodes, avaient échoué. Bien que plus d'un Étolien pensât sans doute, comme les médiateurs, que cette guerre atroce dans laquelle des Etats grecs s'entre-déchiraient avec une rage barbare ne servirait en définitive que les intérêts des Romains, que la Grèce, sans en excepter l'Ltolie, deviendrait enfin la proie de Rome, le vaillant peuple étolien était, par l'odieux traité de 211, trop fortement enchaîné à Rome pour pouvoir facilement s'entendre avec ses adversaires. Un des Etals médiateurs de 209, Athènes, avait ensuite luimême passé aux Romains *, dont les Athéniens ne cessèrent depuis lors d'être les alliés ^ Mais maintenant que les Eto-

I) ScHORN, p. 20. Keil, [oc, cU, Freeman, p. 597. ^') Cf. Liv., XXIX, 12.

5) On sait qu Alhènes avait (p. 24) noué, dès 228, d'étroits rapports d'aïuitié avec Rome; et c'est peul-èlre alors déjà, plutôt que dans les guerres

INTRODUCTION 4o

'ions se voyaient presque abandonnés par les Romains, ils ^^ hésitèrent plus à céder aux remonlrances des médiateurs '^Egyple et Rhodes, Byzance, Chios et Milylèno) instamment 'Renouvelées depuis 206; ils cessèrent de tenir compte do ''article du traité conclu avec Rome qui leur interdisait de Hîgner une paix particulière, et ils concluront (203), malgré lous les efforts des Romains, avec Philippe nne paix (probablement basée sur le statu quo) dont les conditions ne leur t>taient pas, il est vrai, bien favorables'. Les suites de celle ^îuerre désastreuse furent très importantes pour les dillérentes puissances grecques. La situation des Étoliens était évidemment la plus fâcheuse. Dans cette longue et malheureuse priierre, ils avaient perdu une partie de leur territoire ; bien plus, par suite des efforts considérables et en définitive complètement inutiles qu'il avait faits, ce peuple vaillant et notamment ses chefs s'étaient de plus en plus endettés; il s'en était suivi aussi un fâcheux ébranlement de la situation économique auquel il était d'autant plus difficile de remédier que les occupations pacifiques et lucratives des tribus grecques du Sud et de TEst, si intelligentes et d'une civilisation si avancée, étaient presque inconnues à ce peuple de rudes paysans et de bergers; il ne leur restait donc plus guère que leur ressource favorite, celle de se faire en masse soldats à l'étranger. Cette fois ils entrèrent surtout au service des Lagides. Le pire était que les Etoliens, en violant le traité conclu ave*' Rome et en refusant énergiquement de se joindre, pour continuer la guerre, au proconsul romain P. Sempronius, qui, immédiatement après laconclusiou de leur paix avec Philippe, avait débarqué près des frontières de TÉpire avec des forces

macédoniennes depuis 209 ou 201, que fut conclu entre les deux États le fœdus xquum (cf. Tacit., Annal. Il, 53. Becker-Marquardt, Rôm. AUerth.j III, p. 2i8), qui plus tard assura à Athènes une situation si avantageuse dans Tempire romain, comparée à celle des autres Grecs de « i'Achaïe ». — On ne sait à quel événement se rapporte le passage de Pausanias, I, 29, 13, s. fin ; et le prétendu secours envoyé par Athènes aux Romains dans une des guerres italiques précédentes (Pausan., I, 39, 13, init.) a sans doute la même valeur que le fœdus vetmtissimum des Lacédémoniens avec Rome, dont se réclamait Nabis (Liv.. XXXIV, 31).

«)Cf. PoLYB., XI, 4-7. AiTiAN., Macrd, :>. Liv., XXIX, 13.

considérables, s'étaient attiré la colère des Romains. Ce devait être pour eux l'origine des plus grands malheurs.

Le roi Philippe était au contraire plus puissant et plus respecté en Grèce qu'il ne l'avait jamais été ; une fois encore on attendait, semble-t-il, dans tous les pays baignés par la Méditerranée, le passage de Tarmée macédonienne en Italie ou e» Sicile pour soutenir dans leur lutte désespérée les Carthaginois qui criaient au secours* et qui, après avoir complètement perdu l'Espagne, se voyaient déjà menacés en Afrique, ou du moins pour prévenir la destruction complète de la puissance carthaginoise. Mais Philippe n'y songeait plus; soit qu'il fût trop affaibli lui-même, soit qu'alors surtout il n'osât plus se mesurer avec les terribles Romains dans leur propre pays, il désirait ardemment faire la paix avec Rome. Après quelques démonstrations contre les troupes romaines qui opéraient en Illyrie, il vit avec plaisir les Épirotes entamer des négociations avec le proconsul romain Sempronius; il était dès lors facile de conclure à Phœnike (en Chaonie), alors la capitale de la Ligue en Épire, une paix qui laissait au roi, de ses conquêtes dans riUyrie méridionale, au moins le territoire des Atintanes (autrefois romain). Ce traité de paix, qui du côté des Macédoniens devait être valable aussi pour la Bithynie, la Thessalie, rÉpire, TAcarnanie, la Béotie et les Achéens, du côté des Romains, pour les princes Pleuratos et Attale, pour Athènes et Sparte, la Messénie et TLlide (rÉtolie était complètement ignorée), fut (vers la fin de Tannée 205 ou au commencement de 204) ratifié sans retard par le Sénat et le peuple. Philippe venait lui-même de décider de son sort à venir.

Dès que Philippe se vit délivré du danger le plus pressant, son orgueil démesuré, les mauvais éléments de son caractère reprirent complètement leur fatal empire sur ses actions; pendant les quatre années qui suivirent, l'histoire de Philippe n'est autre chose que celle d'une politique qui se détruit ellemême. Si ce roi avait compris tant soit peu la politique des Romains, il devait se dire que les Romains, une fois vainqueurs des dernières résistances de la grande puissance afri-

') Liv., XXIX, A. ZoNAB., IX, 11.

LXTRODUCTIOX 17

caine, ne tarderaient pas à demander compte à la Macédoine

de son alliance avec Uannibal. Et si, induit en erreur par ses

propres succès dans la dernière guerre, il ne s'est pas imaginé,

dans son complet aveuglement, que les Romains pouvaient

bien se mesurer avec les « barbares » Carthaginois, mais non

avec les phalanges macédoniennes ; s'il ne négligea pas com-

piëlement le fait si important pour bien apprécier la conduite

Q^ililaire des Romains dans la guerre qui avait eu lieu en Grèce.

à savoir que Rome s'était tenue jusque-là sur la défensive à

''est (le TAdriatiquo, il devait mettre à profit le temps qui lui

restait encore pour se préparer le mieux possible à la défense,

^u point de vue politique et militaire; il importait avant tout

Jo faire les plus grands efforts pour entretenir et consolider les

bonnes relations récenmient formées avec les autres Étals

STT'ecs. Mais c'est précisément à cet égard que nous voyons le

'"oî ne commettre qu'une série des plus grandes fautes poli-

^icjues. Non seulement Philippe irrita inutilement les Romains*

^*ïi envoyant sous main des troupes et de l'argent à ces mêmes

^^^rthaginois qu'au moment décisif il avait abandonnés à leur

*Orl, et en permettant à ses fonctionnaires d'empiéter de noii-

^^au sur le territoire de l'Illyrie romaine : sa conduite entièn*

^ l'égard des Hellènes, sans en excepter les fidèles Achéens,

^^mblait être faite pour ébranler le plus tôt possible la con-

*^Unce qu'il s'était acquise pendant la dernière guerre.

La victoire de Mantinée, le sentiment de leur force réveillé Par le grand Philopœmen, avaient donné aux Achéens une confiance toute nouvelle en eux-mêmes ; et Philippe ne pouvait pas s'empêcher de voir que ces Péloponnésiens qui, depuis la guerre Sociale, s'étaient plies presque machinalement à ses Ordres et à ses désirs, avaient recommencé à revendiquer une plus grande part d'autonomie. C'est dans ce sens que Philopœmen était particulièrement actif. Le soin des intérêts immédiats de la Ligue acliéenne et le relèvement de cette Ligue au rang de puissance indépendante, qui pouvait bien entretenir les meilleurs rapports avec la Macédoine^ préoccupaient sans cesse cet homme d'État, et son peuple partageait de plus

•) ci Liv., XXX, 33, 26 et i2. XXXII, 33. Polyb., XVII. 1, li.

i8 INTHODUCTION

m plus ces idées, à mesure qu'on voyait combien il savait augmenter chaque année les forces lie la Li^nie.Et lorsque, stratège pr)urlasecon(lefois(peut-étreen206-20o,ou 203-204 av. J.-C.)*, il fil défiler, pendant les jeux Néméeus. ses magnifiques phalanf^cs brillamment équipées devant les Grecs assemblés pour la fêle, ceux-ci, pleins d'espoir, crurent que la patrie avait retrouvé sa liberté et sa grandeur et saluèrent de leurs cris d'enthousiasme le vaillant chef de la Ligue*. On comprend que Philippe ait vu de mauvais œil cet homme et sa politique. Mais au lieu de prendre son parti, en homme d'Etat intelligent, de la nouvelle situation des Achéens, et de s'attacher d'une manière durable, et par le moyen dune politique honorable, les confédérés dont les forces renaissantes pouvaient lui être très utiles, il n'écouta que ses mauvais instincts et essaya, en soudoyant des bandits, de se débarrasser de Pbilopœmen. Cette honteuse tentative d'assassinat échoua, et Philippe, en s'attirant, de gaieté de cœur, la haine et le mépris des confédérés, avait secondé plus que tout autre les plans de Pbilopœmen'. Nous verrons bientôt comment Philippe continua ailleurs aussi à tuer la sympathie des Hellènes pour sa cause. Quant aux Achéens. il les abandonna, en attendant, à eux-mêmes (depuis 204) et à leur lutte avec un nouvel ennemi qui venait de surgir encore en Laconie. La mort de Machanidas n'avait pas mis fin aux désordres sur les bords de TEurotas; au contraire, bientôt après la bataille de Manliuée, un certain Nabis s'empara du pouvoir dans ces contrées. Cet homme peut être rangé parmi les criminels les plus odieux qu'ait produit l'époque de ce qu'on appelle « la tyrannie nouvelle ». Mais il eut pour Sparte une importance capitale, parce que, caricature aussi vulgaire que sanguinaire et horrible du grand Cléomène, il mit fin de la fiH;on la plus brutale à l'antique oligarchie dorienne ; parce qu'il vengea de la manière la plus complète les crimes qu'avaient commis pendant des siècles les anciens Spartiates à l'égard des hilotes et des périèques, l(» mal ([u'avait fait, en dernier lieu encore, l'oligarchie cor-

') ScHOBN, p. 207. Fkeeman, p. 611. Keil, p. 'iÔO.

2) Plut., Phihp.. li. Pausan., VIIl,50, 3.

^) Plut., Vhihp. 12. Pausan. ,Vm, r>0. 4. Cf. .Justin., XXIX, 4, 8.)

rompue de ce iii* siècle avant J.-C. au roi Agis ; enlin parce qu'il termina par une république de Klephics sanguinaires Tliisloire riche en gloire et on hauts faits de cet antique Étal militaire dorien. Nous n'avons pas de détails sur roriginc de Nabis; nous ne savons pas s'il était un heureux chef de mercenaires, un hilote ou un périèque, s'il appartenait à une des classes moins privilégiées issues de c(>tte population sujette, ou enfin (ce qui est peut-être le plus probable) s'il est né Spartiate. Qu'il ait été un de ces Spartiates appauvris qui vouaient aux familles régnantes la haine la plus ardente, un descendant de Tancienne oligarchie ou peut-être même un parent de Tancienne famille des Héraclides, toujours est-il qu'il était animé d'une haine furieuse contre l'oligarchie qui avait été au pouvoir. Époux d'une femme, Apéga, digne de lui à tous égards, s'appuyant avant tout sur une forte armée de mercenaires, il balaya d'abord l'oligarchie. Après s'être débarrassé du jeune prince, de Pélops, il commença à persécuter et à dépouiller d'une façon aussi cruelle que vulgaire Toligarchie Spartiate et tous ceux qui se distinguaient par leurs richesses et leur considération personnelle. Les oligarques détestés furent assassinés en masse ou contraints de s'enfuir; on prévint la vengeance possible des fugitifs à l'aide d'assassins qui traquaient les malheureux émigrés dans toute la Grèce, tandis que les femmes et les filles des victimes et des bannis tombaient en partage aux partisans du tyran. Quant aux citoyens riches qui malgré tout osaient rester à Sparte, ils se virent exposés même plus tarda de cruels outrages, à de dures exactions et à d'horribles tortures. C'est avec les biens des oligarques proscrits, et surtout avec les grandes propriétés foncières qui avaient naguère appartenu aux familles régnantes, que Nabis dota la nouvelle bourgeoisie qu'il créa, une bourgeoisie qui n'était pas seulement composée de périèques, de Spartiates appauvris et de la masse des esclaves et des hilotes qu'il avait émancipés, mais aussi d'innombrables criminels et de scélérats de toute espèce, que Nabis attira en Laconie de toutes les parties de la Grèce et qui lui servaient à conipléter son armée et son peuple. Nabis se vanta plus tard avec une arrogance cynique de n'avoir fait, en agissant ainsi, que remctlrc

30 Introduction

en vigueur les idées des anciens Spartiates*; en effet, il avait fourni une grotesque caricature des plans du noble Cléoniëne « effectué une révolution sociale complète, et donné de la manière la plus effrayante la vie et la forme aux aspirations communistes répandues alors depuis longtemps parmi les classes inférieures du peuple grec.

Non content d'avoir édifié son gouvernement sur une base de sang et de boue, sur la lie du peuple, et de continuer à se maintenir en face de la partie plus morale et plus riche de la bourgeoisie à force de cruautés et de supplices, cet indigne successeur des illustres guerriers Spartiates, qui du reste était lui-même un soldat vaillant et résolu, songea à se mêler énergiquement des affaires du reste de la Grèce ; mais il le fit comme un chef de brigands, sans souci des intérêts politiques d*ua ordre élevé. S'appuyant sur son acropole bien fortifiée et sur les solides ouvrages de défense dont il avait fait couvrir les parties faibles de sa capitale, il espérait, avec ses farouches soldats armés de lances, se rendre terrible à tous ses voisins. Nous apprenons qu'il s'occupait aussi de la mer'; que, tout en faisant des acquisitions de territoire en Crète, il s'allia avec les audacieux corsaires crétois ; qu'avec ses propres vaisseaux il rendait très peu sûres les eaux de la Laconie, odieux imitateur du grand Polycrate, tyran de Samos, précurseur des pirates maïnotes des temps modernes. Mais, si Nabis put se livrer pendant des années et presque sans interruption à ses honteuses manœuvres sur mer, il trouva sur terre, heureusement, de courageux adversaires dans les Achéens, qu'il devait bientôt rencontrer dans le cours de ses intolérables brigandages.

En effet, Philopœmen, qui aspirait, comme Âratos l'avait fait autrefois avec succès, à être le chef suprême des confédérés, poursuivait sans cesse le but qu'Aratos déjà s'était proposé : gagner le Péloponnèse entier à la Ligue fondée par les

«) Cf. PoLYB., XIII. 6—8. XVI, 13 et Diod. (éd. C. MQiler) fragm. lib. XXV IL, c. 1 et 2. {Exccrpt. de, Virt. et Vit. p. 570); ainsi que Liv., XXXIV. 31, 32, 35. Les fioOXoi émancipés chez Polyb., XVI, 13, les servi chez Tile-Live, 1, 1, doivent être (Cf. Pausan., VIII, 51, 1 et Plut., Philop,^ c. 16) sans doute en grande partie considérés comme des hilotes.

«) Polyb., XIII, 8, 2. Liv*, XXXIV, 32 et 35 sq*

IXTRODIXTION JJi

Achéens, à laquelle, disons-le en passant, s'était réunie la ville de Mégare, longtemps séparée après s'être détachée de la Ligue étolienne à laquelle elle avait appartenu depuis la guerre de Cléoniëne * . Le but qu'il poursuivait et la haine qu*il avait vouée ^^x potentats de Sparte depuis la destruction de Mégalopolis ^^saient de lui l'adversaire naturel de l'odieux Nabis et le surveillant assidu de toutes ses entreprises. Et lorsque le tyran, ^^i déjà était en guerre avec les Achéens, franchit la frontière '^conienne (202 ou 201) et, sans souci des relations communes ^Vec Rome et les Étoliens, se jeta sur Messène en conquérant, '^ prit et assiéga Ithome avec ses soldats, Philopœmen intervint en sauveur. L'occasion lui paraissait extrêmement favo- ^^le pour rétablir des rapports d'amitié avec les Messéniens, ^ui depuis longtemps n'en avaient plus eu avec les Achéens. Comme Lysippe, alors chef de la Ligue achéenne, ne partageait pas ses vues, le brave général, qui à aucun prix ne voulait voir, sans s'y opposer, les nouveaux empiétements de Sparte en Messénie, rassembla lui-même une troupe de volontaires, marcha avec eux sur Messène et décida les Spartiates à la retraite au seul bruit de son approche \ Et lorsque ensuite (201 à 200 avant J.*C.^) il fut stratège pour la troisième fois, il réussit, dans une campagne très habilement commencée, à infliger aux troupes lacédémoniennes une terrible défaite près de la forêt de Scotitas au pied du Parnon (sur la frontière de Tégée, d'Argolide et de Laconie)\ 11 est vrai que cela ne terminait pas la guerre entre Sparte et les Achéens ; mais dès lors ces luttes partielles se confondent avec des événements bien plus importants, à savoir avec la guerre qui recommença entre Rome et la Macédoine et qui, cette fois, devait avoir pour le monde de si graves conséquences.

Le roi Philippe, après avoir renoncé à prendre part plus longtemps àla guerre punique, avait résolu de se dédommager ailleurs du mince profit que lui avait valu la guerre avec les Ro-

•) Cf. SCHORN, op. «t., p. 208.

») Plut., Philop., 12. Pausan., IV, 29, 4. Xlll, 50, 5; cf. Polyb** XVI, 13, 3.

») ScHORN, p. 209, Keil, p 460. Nisse.n, p. 137. 284.

*) PoLYB*, XVI, 36,37. Cf. QvMws,Peloponnesos. Vol. II, p. 262.

mains. Le roi d'Egypte Plolémée IV Philopator était mort en 20o; son successeur Plolémée V Épiphane était un enfant. Or, contre ce di*rnicr s'allièrent (en 203 ou 202 avant J.-C.) le Séleucide Antiochos, dit le Grand, et le roi Philippe, dans le but de détruire la monarchie des Lagides. Antiochos espérait notamment étendre son empire sur le continent asiatique et africain, tandis que Philippe voulait s'emparer des possessions égyptiennes sur les îles et les côtes de la mer Egée ainsi que de Cyrène. C'était là une entreprise aussi honteuse qu'inipolilique, par laquelle Philippe s'attira une foule de nouveaux ennemis et jeta des alliés très utiles entre les bras des Romains, sur lesquels y depuis longtemps d'ailleurs, étaient fixés les regards des souverains et des partis de l'Orient. D'autant plus que, dans ses nouvelles entreprises, il commettait audacieusement^ soit personnellement, soitpar ses amiraux scélérats, le Tarentin Iléraclide et le forban étolien Dicéarque, les crimes les plus odieux, en lésant partout, avec une insolence despotique, les intérêts et les droits d*autrui. Au début, il est vrai, son succès fut complet, parce que les Égyptiens, occupés en Syrie, ne pouvaient pas s'opposera lui. Diréarque put donc, sans trouver de résistance, conquérir les Cyclades (égyptiennes)* ; quant à Philippe, qui convoitait surtout les florissantes villes grecques des cAtes occidentales de TAsie-Mineure, en partie complètement libres, en partie dépendantes de l'Égj'pte, qui les gouvernait avec douceur, il comment^a (201 av. J.-C.)* par s'emparer des villes deLysimachia (dans la Chersonnèse de Thrace), qui était alors l'alliée des Etoliens', et de Périnlhe, qui se trouvait sous la protection de Byzance*. Par là, Philippe se brouilla sans raison aucune avec les Étoliens et avec les puissants Byzantins. 11 fit plus : dans l'intérêt de son allié, le roi Prusias de Bithynie, il chassa les garnisons étoliennes des villes de Chalcédoine et de Cios, situées sur le territoire bithynienet également alliées

^) Theoorit., 17, 90. Appian., Maccd., 3. Polyb , XVIII» 37, 8. Liv., XXXI, \î>.

'j D'après Mommsen, Rœm. Gesch,, vol. I, p. 704. 3) Polyb ,XV/23,8 sqq.,XVI[, 3, 11. Liv., XXXII, 33 sqq. *) Polyb., XVIf, 2, 4. XVIII, 27, i. Liv., XXXII, 33. XXXIII, 30.

INTRODLXTION 53

des Étoliens; il fit en outre, malgré Tintercession d'autres villes, surtout des Rliodicns, complètement piller la malheureuse Cios et vendre tous les habitants comme esclaves*. On traita les Thasiens avec la même cruauté, en allant cette fois jusqu'à violer la capitulation '.

De telles horreurs produisirent partout dans les pays helléniques une profonde indignation. On fit plus. Sous l'impression de cette conduite des Macédoniens, qui menaçaient gravement non seulement la liberté, mais même les racines de Texistence des villes prospères et commerçantes du bord occidental du monde hellénistiquo, les Élats de deuxième rang les plus entreprenants de la mer Egée formèrent sans tarder une coalition pour s'opposer à temps aux excès de Philippe. Il est vrai que les Étoliens, épuisés par la dernière guerre et bien affaiblis, et dont un grand nombre étaient probablement allés en Egypte avec Scopaspoury servir en qualité de mercenaires, se tinrent tranquilles en attendant. Les énergiques Rhodiens, au contraire, qui, pas plus qu'Attale, ne pouvaient contempler tranquillement l'anéantissement des cités grecques et le démembrement de Tempire des Lagides, contre lesquels Philippe avait en outre, déjà auparavant, excité les corsaires orétois, que le roi, entre autres crimes, avait trompés avec un cynisme révoltant lors de leur intercession en faveur de Cios', les Rhodiens, complètement désabusés sur le compte de Philippe, renoncèrent à la neutralité si longtemps observée et mirent tout en mouvement pour sauver les villes d'Asie-Mineure. Avec Byzance, Chios et Attale de Pergame, ils rassemblèrent une forte flotte avec laquelle leur excellent amiral Théophilisi:os livra aux escadres macédoniennes, qui déjà avaient pris Samos aux Égyptiens et menaçaient Chios, une bataille navale meurtrière dans le voisinage de cette île. Les alliés remportèrent une brillante victoire, trop chèrement achetée par la mort de l'énergique Théophiliscos. Car dès lors l'activité des alliés fut comme paralysée; Philippe put reprendre rapidement des

») PoLYB., XV, 21-33. XVII, 3, il. Liv., XXXII, 33. «) PoLYB., XV, 24, 1 sqq. Liv., XXXIII, 30.

3) PoLYB., XIII, 3-5. XV, 22, 5; 23, 1 sqq. Diodor., fr. lib. XXVIII, l (Eœc. de Virt. et VU., p. 572). Poly.c.n., V, 17, 2,

forces. Une victoire remportée près de l'île de Ladé sur lafloUe rhodienne, alors séparée de ses alliés, lui ouvrit les portes de Chios et de Milet; les troupes de terre macédoniennes se répandirent alors, au milieu d'affreux ravages, dans le royaume de Pergame, et Philippe put étendre ses conquêtes dans la partie égyptienne de la Carie et sur le continent rhodien(PéraBa), c'està-dire sur la côte méridionale de la Carie*. Pendant ce temps, les Rhodiens renforcèrent leur flotte, se réunirent aux vaisseaux de guerre de Porgame, et arrivèrent ainsi à être si bien les maîtres dans la mer Egée que Philippe fut en grand danger de se voir couper la retraite en Macédoine et d'être forcé de passer Thiver en Carie ; c'était d'autant plus grave qu'il était fortement menacé d'une guerre avec les Romains. Dans ces circonstances, le roi se hâta de quitter l'Asie-Mineure ; laissant un petit détachement sur le théâtre de la guerre, il hâta son départ et, après avoir habilement trompé les commandants des flottes ennemies, il fut assez heureux pour atteindre encore avant la fin de l'hiver de l'année 200 avant J.-C. ses possessions européennes.

Sans contredit, les rapports des Romains avec TOrient s'étaient développés en attendant d'une façon fort inquiétante pour Philippe. Au printemps de 201 avant J.-C, les Romains avaient conclu une paix définitive avec Carthage : la lutte gigantesque contre Hannibal était terminée, Carthage réduite au rang d'un État commerçant de peu d'étendue, Rome par contre devenue une puissance colossale. Or, l'histoire de tous les temps nous apprend qu'il est dans la nature de toute puissance

«) PoLYB., XV, 23, G. XVI, M2. XVII, 2. Appian., Maced,,3. Lmod., fr. iib. XWIIl, 5. (Exe. de Vitt. et VU., p. 573). Plut., De mul. virt. 3. — La nature fragmentaire des détails qui nous ont été conservés sur ces événements en rend le groupement difficile et a produit des opinions contradictoires chez les modernes. Nous avons suivi surtout Schorn, op. cU.^ p. 219 et suiv. ; v. aussi Pauly, Realencyclopxdie ^yoU V, p. 1484; Wkis- SENBORN adLiv, XXXI, 14. Vol. VII, p. 26, et notamment MonysBN, Rœm. Gesch, Vol. I, p. 705 et suiv., qui toutefois place la dévastation du royaume de Pergame avant la bataille navale de Chios, (V. aussi Nissen, p. 121). Par contre, cf. Meier, Pergamenisches Rcich, dans VAltgemeîne Eneykiop. d'ERscH-GRUBER, III» scct., vol. XVI, p. 363, et Prter, Rœm.Ge8ch.,2* éd. (1865), vol. I, p. 429, qui placent la bataille de Ladé avant les autres événements, notamment avant Tattaque de Pergame et la bataille de Chlos.

INTRODICTION 5S

politique fortement constituée de tâcher de s*accroitre après chaque succès, jusqu'à ce que cet accroissement soit arrêté dans des limites déterminées par d'invincibles obstacles extérieurs ou une sagesse politique supérieure ; c'est surtout à mesure que les intérêts politiques se développent et deviennent plus délicats, et les rapports entre les nations plus fréquents, que les pouvoirs dirigeants des grandes puissances douées de vigueur et entourées d'un grand nombre de voisins* se trouvent peu à peu dans une situation telle qu'aucun événement important ne peut avoir lieu au delà des frontières ni aucune modification de la puissance relative des États voisins sans qu'ils en soient affectés. Si on réfléchit à cela, si l'on se rappelle en même temps la tendance instinctive à la dominalion universelle particulière à tous les grands empires do l'antiquité, la ligne de conduite que suivirent dès lors les Romains ne paraîtra pas étrange. On avait pu pivvoir que les Romains, après la destruction de la puissance carthaginoise, cultiveraient avec plus de zèle et augmenteraient encore les relations déjà commencées avec le monde oriental, et qu'ils se vengeraient notamment de la Macédoine. Sans doute, il n'est pas très probable que le Sénat, pour ne pas parler du peuple, vu le terrible épuisement de l'Italie, le plus triste héritage que la guerre punique ait laissé aux Romains, ait éprouvé un bien vif désir de se jeter immédiatement sur la péninsule hellénique. Ce fut en réalité Philippe lui-même qui, par sa guerre d'Asie, s'attira cette fois les Romains sur les bras, plus tôt qu'ils ne l'eussent voulu eux-mêmes.

Les attaques de Philippe contre les villes étolicnnes et égyptiennes de la mer Égéo avaient bientôt amené à Rome, pour y exposer hautement leurs griefs, des ambassadeurs étoliens et égyptiens*; les Rhodiens aussi (depuis cent ans amis des Romains) et Attale avaient été bientôt obligés d'implorer le secours de Rome*. Les Étoliens, il est vrai, avaient été assez froidement reçus ; et Attale qui, grâce à ses relations étroites avec Rome, semblait avoir des droits tout spéciaux à sa pro-

0 Cf. Justin., XXX, 2. Liv., XXXI, 29. Appian , Maced,, 3. «) Cf. PoLYB., XVI, 24. 3. Lu., XXXI, 2. Jlstin., XXX, 3: cf. Appian., loc» cit.

ieclion, ne pouvait guère, « parce qu il avait été cette fois positivement Tagresseur* », faire valoir en sa faveur la clause du traité de paix de 203, en vertu de laquelle Philippe ne devait pas léser dans leurs intérêts les amis de Rome, ni les Romains les amis de Philippe*. Malgré cela le Sénat, qui n'avait aucun intérêt à permettre que Philippe dépouillât l'Egypte et détruisit ou engloutit les petits États ou les États moyens de la mer Egée, qui, du reste, avait récemment adressé de sérieuses remçntrances à Philippe à propos des empiétements des Macédoniens en Illyrie^, était assez disposé à entreprendre une guerre qui devait évidemment assurer au vainqueur la suprématie dans les parties occidentales du monde gréco-hellénique. Il s'agissait maintenant de mettre Philippe directement dans son tort vis-à-vis de Rome; l'occasion s'en présenta bientôt en Grèce, même sans qu'on eût besoin de la chercher. En effet, les Athéniens, qui semblent avoir eu déjà d'autres démêlés avec Philippe, avaient (en septembre de l'année 201)| animés d'un grossier fanatisme, tué deux jeunes gens du pays des Acarnaniens si intimement unis à Philippe, parce que, sans la moindre mauvaise intention du reste, ils étaient entrés avec le peuple dans le temple de Démêter pendant la célébration des mystères d'Eleusis*. Les Acarnaniens, profondément indignés, auxquels Athènes refusait probablement la satisfaction demandée, se plaignirent amèrement de ce crime auprès de Philippe, et obtinrent du roi la permission de mettre à feu et à sang le territoire athénien, conjointement avec des auxiliaires macédoniens \ Là-dessus, les Athéniens, qui, en même temps, demandèrent du secours aux Rhodiens, à Pergame et à l'Egypte, se plaignirent à Rome ; et ces plaintes d'une ville alliée, à propos d'une agression commencée par les troupes de Philippe, ne furent pas, naturellement, décisives pour le Sénat, mais lui fournirent un prétexte commode pour motiver plus tard sa déclaration de guerre \ Il s'agissait maintenant de préparer la

*) Appian., Maced.y 2.

*) MoMMSEX, op, cit., p. 097. 709.

3) Liv., XXX, 42.

') Liv., XXXI, 14.

^) Liv., ihid.

«) Pausan., I, 36, 4. Liv., XXXI, {, 9. Polvb., XVI, 25, 1. AppiA«.,3.

lierre par la diplomatie, un art que les Romains, depuis cette poque et surtout pendant leurs luttes contre les États de TOent, ont développé avec une effrayante profondeur. On comlença par poster dans l'Adriatique une flotte romaine qui servit 3 point d'appui à tous les adversaires de Philippe sur la fronbre occidentale de la Macédoine ' ; dans ces contrées, les l^ents romains paraissent avoir préparé le terrain avec un zèle ut particulier. Déjà une ambassade romaine était en route >urrOrîent, pour travailler partout en Grèce contre Philippe, >ur veiller aux intérêts de Rome en Egypte, sonder les inniions du roi Antiochos et notamment pourdonner des torts

Philippe au point de vue de la diplomatie*. Une nouvelle nbassade des Athéniens, qui se trouvaient serrés de près', fut içue à Rome — les consuls pour l'année 200 avant J.-C. velient d'entrer en fonctions le 15 mars — de façon à faire )mprendre à tout le monde que la guerre allait ouvertement ^later sous peu \

Cependant la guerre ne tarda pas à recommencer dans la ler Egée. Les Rhodiens et le roi Attale, après le retour de hilippe de la Carie, étaient venus avec leurs flottes dans les LUX de TAtlique, et c*est alors que les Athéniens, sûrs de ippui des Romains, se décidèrent à déclarer officiellement la lerre à Philippe *. Les Rhodiens se tournèrent ensuite contre s Cyclades, qu'ils arrachèrent sans peine aux Macédoniens, à exception d'Andros, de Paros et de Cythnos, où Philippe rail mis de fortes garnisons*. Mais ils se contentèrent, en tendant le secours des Romains , d'observer l'ennemi et îrmirent à leur énergique adversaire de remporter de sanants trophées. En effet, Philippe, qui, depuis le printemps de innée 200, s^attendait, à n'en pas douter^ à voir éclater les

») Liv., XXXI, 3.

«) Cf. Liv., XXXI, 2, 18; Polyb., XVI, 25. 27. 34. Justin., 30, 3; 31, 1.

^) Les ambassadeurs romains avaient, il est vrai, persuadé au général ma-

(doiiien Nicanor, qui se trouvait en Attique, d'opérer sa retraite; bientôt

irès cependant, et notamment après la déclaration de guerrt^ des Athéniens

Philippe (V. aussi ci -après), les choses reprirent pour Athènes une tour-

ire menaçante.

♦) Liv., XXXI, 5. Cf. Pals., 1, 36, 4.

^) Liv., XXXI, 14 sqq. Polyb., XVI, 25 sqq.

•) Liv., XXXI, 15.

hostilités avec les Romains — déjà les ambassadeurs romains nommés plus haut avaient fait part à son général Nicanor, qu'ils trouvèrent devant Athènes (p. 57, 3), de la ferme détermination du Sénat — se hâta de couvrir ses derrières dans la mesure de ses forces en faisant énergiquement la guerre. Le général macédonien Philoclès fut envoyé en Attique avec un détachement de force moyenne*. Philippe lui-même se jeta avec sa flotte et son armée de terre sur les villes grecques de la côte entre Maronée en Thrace et THellespont, la plupart placées sous la suzeraineté de TÉgypte, pour opposer par leur conquête les plus grands obstacles possibles à un débarquement sur ses derrières des Romains, des Rhodiens et des Per« gaméniens réunis. Après une série de succès, il attaqua enfin la forle Abydos, dont la possession devait lui assurer le passage de FHellespont et la libre communication avec ses alliés asiatiques, Prusias et Antiochos. Pendant que la résistance admirable des habitants d'Abydos forçait Philippe à prolonger péniblement le siège, il vit enfin paraître dans son camp un des ambassadeurs romains envoyés en Orient (dans Tété de Tannée 200), M. /£miliusLépidus,qui lui exposa, dans un langage des plus audacieux, les prétentions de Rome : il devait renoncer à toute agression contre les Etats grecs et TÉgjrpte, rendre les terres enlevées aux Lagides et reconnaître un tribunal comme arbitre entre lui et Rhodes et Pergame qu'il avait injustement traitées*. Bien qu'il fût profondément irrité, ce monarque passionné ne se décida pas à déclarer ouvertement la guerre ; il se contenta d'une réponse fière et menaçante^, et continua à assiéger Abydos. Naturellement, il n'évita pas pour cela la guerre avec les Romains; car précisément en ce moment les centuries venaient d'agréer à Rome, après une longue résistance des tribuns et du peuple, la déclaration de guerre, qui prit surtout pour prétexte le difi*érond entre Philippe et les Athéniens et le prétendu danger d'un débarquement des Macédoniens en Italie*. Et lorsque Philippe, après avoir enfin

») Liv., XXXÎ, 16.

«) Cf. Liv.. XXXI, 18. Polyb., XVI, 27 et 34; cf. Appian., Maced, 3.

») Liv., XXXI, 18. Polyb., XVI, 34.

M Cf. Liv., XXXI, 8.

pris Abydos au milieu de scènes atroces dont Attale et les Hhodiens avaient été à Ténédos les timides spectateurs, s'en retourna en Macédoine vers la fin de Vautomne 200, il reçut pendant sa marche la nouvelle que le consul P. Sulpicius Galba avait passé l'Adriatique ; Tarmée de terre romaine avait yvis en attendant ses quartiers d'hiver à Apollonio ; la flotte 4ivait pris position près de Corcyre*.

On venait donc de commencer une guerre qui devait exercer une influence si décisive sur l'avenir de Rome et sa situation dans le monde, sur le sort des États de TOrient, et tout particulièrement sur celui des États grecs situés entre la mer Ionienne et la mer Égéc. Même à présent, nous ne raconterons pas en détail les péripéties de la lutte ; cette fois encore, il suffira de mettre en lumière les traits caractéristiques de cette guerre et les événements les plus importants pour les États grecs qui en ressentirent les effets. Ce qui nous frappe tout d'abord, c'est l'économie bien connue des Romains dans l'emploi de leurs forces, particulièrement motivée cette fois par le profond épuisement de l'Italie. Cette guerre, entreprise pourtant avec la ferme résolution de détruire la puissance macédonienne, les Romains la commencèrent (abstraction faite de la flotte) avec des forces à peine supérieures à deux légions; ce n*est que dans les années suivantes que cette armée eut des renforts considérables. C*est que les Romains comptaient, comme dans la dernière guerre^ sur l'appui énergique des peuples de la péninsule gréco-illyrienne même ; et, pour s'assurer ces subsides aussi abondants que possible, ils représentèrent, en rusés diplomates et en tenant habilement compte des circonstances où se trouvait la^Grèce et des passions dominantes des Hellènes, la guerre nouvelle comme ayant été entreprise pour délivrer la Grèce du joug macédonien •. C'est ainsi que pendant toute cette guerre la diplomatie des Romains agit de concert avec leurs armes; les combats qui ont lieu sur ce terrain contre la politique macédonienne ne sont ni moins intéressants, ni moins compliqués que les batailles elles-

') Liv., XXXI, 18. 22.

«) Cf. avant tout Polyb,, XVI, 27, et tout le développement ultérieur dans le texte môme.

60 iNTRoorrrriox

mêmes, et les derniers grands succès des Romains sont préparés en grande partie par leur habile politique.

Cependant, au début de la guerre, de tous les anciens alliés des Romains en Grèce, les Athéniens seuls sedécidèrent d'abord à combattre Philippe (le féroce Nabis soutenait une lutte meurtrière contre les Achéens) ; los Ëtolicns et les peuples qui se réglaient sur eux se tenaient tranquilles en attendant parce que les relations avec Rome continuaient à être tendues (p. 45 et suiv.) et, que Tirritation récente des Étoliens contre Philippe était encore contrebalancée par le souvenir fâcheux de la dernière guerre. Les Barbares du Nord attendaient, eux aussi, les premiers succès des Romains. Dans ces circonstances, Philippe, qui croyait pouvoir compter sur la neutralité durable des Étoliens et des Dardaniens, et qui, en somme, dans la dernière guerre ne s'était que peu ressenti directement de la puissance formidable des Romains, ne crut pas, malgré les difficultés de sa position, devoir considérer sa situation comme sérieusement compromise. Il devait bientôt reconnaître son erreur. En effet, le consul Sulpicius, bientôt après son arrivée sur les frontières de rÉpire, avait fait partir pour le Pirée une partie de sa flotte pour protéger les Athéniens serrés de près sur mer et sur terre et pour s'opposer, avec le secours des Rhodiens, aux brigandages des garnisons macédoniennes de Corinlhe et de TEubée, ainsi qu'aux excès des corsaires macédoniens de Chalcis. Sur ces entrefaites, le commandant de cette escadre, Gains Claudius Cento, apprit que la ville de Chalcis, la grande place d'armes de Philippe en Eubce, était très mal gardée. Il eut donc l'audace de risquer un coup de main, surprit Chalcis, détruisit au milieu d'un affreux carnage les magasins et l'arsenal de Philippe, et réduisit en cendres une grande partie de la ville pour s'en retourner ensuite rapidement au Pirée. Lorsque Philippe, qui se trouvait alors à Démétrias en Thessalie, apprit cette fâcheuse nouvelle, il pénétra avec une forte armée en Attique pour tenter de se venger en surprenant Athènes; mais ce fut en vain. Ayant échoué dans son attaque contre cette ville, cet homme violent détruisit dans sa colère de la façon la plus brutale le Cynosarge, le Lycée et d'autres sanctuaires près d'Athènes, sans même respecter les monuments funéraires-

Une tentative dirigée contre Eleusis ayant également échoué, il se rendit dans le Péloponnèse pour décider au moins les ^Ichéens, sur lesquels il comptait toujours avec certitude, à prendre part à la guerre contre Rome*.

Les Achéens se trouvaient alors dans une situation bien difficile; leur vaillant chefPhilopœmcu n'avait pas pu, malgré tous ses mérites, arriver à une position aussi influente que Tavait été celle d'Aratos; la raison en était évidemment dans la situation particulière qu'il s'était faite comme hommede parti. Comme Philopœmen était tout à fait « l'homme du peuple », il était convaincu •, on peut bien l'admettre, que le but qu'il poursuivait, lui et ses amis, l'aff'ranchissement du joug macédonien, ne pouvait être atteint complètement et d'une manière durable que si l'on parvenait à utiliser toutes les forces encore existantes des villes et des tribus qui faisaient partie de la Ligue achéende, en d'autres termes, si on accordait un plus libre espace aux éléments vraiment démocratiques de la confédération en intéressant sérieusement à la Ligue les masses pauvres, non seulement au point de vue militaire, mais au point de vue politique. 11 est vrai que la Ligue vantait depuis longtemps sa constitution démocratique ; mais, selon toute apparence, cette démocratie achéenne était très modérée; c'est surtout en ce qui concerne les institutions générales de la Ligue a ue la participation des masses aux afl'aires publiques était réduite, du moins en fait, à bien peu de chose : les familles riches avaient une prépondérance qui donnait à la confédération une couleur plutôt timocratique ^. C'est sur cette timocratie que s'était surtout appuyé Aratos, et l'antipathie des basses classes pour les « riches » avait, on le sait, provoqué, pendant laguerre de Cléomène, une sympathie dangereuse des éléments « démocratiques » de la confédération pour le roi de Sparte vanté comme ami du peuple (cfJiAoç). Philopœmen résolut de tenter une réforme : malheureusement

«) Liv., XXXI, 14. 22-25. Zoxar., IX, 15. Diod., fr. lib. XXVIII, 7. (Ejrc. de FiW., p. 573).

•) Cf. NiTzscH, Polybius, p. 18.

») Comp. Droxseh^ Histoire de VHdlénisin:,ll\, p. 490 sqq, trad. Bouché- Leclercq; voy. aussi Frbeman, op, cit„ p. 254-276. 294.

62 întrodLxtion

nous n*aYons plus que de vagues indications sur les efforts qu'il tenta dans ce sens. Ce qui parait certain, c'est que le vieux général ne songea pas à opérer une révolution sociale, entreprise dangereuse et pleine de hasards, mais qu'il avait formé le projet de réconcilier jusqu'à un certain point les masses avec leur position par des réformes d'une nature purement politique et de leur inspirer par ce moyen un plus vif intérêt pour les affaires publiques. Ces efforts lui attirèrent l'inimitié de la plupart des adhérents du parti timocratîque ou aristocratique ; et, cette opposition, il la retrouva sur le domaine \ie la politique étrangère dès qu'on vit se dessiner plus nettement sou plan de soustraire de plus en plus la confédération à riniluence macédonienne; car c'était précisément dans les rangs du parti timocratique que la Macédoine, depuis la guerre de Cléomène, comptait le plus de partisans. Il parait * toutefois que Philopœmen avait encore réussi en 200 (avant la fin de sa troisième stratégie) à maintenir la Ligue dans une stricte neutralité en empêchant Talliance plus étroite avec la Macédoine, que Philippe désirait beaucoup au moment où allait éclater la guerre contre les Romains. Mais lorsque, à ce qu'il parait, il essaya de se faire réétire stratège pour Tannée 200-199 (on peut bien admettre que ce fut pour diriger la confédération d'une main ferme et dans le sens de sa politique à travers les temps difficiles qm s'annonçaient), il éprouva un pénible échec : le parti adverse réussit, lors de l'élection du nouveau stratège, à faire nommer chef de la Ligue pour l'année 199 Cycliadas, qui passait alors pour être un des plus dévoués partisans du roi de Macédoine *. Philopœmen se laissa entraîner alors à commettre une des plus mauvaises actions de sa vie. On nous apprend* qu'il avait pris

^ j C esl à peu près toul ce que nous pouvons emprunter au passage de Justin XXIX, 4* fin. (c. Polyb. XL, 8, 6.), qui d'ailieure n*e8t pas exempt d^erreurs. On croira difficilement un auteur comme Justin disant que Philopœmen s*est efforcé de f^gner les Âchéens à ralliance romaine. Toute la conduite ultérieure de Philopœmen ne permet pas d*admettre que le vaillant général ait eu Tidée dangereuse d^attirer les Romains en Grèce pour dèli-» vrer avec leur secours les Hellènes du joug macédonien.

«) Liv.,XXXI, 25. s. fin.

») Plut., Philop., 'X Pausan., VIII, 49, 2.

Introduction éS

pour modèle le grand Ëpaminondas; et, en eiret, a ue considérer que son aclivité politique et militaire, sa capacité comme ^^^clicien, son désintéressement, la simplicité de sa vie privée ^^fin, et son noble mépris des richesses, il n'avait point à '^^douter la comparaison avec l'illustre Béotien; par contre, il ^^ savait pas, comme lui, maîtriser noblement ses passions et ^^ dévouer complètement au bien public. Prompt à s'emporter, Soldat rude et sans détours, d'humeur querelleuse et prétendant avoir toujours raison, il était capable de se meltre dans Une violente colère lorsqu'il voyait échouer ses plans concertiant les affaires intérieures et ne se dominait pas assez pour Continuer à servir l'État lorsque les adversaires de son parti et de sa politique étaient au pouvoir. Et c'est ainsi qu'après l*élection de Cycliadas, il ne craignit pas — en face de complications menaçantes, dans un temps où la Ligue devait regretter l'absence de son grand général autant qu'elle l'avait jamais fait pendant la guerre de Cléomène — de tourner le dos à sa patrie et de s'en aller, en véritable condottiere arcadien, passer plusieurs années en Crète, où de nouveaux troubles avaient éclaté, pour secourir les Gortyniens contre leurs ennemis ^ Son départ du Péloponnèse enleva immédiatement une grande pjirlie de leur assurance aux Achéens, dont les forces noux^elles provenaient encore surtout de la confiance illimitée que leur inspirait le commandement de Philopœmen. Cycliadas n'était pas homme à remplacer son prédécesseur sur les champs de bataille ; Nabis ne tarda donc pas à recommencer la guerre (p. 51) et à causer les plus grands ennuis aux confédérés*.

Ce fut sur cette situation fâcheuse des Achéens que Philippe fonda son principal espoir. Les Achéens avaient jusque-là ré- »sté aux incitations de Rome^; ils avaient même tenté depuis la prise d'Abydos, sans succès, il est \Tai, de rétablir la paix «ntre Philippe et les Rhodiens *. Or, lorsque le roi, vers la fin de Tannée 200 ou au commencement de l'année 199 av. J.-C, cirriva de TAttique dans le Péloponnèse, il trouva les confé-

») Pausan., VIII, 50, 5. Plut.. PAi/op., 13* «) Liv., XXXI, 25. Cf. Plut., ihxd.

') Cf. PoLYB., XVI, 27, 4.

64 INTRODtXTlON

dérés réunis eu une assemblée générale extraordinaire convoquée à Argos à propos de la guerre contre Nabis. Il leur promit donc d'entreprendre avec toutes ses forces la guerre contre les Spartiates ; par contre, l'élite des forces achéennes devait être mise en garnison à Corinthe, à Ghalcis et à Orées. Pour la première fois, dans cette guerre, les Achéens curent donc à prendre une grave décision. Accepter les propositions de Philippe, c'était, on le sentait bien, se livrer complètement à lui ; c'était prendre parti ouvertement contre Rome. Or, depuis sept ans et grâce aux efforts de Philopœmen, on s'était affranchi de plus en plus de l'influence macédonienne; et Philippe, par toute son attitude, par sa conduite à l'égard d'Aratos et de Philopœmen, de Messène, de Rhodes, de Cios, de Thasos et d'Abydos, avait tué presque entièrement dans le Péloponnèse aussi la sympathie qu'on avait eue pour lui. C'était une résolution d'une portée immense pour la Grèce, divisée par la faute de Philippe, que d'entreprendre la lutte contre la puissance formidable de Rome en s'inspirani uniquement des calculs d'une saine politique et au nom du monde hellénique; et cela, sans un général auquel on put se lier, et conjointement avec et pour un prince qui n'inspirait plus aucune confiance. Aussi les Achéens, y compris Cycli^das, ne s'élevèrent-ils pas jusqu'à une pareille résolution : ils résolurent de garder vis-à-vis de Philippe une bienveillante, mais stricte neutralité. Les propositions de la Macédoine furent écartées sous prétexte d'obstacles ^constitutionnels. Quant à Philippe, qui n'avait réussi qu'à attirer à lui une troupe de volontaires achéens, il quitta en colère le Péloponnèse et se retira en Attique où, après plusieurs attaques infructueuses sur Eleusis, Athènes et le Pirée, il calma ses fureurs en ravageant la contrée avec une l)arbarie inouïe (il alla jusqu'à faire briser les statues renversées et les pierres des temples qu'il avait détruits) *.

Philippe se vit donc trompé dans son espoir d'être secouru par les Achéens ; ses espérances relatives à la neutralité des Dardaniens et des Étoliens ne se réalisèrent pas davantage.

*) Liv., XXXI, 25. 26.

Dès que (dans Thiver de 200 à 199 av. J.-C.)^L. Apustius, légat du consul Sulpicius, qui, du camp romain sur les bords de TApsos (entre Dyrrachium et ApoUonia), s'était avancé vers la frontière macédonienne, eut remporté un premier succès sans importance, non seulement le prince illyrien Plcuratos embrassa ouvertement le parti des Romains, on vit encore le roi des Dardaniens Balo, et même Amynandre, prince des Athamanes (une tribu épirote sur le territoire de TAchéloos supérieur* qui ne faisait point partie de la ligue des autres Épirotes), se joindre à la grande puissance de l'Occident*. Les Étoliens résistèrent un peu plus longtemps. Dans leur assemblée à Naupacte, l'ambassadeur romain L. Furius Purpureo et les envoyés des Athéniens déployèrent toute leur éloquence en face des agents macédoniens ; mais le chef de la ligue étolienne, Damocritos (gagné, selon les Romains, par For macédonien) sut, en attendant, empêcher un vote décisif. Le souvenir de l'attitude des Romains pendant la dernière guerre semblait inviter les Étoliens à attendre les événements avant de prendre un parti et à ne pas s'exposer encore en première ligne aux attaques de la Macédoine. Ce ne fut qu'après quelques nouveaux succès des Romains au printemps de Tannée 199, notamment après une heureuse rencontre de cavalerie prèsd'Ottolobos, que, sur l'avis du même Damocritos, le peuple étolien, auquel il paraissait sans doute dangereux de se brouiller complètement avec les Romains victorieux en persévérant dans sa neutralité, prit rang de nouveau parmi les ennemis de Philippe. Les Étoliens, de concert avec les Athamanes, commencèrent alors (bien que pendant ce même été, malgré les temps difficiles, des milliers de jeunes gens se laissassent enrôler pour TLgypte par Scopas), avec leur violence habituelle et leur rage de destruction, la lutte contre la Macédoine \ L'Élide, et selon toute apparence aussi la Messénie, imitèrent alors également l'exemple des Étoliens*.

') Cf. ÈuasiAN, Qeoyr, vonGriedienlandj I, p. 39 et suiv. Droyse.n, Hist» de CHellénisme, III, pp. 08.460. trad. Bouché-Leclercq. *) Liv., XXXI, 27 sqq. Zonar., IX,l :. 5) Liv., XXXI, 29-32. 40 sqq. 43.

*) PoLYB., XVIII, 25, 7.

66 Introduction

En 199 av. J.-C, il devint donc évident que Philippe — si nous exceptons la Thessalie et TEubée, ainsi que les cantons des Locriens orientaux et dos Phocidiens, qui, autant que l'Eubée, étaient en son pouvoir — ne pouvait plus compter dans toute la Grèce que sur l'assistance effective des Acarnauiens et des Béotiens et sur les sympathies des Epirotes. Malgré cela, le roi ne perdit pas courage; il fit preuve, au contraire, alors que le danger était le plus pressant, d'une énergie telle et d'une si grande capacité comme général que les alliés pendant cette année et pendant la suivante n'obtinrent guère plus de succès que dans la guerre précédente. Les énergiques attaques des Dardaniens, des Illyriens et même des Romains (199) sur les frontières de l'ouest et du nord-ouest de la Macédoine n'eurent en fin de compte aucun résultat appréciable ; les incursions des Alhamanes et des Étoliens en Thessalie causèrent, il est vrai, à ce malheureux pays un tort immense,, mais se terminèrent par la retraite honteuse et désastreuse des pillards ; et la flotte des alliés — sous la protection de laquelle la colère des Athéniens profondément indignés se déchargea dans une série de manifestes contre la maison royale de Macédoine, tels que ne pouvait les dicter que la rage la plus exaltée et en même temps la plus impuissante * — ne put également faire que peu de chose; elle réussit seulement à forcer la flotte macédonienne, bien plus faible qu'elle, à s'enfermer dans ses ports; de plus on s'empara de l'île d'Andros et de la ville fortifiée d'Oréos en Eubée *.

Dans ces circonstances, Philippe, avec son audace accoutumée, prit l'off'ensive. Tandis que le successeur du consul Sulpicius, P. Villius, se voyait menacé par une émeute dans son propre camp, le roi se jeta sur Timportante forteresse de Thaumaki, bâtie sur un rocher et dominant les défilés qui conduisaient de la Plilhiotide occidentale vers les plaines intérieures de la Thessalie, et tenta de l'enlever aux Etoliens (automne 199 ').

. Là il n'eut point, il est vrai, de succès; mais, au printemps

») Liv., XXXï, 44.

«) Liv., XXXI, 45. 46.

3) Liv., XXXIl, 4.

Introduction 67

de Tannée 198 avant J.-C, il Lransporla le théâtre de la guerre sur les frontières de llllyric et de TÉpire. En occupant le défilé difficile de la vallée de TAoos, près d'Anligonia, sur le territoire des Atintanes, il barra aux Romains la route la plus commode de la Macédoine, comme de TÉpire et de la Tliossalîe, et tint en échec Tarmée romaine pendant plusieurs mois *. Alors, enfin, parut en Grèce ce Romain, homme d'État et général, dont le génie devait faire échouer tous les plans du roî de Macédoine. C'était le consul de l'année 198 av. J.-C, Titus Quinctius Flamininus, à peine âgé de trente ans. Excellent général, formé à la rude école de la seconde guerre punique, cet homme, par ses vues politiques, par l'idée qu'il se faisait de l'attitude que Rome devait prendre vis-à-vis des Etats et des peuples de TOrient, appartenait au parti de Scipion précisément alors très influent dans la capitale'. Comme Je grand Scipion et d'autres jeunes hommes d'État romains, Flamininus n'était nullement étranger à la civilisation hellc* nique; il éprouvait une vive sympathie pour celte Grèce et ses habitants avec leur glorieux passé, leurs magnifiques monuments, leur histoire riche en hauts faits, leur haut degré de culture, — une sympathie qui rendait particulièrement propre à la direction de la guerre présente ce diplomate aussi habile que personnellement aimable.

L'arrivée de ce général sur les bords de l'Aoos amena bientôt (été 198) un changement décisif dans la situation des Macédoniens, auxquels, d'ailleurs, l'habile diplomatie romaine «ivait déjà su enlever le sou ien «efficace du peu clairvoyant et indécis Antiochus de Syrie '. Au début, il est vrai, Flamininus lui-même resta sans succès, pendant quarante jours, avec Tarniée romaine maintenant renforcée, en face des positions inexpugnables des Macédoniens ; il permit encore à Philippe de tenter d'entamer des négociations de paix, comme il l'avait fait autrefois au moyen des Épirotes. Mais le roi, qui n'avait pas été vaincu, ne pouvait naturellement, à aucune condition, consentir, comme l'exigeaient les Romains, à abandonner toutes

»] Liv., XXXII, 5, 6.

') Vov. ci-après.

'] Cf/Liv., XXXII, 8. 21.

ses possessions en Grèce, sans excepter la Thessalie * ; d^aulre part, les Romains avaient une fois de plus, en agissant ainsi, indiqué d'une façon aussi décidée que séduisante pour les Hellènes le but de cette guerre. Flamininus commença bientôt à exécuter son programme. Le passage aux Romains de Charops, un des grands les plus influents de TËpire, procura au consul les moyens de faire sortir les Macédoniens, à la suite d'une série de combats sanglants et désastreu^ de leur position fortifiée sur TAoos et de forcer le roi à reculer en attendant avec son armée jusqu'au défilé thessalien de Tempe près de rOlympe. La malheureuse Thessalie fut alors affreusement ravagée. Philippe en se retirant avait brûlé, pour empêcher les Romains de profiter de leurs ressources, toute une série de villes qu'il avait pu atteindre et qui, selon lui, n'étaient pas en état de soutenir le siège des Romains ou des Etoliens. Et alors, les Ltoliens et les Athamanes aussi se répandirent en pillant sur le pays plat, pour essayer ensuite de s'pmparer d'un grand nombre de villes et de châteaux-forts ; bientôt Flamininus marcha à leur secours, après avoir d'abord décidé les Épirotes à abandonner Philippe*. Cependant Flamininus se vit si longtemps arrêté en Thessalie par la résistance opiniâtre de diverses places fortes, notamment d'Atrax, près de Larissa, dont il ne put vaincre la résistance bien soutenue par l'armée de Philippe*, que, cette année du moins, il ne pouvait plus guère songer à renouveler ses attaques contre le gros de l'armée du roi.

Dans ces circonstances, Flamininus résolut de prendre de bonne heure ses quartiers d'hiver ; mais il ne comptait pas pour cela rester inactif : l'automne et l'hiver suivants devaient être employés à gagner pour les Romains la Grèce méridionale par tous les moyens, soit par la force, soit par la diplomatie. Le consul ne voulait pas passer l'hiver dans la Thessalie dévastée, mais dans la Phocide méridionale, où le port d'Anticyre lui permettait de communiquer très facilement avec ses vaisseaux de transport et d'où il pouvait menacer immédiatement la

i)Liv.,XXXn,10.PLUT.,F/amm.,c.5.DioD.,XXVlII,12.(£jc.ra/ic.,p.6r). «) Liv.,XXXIl, 9-15. Plut. Flamin., c. 3. 4.5. Polyb., XVIII, 6, 4. XXVII, 13.2. Dioi)., XXX,5.(£jFC.rfeF/W ,p,578).Api'iAN., Aface(/.,4.ZoNAR.,IX,16. 8) Liv., XXXII, to. 17. 18.

plupart des États helléniques restés fidèles à Philippe. Il fut facile de prendre la plupart des villes de la Phocide*, mais Élatée, extrêmement importante au point de vue stratégique et très attachée à Philippe, força les Romains à faire un siège prolongé. Tandis que le consul campait encore devant cette ville, sa diplomatie eut un succès très important, le détachement complet des Achéens de la cause macédonienne.

Depuis longtemps les Achéens suivaient avec anxiété les péripéties de la lutte dans le Nord. Encore avant la fin de rhîver 199-198 avant J.-C, Philippe avait tenté de raffermir la fidélité de ses alliés en promettant de leur céder, à Texception de Corinthe, lès places du Péloponnèse qui se trouvaient en sa possession immédiate'; on ne sait pas, il est vrai, s'il a tenu sa promesse^. Peu à peu cependant la conviction qu'ils ne pou^ valent plus longtemps persister dans leur neutralité commença à se répandre aussi parmi les Achéens. En face du parti macédonien de Cycliadas, qui l'emportait surtout à Dyme, à Mégalopolis et à Argos, les ennemis de Philippe se remuaient de plus en plus, surtout depuis les victoires de Flamininus et la sympathie qu'il témoignait aux Grecs ; le chef de la confédération pour l'année 198, Arîstœnos, était lui-même de ce parti qui demandait de plus en plus instamment qu'on s'alliât aux Romains. Ce parti faisait valoir que la ligue, qui déjà souffrait beaucoup des attaques des Spartiates, périrait, selon toute prévision, sans espoir de salut, lorsque la terrible Rome porterait sérieusement secours à Sparte, sa vieille alliée. Et pourquoi s'exposerait-on à un pareil danger pour l'amour d'un homme tel que Philippe, qui, dans tous les cas — dût-il cette fois encore finir par remporter la victoire — témoignerait sa reconnaissance à ses alliés en les traitant en despote^? Déjà les passions étaient fortement excitées; déjà Cycliadas avait été expulsé par le parti romain \ Quant à Aristaenos, il profitait,

') Liv., XXXIl, 18. Pour Élatée, cf. Paus., X, 34, 2.

«) Liv.,XXXlI,5.

5) Cf. PoLYB., XVIII, 25, 7. Liv., XXXIII, 34. Sghorx, p. 236, note 2, et Weissenborn ap. Liv., XXXII, 5. L'opinion contraire est soutenue par Nis* SEN, p. 133.

♦) Cf. Liv., XXXII, 19. PoLYB., XVII, 13.

») Liv. I, 1 ; cf. PoLYB., XVII, 1, 2. .

70 INTBODIT.TION

selon toute apparonco, de sa posîtîon officielle pour s'entendre secrètement avec les Romains. On vit donc paraître la flotte des alliés, qui, dans Télé de l'année 180, avait été occupée à prendre Carystos et Érétrie sous le frère du consul, Lucius\ dans la rade de Conrhrées pour sVmparer de ce port, menacer Corînthe et exercer la pression nécessaire sur les décisions des Achéens'. El alors, tandis que les légions du consul se répandaient dans la Pliocide voisine, et assiégeaient tlatée, Aristapnos convoqua à Sicyone une assemblée des alliés où parurent des ambassadeurs de Rome, de Pergame, de Rhodes, d'Athènes, mais aussi de la Macédoine. Arisla^nos disposa les harangues des envoyés de telle façon que les Romains, qui promettaient aux Achéens la possession de Corinthe, parlèrent les premiers, puis les Pergaméniens et les Rhodiens; alors on donna la parole aux agents de Philippe pour être réfutés enfin par les discours passionnés des Athéniens. L'assemblée arhéenne, déjà si indécise, fut tellement troublée par toutes ces allocutions que tous ses membres restèrent sur leurs sièges sans pouvoir prendre un parti et que Aristaenos put sans hésiter inviter les alliés h traiter avec Rome et à déclarer la guerre à Philippe, Les paroles franches du chef de la ligue excitèrent une formidable tempête; les partis s'entrechoquèrent avec une ardeur passionnée ; le tumulte augmenta lorsque le conseil gouvernemental qui fonctionnait à côté du chef delà ligue, les dix « damiorges », durent s'entendre sur la décision à prendre, décision qu'il fallait ensuite soumettre à l'approbation de l'assemblée fédérale. Il y eut cinq voix opposées à cinq autres; on n'obtint la majorité nécessaire pour l'alliance avec Rome que lorsque (Rhisianos ou) Risias, du parti romain, eut contraint son fils, le damiorge Memnon de Pellèno, en menaçant sa vie, d'abandonner ce parti macédonien. Dans ces circonstances, les représentants des villes de Dyme, Mégalopolis et Argos, qui avaient de grandes obligations à Philippe et lui étaient très attachées, quittèrent l'assemblée au moment décisif, avant le vote; les confédérés résolurent alors, sans hésiter davantage, de se joindre à la coalition qui s'était formée

1) Liv., XXXÏI, 16. 17.

=») ZoNAR., IX, 16. Pais., VII, 8, 1. Liv., XXXII, 19.

contro Philippe et do réunir leur armée aux troupes qui, après la prise de Cenchrées, opéraient contre Corinlhe sous liucius, le frère du consul*.

Philippe, vers la fin de Tannée 198, se vit donc réduit uniquement à l'alliance dos fidèles Acarnaniens ot à celle des Béotiens ; malgré cela il ne perdit pas encore courage, d'autant plus que la défection des Achéens ne lui fit du tort que par l'impression morale de cette détermination. Car, tandis que le consul romain réussissait à prendre d'assaut la ville d*Élatée, les attaques dirigées par l'amiral et les Achéens contre C^orinthe — très énergiquement défendue par la garnison ot les hal)itants, et à laquelle le général Philoclès avait amené à temps des renforts considérahles do Chalcis — restèrent sans aucun effet. Et lorsque les alliés eurent enfin levé le siège et se furent retirés dans leurs quartiers d'hiver, Philoclès réussit même îi arracher aux Achéens la ville d'Argos, avec le concours de ses hahitants". Cependant Philippe, comme nous le verrons bientôt, abusa d'une façon honteuse de ce succès et de la confiance des fidèles Argiens pour commettre une bassesse diplomatique qui lui enleva les dernières sympathies du Péloponnèse.

En effet, le roi, dans la situation difficile où il se trouvait, essaya encore une fois (vers la fin de l'automne et dans l'hiver de 198 h 197 avant J.-C.) d'obtenir des Romains une paix acceptable. Près de la ville de Nicaea, sur le golfe Maliaque, il y eut des négociations sérieuses entre Philippe et le consul, accompagné des représentants de ses alliés. Les confédérés manifestaient ouvertement l'intention de démembrer l'empire macédonien, de réduire les possessions de Philippe à peu près aux anciennes limites dont était parti autrefois le grand Philippe II après ses victoires sur les Illyriens et les Péoniens (depuis 338 avant J.-C). Philippe se déclara prêt, en effet, à faire de très grandes concessions sans réussir a satisfaire ses enne-

0 Liv., XXXn, 19-23. ZoNAR., IX, i6. Put., Flamin., c. 5. Appian., Maced.y 5. "Justin, XXX, 3. Paus., VIT, 8, 1. Cf. aussi Vischer, N, Schwciz. Muséum, 4« année, 4® fasc. (1864), p. 315 sqq.

*) Liv., XXXII, 23-25. Ce fut peut-être alors que la ville d'Antigonia (Mantinée), dépeudante d*Argos depuis la guerre de Cléomène, rentra dans la confédération comme membre indépendant. Comp. Schorn, p. 126.

72 rNTRODrCTION

mis (ses rapports avec les Éloliens surtout étaient extrêmement tendus); ils exigeaient avant tout Tévacuation complète (le la Grèce jusqu'à l'Olympe. Enfin on convint que Philippe devait retirer ses dernières garnisons de la Phocide et de la Locride orientale; on lui accordait en revanche un armistice de deux mois, afin que les négociations pussent être terminées à Rome devant le Sénat. Mais là (au printemps de 197 avant J.-C), toutes les tentatives de Philippe échouèrent contre la fermeté avec laquelle le Sénat exigeait de lui Tévacuation des forteresses de Démétrias, de Chalcis et de Corinthe, par lesquelles Philippe dominait militairement la plus grande partie de la Grèce ^

FlaminînuSjdontle commandement fut prorogé indéfiniment, et Philippe se préparèrent donc à une dernière rencontre qui devait être décisive. On vit alors avec surprise le roi, dans son isolement, se tourner vers le féroce Nahis de Sparte (Philippe espérait que la nouvelle alliance des Achéens avec Rome ferait naturellement du tyran un ennemi de Rome) et essayer de le gagner et de l'attirer en lui promettant, entre autres choses, de lui livrer la fidèle Argos. Kt,en effet le général macédonien Philoclès livra cotte malheureuse ville au tyran (au printemps de 197), qui commença immédiatement à la traiter à sa façon. Les citoyens riches et haut placés furent dépouillés de leurs biens, sans vergogne ; les récalcitrants, humiliés par les traitements le plus odieux; et la populace, qui ne possédait rien, gagnée au nouveau régime par l'annonce de Tabolition générale des dettes et un partage agraire — c'étaient les grands mots du prolétariat communiste de cette époque*. Quelque temps après, la princesse Apéga se chargea do dépouiller les dames argionnes avec autant d'insolence que de cruauté. D'ailleurs le tyran ne songeait pas du tout à soutenir Philippe ; au contraire, à peine maître d'Argos, il se mit directement en rapport avec Flamininus et Attalc, et, après que les Romains eurent réussi à faire conclure entre lui et les Achéens un armistice de quatre mois, il convint avec le consul de Tenvoi d'un subside de

*)Liv., XXXïl, 32.37. Polyb., XVII, 1-12. Plut., F/amm., c. 5.7. Appian., Mar.cd. G. Zonar., IX, 16. Justin., XXX, 3, 4. ») Liv., XXXII, 38, 40. PoLYB., XVII, 16. Zonar., ihid.

six cents mercenaires crétois à Tarmée romaine MVIalgré cela, Nabis ne craignit point, aussi peu qu'auparavant, de faire capturer par ses corsaires, dans les eaux de la Laconie, des vaisseaux de transport romains et italiques et d'en faire assas* siner les équipages*.

Ce dernier espoir de Philippe s'était donc évanoui, et bientôt les Romains devaient détacher de lui les derniers de ses alliés dans l'orient de la Grèce centrale. En effet, Flamininus réussit, au printemps de l'année 197, à s'emparer par surprise de la ville de Thèbes, et alors l'assemblée des confédérés béotiens dut se résoudre à abandonner Philippe et à s'allier avec Rome '. Il est vrai que les Béotiens restèrent en grande majorité ennemis des Romains; nous retrouvons les traces sanglantes de cette hostilité dans toute l'histoire ultérieure de cette contrée jusqu'à la troisième guerre contre Mithridate. Et d'abord, les Romains ne purent empêcher les forces béotiennes qui se trouvaient avec les troupes de Philippe de rester fidèles jusqu'à la fin de la guerre aux drapeaux macédoniens * ; Flamininus dut se contenter d'avoir empêché la garnison que Philippe avait à Corinthe de communiquer avec celle qu'il avait à Chalcis. Les deux puissances belligérantes se préparèrent alors avec le plus grand zèle à la dernière campagne, à laquelle les troupes helléniques aussi devaient coopérer d'une manière décisive.

Philippe, qui tenait en échec le Péloponnèse parce qu'il venait d'élever la garnison de Corinthe à 6,000 hommes ^ fit les plus grands efforts pour compléter et augmenter son armée; tandis qu'en Macédoine, il fit marcher même des vieillards et des jeunes getis de seize ans à peine, il fit faire de forts recrutements en Thrace et en lUyrie. Les Romains, de leur côté, qui avaient reçu des renforts considérables d'Italie, complétèrent leur effectif par les contingents des robustes Étoliens • sous Phaenéas et des Athamanes, et par des guer-

«) Liv., XXXII, 39. 40; XXXIV,' 31.

») Liv., XXXIV, 32.

') Liv., XXXIII, 1. 2. Plut., F/amm., c. 6. Zonar., IX, 16.

*) PoLYB., XVIII, 26, 1. Liv., XXXIII, 14. 27.

») Liv., XXXIII, 14.

*) D'après Piutarque (Flamin,^ 7), les Étoliens n'auraient alors fourni que

74 IVTRODTTTIOX

rîers crélois et apollonialos. Au moment décisif, h) roi commandait à une armée d'environ 26,000 hommes. L'armée romaine était à peu près également forte; seulement, grâce aux Étoliens, elle avait plus de cavalerie que ses adversaires. Le dénouement eut lieu dans la partie montueuse du sud de la Thessalie. Dans Tété de Tannée 197, après quelques mouvements sans résultat, eut lieu enfin près de Scotussa, non loin d'une série de collines appelées Cynoscéphales, cette grande bataille dans laquelle, pour la première fois ^ dans une rencontre régulière, la tactique macédonienne succomba à la tactique romaine, la phalange à la légion (soutenue cette fois par des éléphants africains). Les Macédoniens avaient perdu 8,000 morts et 5,000 prisonniers; les Romains, 700 hommes seulement : la défaite de Philippe fut complète '. En même temps, de tous les autres points du théûtre de la guerre les mauvaises nouvelles lui arrivaient coup sur coup : les derniers alliés de Philippe dans la Grèce centrale, les Acarnanes, s'étaient vu enlever par Lucius, frère de Flamininus, leur principale forteresse d'alors, Leucas ; à la nouvelle de la défaite de Philippe, ils se soumirent également aux Romains'; TAchéen Nicostratos avait complètement battu la garnison de Corintho, qui avait fait une sortie importante de cette forteresse*; les Rhodiens enfin, avec des auxiliaires achéens, s'étaient battus avec succès contre les Macédoniens en Carie*. Le roi, qui déjà avait complètement abandonné la Thessalie, ne pouvait plus conserver

6,000 hommes el 400 cavaliers; Weissendorn (vol. VII, p. 177), à propos des assertions de Tite-Live (XXXIII, 3), qui admet un nombre égal de cavaliers étoliens, mais réduit considérablement [à 600 hom.) le nombre de Tinranterie étolienne, croit que les indications de Plutarque sont plus exactes, tandis que Nissen, p. .140 sqq., soutient l'opinion de Tite-Live.

*) La défaite de Pyrrhus à Bénévent en 275 av. J.-C. était due, comme on sait, moins à la tactique romaine qu*à une série de malheurs, notamment à l'habileté des Romains, qui avaient réussi à tellement effrayer les éléphants que ceux-ci se jetèrent sur les lignes épirotes.

«) Liv., XXXIÏI, 3-iO. PoLBY., XVIII, MO. Plut., Flamm., c. 7-8. Justin., XXX, 4. PAirsAN., VII, 8, 4. Zonar., IX, 16. Oros., IV, 20. Sur un prétendu oracle concernant ces luttes et sur le soulèvement volcanique d'une île nouvelle près de Théra, voy. Plut., De Pythiœ oracuUs^ il.

') Liv., XXXIII, 16-17. Zo.nar., IX, 16.

*) Liv., XXXIII, 14. 15. Zonar., IX, 10.

») Liv., XXXIÏI, 18.

INTRODrrTÎON 73

beaucoup d'espoir. Il est vrai qu'à ce moment même une grande révolte éclata en Espagne contre les Romains; que le roi Antiochus III opérait enfin avec de grandes forces en Asie- Mineure et en était déjà venu aux mains avec les Rhodiens : tout le monde croyait qn'il se disposerait bientôt à conduire son armée et sa flotte au secours des Macédoniens*. Mais Philippe n'oserait plus, en comptant sur ce secours plus que douteux^ risquer, avec les ressources épuisées de ses pays héréditaires, une lutte désespérée ; aussi, bientôt après sa défaite en Théssalie, il entama avec Flamininus des négociations que le Romain— qui, poussé par son ambition personnelle autant que par Fintérêt bien entendu de son pays (il s'agissait d'empêcher à tout prix Talliance de Philippe et d' Antiochus), aspirait à ter* miner promptement la guerre — se garda bien de repousser. Ces négociations, qui amenèrent une entente complète entre Philippe et Flamininus, et bientôt après la conclusion d'un armistice de quatre mois, pendant lesquels le traité de paix devait être signé à Rome', devinrent surtout importantes, parce qu'à la même époque on vit naître entre les Romains et les Étoliens une profonde inimitié qui ne devait que trop tôt devenir désastreuse pour ces derniers. L'excellente cavalerie des Etoliens avait livré un brillant combat à Phérae peu avant la bataille principale' ; bien plus, c'étaient eux précisément qui, à la bataille de Cynoscéphales avaient, parleur bravoure héroïque, rendu possible à Flamininus de ranger à temps en ordre de bataille l'élite de son armée^. Cette gloire nouvelle avait tellement exalté leur amour-propre qu'ils s'attribuaient volontiers à eux seuls toute la victoire*, ce qui naturellement blessa au vif Flamininus. D'ailleurs Flamininus, bien qu'il éprouvât beaucoup de sympathie pour l'es Hellènes et qu'il aspirât au nom glorieux de libérateur de la Grèce, restait toujours homme d'État romain ; il ne voulait ni ne pouvait renoncer

«) Cf. Liv., XXXIII, 19-21.

») Liv., XXXIII, H-13, 24. Polyb., XVIII, 16-22. Plut., Flamin., c. 9. Appian., Maeed.f 7. Dio Gass, (éd. Dindorf), vol. I, p. 114 sq. fr. 60.

3) Liv., XXXIII, 6. Cf. Polyb., XVIIÏ, 2, 9-11.

*) Liv., XXXIII, 7.41. Cf. Polyb., X VIII, 5, 4 sqq. et DioCass., ibid,

*) Cf. Plut., Flamin., c, 9 et Comp, Philop, c. Flnmin. c. 2. Polyb., XVIII, 17, 2. Liv.. XXXV, 48. 49.

à la politique d*aprës laquelle, nous le montrerons mieus plus tard, Rome ne pouvait pas désirer du tout que d( jeunes et vigoureux Etats militaires naquissent des ruines d( Tempire macédonien. De graves différends ne tardèrent don( pas à éclater entre Rome' et les Étoliens. Du jour où Flami ninus, sans consulter les Étoliens, donna au roi la permissioi d'entamer des négociations, le froid commença entre les deu3 parties; il s'accrut lorsque le Romain, qui se plaisait d'ailleun à parler sur un ton plus altier aux Étoliens, qui lui étaien antipathiques, fit observer avec raison à ces derniers, qui de mandaient le complet anéantissement du royaume de Philippe que la Macédoine devait continuer à exister pour protéger lei Grecs eux-mêmes contre les Barbares du nord, les Thraces, lei Celtes et les Illyriens *. On en arriva à se haïr presque ouverte ment lorsque Flamininus refusa aux Étoliens (qui avaient cri jusque-là que leur participation à la dernière guerre rendai toute sa vigueur à Tancien traité d'alliance de 2i 1 ), en leur rap pelant la paix de Tannée 205 (ci-dessus, p. 43 sqq.) conclue sépa rément, contrairement au traité, le droit de reprendre ces villei thessaliennes que Philippe leur avait enlevées pendant lesder nières guerres*. Dès lors les Ltoliens poursuivirent de leu méfiance passionnée et de leurs sarcasmes les plus amers tou: les actes de Flamininus en Grèce ; ils savaient ce qu'ilà avaien à attendre do Rome, et bientôt ils ne songèrent plus qu'à s< venger des Romains, eux qui leur avaient ouvert le chemin l la Grèce.

Les Béotiens' firent faire des expériences non moins désa gréables à Flamininus qui reprit alors à Élatée ses quartier d'hiver. A peine eut-il, lui qui s'efforçait constamment de ga gner la sympathie des Grecs, facilité aux guerriers béotien qui, jusqu'à la fin, avaient combattu sous les drapeaux de Phi lippe, le retour. dans leur patrie, que les Béotiens nommèren béotarque pour l'année suivante Brachyllas, le chef du part macédonien qui s'était battu jusqu'au bout au service] de Phi lippe. En face de cette raideur du parti macédonien, les parti

») Liv., XXXIII, 11. i2. PoLYB., XVIIl, 17. 19. 20. Plut., F/amm., c.9 Appian., Maced^l,

«) Liv., XXXIII, 13. Polyb., XVIII, 21. 22.

sans de Rome en Béotie furent remplis d'appréhension; et, dans leur crainte de voir leur vie en danger après le retour de Tarmée romaine en Italie, ils se hâtèrent, avecTassenliment au moins tacite de Flamininus^ de se débarrasser de Brachyllas, avec Taide de sicaires italiques et étoliens*. Les Béotiens en furent tellement exaspérés qu'ils assassinèrent les soldats romains partout où ils les rencontraient isolément ; ce fut notamment dans les contrées voisines du lac Copaïs, et en particulier à Acraephia et à Coronée que ces crimes furent commis en grand nombre. Enfin — déjà 300 Romains avaient été tués — Flamininus intervint avec vigueur. Comme les gouvernements béotiens ne voulaient ni livrer les assassins, ni payer l'amende demandée de cinq cents talents, il envahit le pays en pillant et bloqua les villes d'Acraephia et de Coronée. Ce ne fut que grâce à l'intervention des Athéniens et des Achéens que Flamininus se contenta enfin de Textradition des assassins et d'une amende de trente talents'; mais les Béotiens persévérèrent dans leur attitude menaçante^.

Enfin (au printemps de Tan 196), le moment qui devait décider du sort futur de la Grèce n'était pas loin. En effet, selon la coutume romaine, dix députés du Sénat se présentèrent devant Flamininus pour lui faire part de ce que le gouvernement romain avait décidé à Tégard de Philippe et pour donner une nouvelle direction aux affaires de la Grèce. A Rome, on était alors encore bien éloigné de l'idée dangereuse de vouloir acquérir des possessions étendues et immédiates à Test de la mer Ionienne et des frontières illyriennes; mais on profila de roccasion d* asseoir sur de solides fondations la suprématie de Rome dans la péninsule gréco-macédonienne. C'est pour cela qu'on commença par humilier Philippe un peu plus encore que Flamininus lui-même ne Teùt voulu. Non seulement la Macédoine fut ramenée à ses anciennes frontières, mais le roi dut livrer entre autres, choses tous ses gros vaisseaux de guerre ou vaisseaux pontés, sauf six qu'on voulut bien lui laisser. Quant

0 PoLYB., XVIII, 26, 1-12. Liv., XXXllI, 27. 28.

«) Liv., XXXIII, 29.

») Cf. PoLYB., XXIII, 2, 4 et suiv. Liv., XXXV. 47. XXXVI, 6.

78 lNTRODUCTtÔ:«

au droit de faire la guerre, Philippe et ses sujets ne devaie en aucune façon soutenir les ennemis de Rome et de s alliés, et réciproquement; Philippe ne devait pas faire la guer aux alliés de Rome; si ceux-ci l'attaquaient les premiers, pouvait se défendre ; en outre, il ne devait pas conclure de trai d*alliance avec des alliés des Romains; enfin un tribunal arl tral devait juger les différends éventuels entre Philippe et 1 alliés des Romains'.

L'altitude qu'on prit vis-à-vis des Hellènes fut naturell ment toute différente. La guerre, dès le début, avait été qu lifiée de libératrice ; ou voulait que les États grecs soustraits l'influence macédonienne fussent réellement libres; seuleme les détenteurs de pouvoir à Rome n'étaient nullement d'acco sur la nature de cette liberté. La liberté des Grecs d'Asie devj être sans doute illimitée ; mais en Europe les envoyés du Sén voulaient que les forteresses de Corinthe, de Chalcis et de D métrias, fussent en attendant occupées par des troupes r maines. On ne voulait pas, disait-on, tout simplement livr au Séleucide, dont on attendait sous peu Tattaque, ces port maritimes de la péninsule grecque' ; il nous est permis • supposer en outre qu'un grand nombre des hommes d'Ét romains jugèrent très à propos de donner au nouveau prote toral romain sur les Grecs délivrés un solide point d'appui p l'occupation de ces importantes forteresses. Tel n'était p l'avis de Flamininus; les sarcasmes dont les Ltoliens poursi valent la t< liberté nouvelle » le remplissaient de dépit; déclaraient sans façon^ que « Philippe avait légué aux R

*) Liv., XXXIII, 2i. 30. PoLYB., XVlll, 25. 27. Plut., Flamin., c. I Amt.y c. 54. Appian., Maced.yl. Zonak., IX, 16. Justin., XXX, 4. Eutro IV, 2. Th. Mommsen. Gesch. des roni. MùnzwescnSt p. 689, cherche outre à prouver que Rome enleva alors à la Macédoine comme aux autr États de la péninsule gréco-macédonienne le droit de battre des monnai d'or pour se Tattribuer à elle, et proclamer ainsi formellement son proU torat sur la Macédoine et la Grèce. — NisseiN a démontré, p. 146 et sui' que certaines clauses humiliantes de ce traité de paix ne sont qu'une inve tion ou altération des annalistes romains consultés par Tite-Live.

«) Cf. Liv., XXXIII, 30. 31. Polyb., XVill, 27, 3; 28, 10-11. Ptn Flamin.t c. 10.

') Polyb , XVIII, 28, 1-6. Cf. Liv., XXXIII, 31. Plut., Flum,,c. 10, aussi De maliyn, Hei'od.j cl.

mains les chaînes de la Grèce ». Le vaillant philhellènc, qui ne cessait de briguer la sympathie des Grecs, voulait que Rome évitât même la plus légère apparence d'une politique d^annexion; sans renoncer aux combinaisons délicates d'une politique toute pratique (voy. ci-après), il pensait que le meilleur moyen de s'attacher fortement les Hellènes, c'était de les obliger, comme il Tespérait, à une reconnaissance éternelle envers leurs généreux libérateurs*.

D'abord cependant l'avis des légats prévalut. Chalcis et Démélrias, comme la citadelle de Corinthe, devaient rester en attendant entre les mains des Romains; mais la ville de Corinthe devait être remise aux Achéens. Par contre, Flamininus proclama aux Jeux isthmiques de l'année 196 av. J.-C., devant les Grecs réunis en masse, la décision du Sénat qui déclarait complètement libres et indépendantes toutes les tribus grecques qui jusque-là s'étaient trouvées sous la dépendance immédiate de la Macédoine, les Corinthiens, les Phocidiens, les Locriens, les Eubéens, les Thessaliens, les Magnètes, les Phthiotes (Dolopes) et les Perrhèbes. Cette proclamation provoqua chez les Grecs réunis, qui n'avaient plus guère espéré que les choses prendraient cette tournure, une explosion indescriptible d'enthousiasme pour Rome et Flamininus*; une fois encore les mots de « liberté et d'indépendance », si chers à tous les Hellènes, opérèrent comme par enchantement sur les âmes si impressionnables de ces épigones d'une grsmde nation ; ni les Romains ni les Grecs ne pressentaient, en cet instant de félicité, à cette première heure de nouvelle liberté sous l'égide de Rome, que quelques dizaines d'années à peine les séparaient du jour terrible où les flammes de l'incendie allumé par des Romains et dévorant Corinthe devaient jeter leur lueur sinistre sur la Grèce asservie.

Lorsque la première ivresse se fut dissipée, Flaniininus commença avec les dix légats à régler définitivement les affaires des divers Ktals grecs ^, sous la réserve de quelques

i) Liv., XXXIIL 31. PoLYn., XVIII, 28, 7-9.

«) Liv., XXX1I[, 31. 32 s*]. Polyb., XVIII, 28, 12; 20 et 30, 7. Plut., Flamin*, c* 10-12, Appiax., Maced., !• Valek. Max., IV, 8, 5.

»j Cf. aussi Plut., F/amm., c. il. Liv., XXXIIl, 35. Polyb., XVIII, 3h

modificalions que le Sénat jugea opportun de faire plus tard. Les peuplades thessaliennes, qui, pour la première fois depuis l'époque du grand Philippe, se trouvaient complètement indépendantes, furent divisées en quatre républiques autonomes (Magnésie, Perrhébie, Dolopie et Thessalie proprement dite réunie à la plus grande partie de la Phthiotide); les Athamanes furent autorisés à garder la plupart des places fortes qu'ils avaient conquises sur la frontière occidentale de la Thessalie ^ Par contre, la décision finale mécontenta fortement les Ëtolicns, qui aspiraient à reprendre la totalité des villes et des contrées qui avaient été naguère plus ou moins longtemps entre leurs mains. On leur permit, il est vrai, de réunir à leur ligue les pays locricns et phocidiens comme avant Tépoque du dernier Antigone; on leur rendit aussi les villes d'Ambracie' et d'ŒniadcE^, qu'ils avaient perdues pendant les guerres antérieures. Mais ni Flamininus ni le Sénat ne souffrirent que ce peuple arrogant s'étendit de nouveau en Thessalie au delà de la ligne de l'Othrys et de Lamia; on songeait tout aussi peu à satisfaire leurs prétentions sur PAcamanie ou du moins sur une partie notable de cette contrée^. Aussi Flamininus et les Étoliens en arrivèrent presque à une rupture ouverte; les Étoliens n'attendaient que le départ des Romains et l'évacuation de la Grèce pour manifester clairement leur mécontentement (voy. ci-après). Ce qui les irritait surtout, c'est que les Achéens, leurs adversaires depuis tant d* années, qui n'avaient que bien tard pris les armes contre Philippe, furent comparativement bien plus favorisés par les Romains, auxquels la modération et l'esprit d'ordre de leur gouvernement et récemment aussi Texccllence de leur système militaire devaient plaire bien plus et inspirer bien plus de confiance pour l'avenir que les allures hautaines et prétentieuses, Tamour-propre et la violence des Étoliens. Car la ligue péloponnésienne put s'approprier maintenant, outre Corinthe, toutes les villes de la

1) Liv., XXXIII, 34. PoLYB., XVIII, 30, 6 sqq., 13. *) Cf. PoLYB., XXII, 9, 2. Appian , Maced.f 2.

3) Cf. POLYB., XXII, 15, 14.

*) PoLYB., XVIIÏ, 30, 8. 9..L1V., XXXIII, 34. 49. Cf. XXXIV, 23. XXXVI, 10. XXXIX, 25.

INTKODUCTION 81

péninsule qui jusque-là avaient été au pouvoir immédial du roi ; on alla même jusqu'à passer sur d'anciens droits des Ktoliens et des Éléens et à ne pas rendre aux Messéniens Pylos et Asine, situés dans leur pays'.

Mais ce fut le tyran Nabis de Sparte qui fut le plus sévèn»ment puni de sa conduite dans cette guerre. Flamininus, auquel les autres Grecs avaient fait connaître ce potentat, avait évidemment honte de Talliance de cet homme immoral, d(»nt les crimes commis à Argos semblaient en effet mériter les plus sévères châtiments et dont Tamitié jetait un jour équivoque sur rhomme d'Etat très fier de son rôle de libérateur de la Grèce*. Flamininus vit donc avec plaisir que, d'un côté, un différend qui s*était élevé entre le tyran et les alliés au sujet de la prise de possession d'Argos, au moment où Nabis reuon- (jait à l'alliance momentanée avec Philippe (p. 72), n'était toujours pas vidé, et que, d'un autre côté, la guerre entre Sparte et les Achéens se prolongeait toujours. Nous ne savons pas si et jusqu'à quel point il y eut entre Nabis et les Romains des pourparlers irritants depuis la grande scène de la proclamation de la liberté sur l'isthme de Corinthe^; toujours est-il cjue

«) Cf. Liv., XXXIIl. 34. PoLYB., XVHI, 25, 7. 30, 10. — D'après Valérius Antias (ap. Liv., XXXIH, 30, s. fin.), Athènes aurait alors reçu comme présent les îles de Lemnos (ou Paros, cf. Weissenborn, loc. cit. Vol. VII, p. 225), Imbros, Délos et Scyros. Toutefois, cet auteur est un témoin peu sûr, d(f sorte que Ton ne saurait affirmer, du moins pas avec certitude, si Athènes a reçu alors déjà les îles nommées plus haut (en ce cas, elle en aurait plus lard perdu quelques-unes d'une façon quelconque), ou si Rome ne les lui donna en bloc qu*après la guerre des Romains contre Persée (v. plus bas), comme on pourrait le croire (cf. Nisskn, p. 146) d'après certains passages de Polybe(XXX, 18. XXXII, 17, 2), où, il est vrai, Délos et Lemnos sont seules mentionnées (cf. aussi, en ce qui concerne Lemnos et Imbros, un texte de Vilruve [VII, 7]). Sur ces ijuestions, voy. Schorn, p. 261 et 367; et K. Fr. H ERMAXN, Gr {>c7(. Staatsalterth.y § 176, 2, p. 526. Mommsen, Rom, Gesch. I, pp. 725 et suiv., et 786 et suiv. (cf. p. 755) fait tomber entre les mains des Athéniens en 196 av. J.-C. Paros, Scyros. Imbros, et, après la défaite de Persée, Délos et Lemnos. Cf. aussi Meier, Comm. Epiyr., I, n^ 31, p. 35. KuHN, Die slddt, v. bâtujerl. Verfass, ci, rinn, ReichcSy II, p. 42. — Pleuratos, l'allié illyrien des Romains, reçut pour sa part des dépouilles de Philippe des terres en Illyrie, notamment les contrées à Test de Dyrrharhion (le territoire des Parlhiniens et Lychnidos). Liv., XXXIIl, 34. Polyb., XV1ÏÏ,'30, 12.

2) Plut., Flamin.y c. 12.

») Cf. Liv., XXXJI, 40.

CCS derniers semblaieiil craindre depuis peu que Nabis ne fùl tout prêt, dans le cas d'une guerre entre les Romains et la grande puissance asiatique, à tendre la main à Antiochus ou du moins à inonder le Péloponnèse de ses bandes de brigands disciplinés ^ Ces considérations et les instances des Achéens déterminèrent enfin le Sénat romain, au printemps de Tan 19S av. J.-C, à faire la guerre à Nabis*, auquel on reprochait aussi maintenant son attaque antérieure contre Messène (p. 51), et sa piraterie au détriment de la flotte romaine (p, 73). Flamininus invita sans tarder ses alliés à se réunir à Corinthe pour les engager — sous prétexte de délivrer Argos — à entreprendre contre Nabis une guerre qui devait porter un caractère éminemment panhellénique. Ces négociations ne furent troublées que par Timpétueuse colère des Étoliens, qui ne cessaient de s'élever avec violence contre la longue occupation de Corinthe, de Chalcis et de Démétrias par les Romains et le séjour indéfini des légions romaines en Grèce, en se faisant forts d'arracher avec leurs seuls moyens Argos au tyran. Elles eurent en effet le résultat désiré par Flamininus : la grande guerre contre Nabis fut résolue par les Hellènes. Le général romain, se mettant en marche de Cléon<e à Argos, commen^^a les opérations en attaquant cette dernière ville avec ses troupes qu'il avait fait venir de la Phocide, et avec 10,000 hommes et 1,000 cavaliers achéens sous Aristaiuos. Mais comme la ville, que Pythagoras, beau-frère et gendre de Nabis, défendait énergiquement avec des forces considérables en contenant les habitants par les supplices, ne pouvait être rapidement enlevée, Flamininus, auquel il importait bien plus de frapper directement Nabis, se tourna vers la Laconie. A Carya% sur la frontière du territoire de Tégée et de la Laconie, les autres auxiliaires (à l'exception des Étoliens, qui boudaient en persévérant dans leur neutralité) se réunirent aux Romains; parmi eux se trouvaient aussi des guerriers macédoniens, que Philippe-^ qui, après la conclusion de la paix, avait jugé prudent de dissiper la méfiance durable des Romains en se faisant leur

') Liv., XXXIII, 43. 4i.

«) Liv., XXXIII, /i5. XXXIV, 22. Cf. 32. Justin., XXXI, 1.

3) Cf. Liv.. XXXIII, 35. PoLYB., XVIIl, 31, 3 sqq.

allié, envoyait sans doute avec un plaisir lout particulier pour satisfaire son désir de se venger du traître Nabis. Et tandis que du côté de la mer les escadres des Romains, dos Rhodiens et des Perganiéniens (cette dernière envoyée par le roi Euniène II, fils et successeur d'Atlale, mort en 197) se mettaient en mouvement contre le nouveau Polycrate, Flamininus, accompagné par le prince Agésipolis, banni depuis de longues années (p. 36), et par les Spartiates chassés de chez eux par Nabis, lit descendre sa nombreuse armée dans la vallée de TEurotas. C/était la plus formidable masse d'hommes armés qui, depuis le temps d'Épaminondas, eût inondé la Laconie. Mais Nabis ne voulait pas encore céder; il avait élevé jusqu'à 15,000 hommes ses forces mobiles et rendu Sparte plus forte encore; il étouffa dans l'àme des plus sensés des citoyens toute pensée de révolte contre le tyran en exerçant un terrorisme impitoyable; et enfin, pour se mettre en sûreté autant que possible en même temps contre ses adversaires dans la ville et contre les Romains, il attendit derrière les retranchements de Sparte Tattaque des alliés. Il s'y défendit, en effet, assez longtemps avec une grande ténacité, tandis que les troupes de la flotte confédérée, qui s'étaient emparées d'abord des autres villes de la côte, forçaient, sous la conduite du frère de Flamininus et après un sanglant combat, Gytheion, la grande place maritime et l'arsenal principal du pays, à se rendre. La dévastation de la contrée et la prise de Gytheion décidèrent enfin le tyran à entamer des négociations avec les Romains. Mais, comme on n'arrivait pas à s'entendre: comme les prétentions, en somme, modérées des Romains trouvèrent une résistance opiniâtre auprès de l'assemblée du peuph? « Spartiate », c'est-à-dire, auprès des mercenaires et des esclaves et hilotes devenus citoyens; comme enfin iNabis lui-même, qui s'appuyait sur ces masses fanatisées par tous les moyens et à qui Pythagoras avait récemment amené d'Argos 3,000 hommes de renfort, avait le premier recommencé la lutte, Flamininus, qui, après un combat heureux, s'était adjoint les équipages de ki flotte, risqua un assaut général contre Sparte avec toutes ses forces, qui s'élevaient maintenant à 50,000 combattants. A la suite d'une lutte acharnée, les Romains pénétrèrent en effet dans

84 INTBODUITION

la ville : la fermeté de Pylhagoras, qui, au moment du plus <^rand danger, fil incendier les rues les plus voisines, put seule déterminer l'heureux vainqueur à suspendre momentanément le combat. Cependant Nabis avait perdu courage; il demanda humblement la paix. On la lui accorda à des conditions très dures, mais plus modérées que celles auxquelles il devait s'attendre après ce qui s'était passé. Outre Argos, qui, peu de jours auparavant, s'était délivrée elle-même, le tyran dut céder toutes ses possessions dans Tîle de Crète et tout le littoral de la Laconie, réduire sa flotte à deux barques ouvertes, rendre leurs biens, leurs femmes et leurs enfants aux Spartiates qu'il avait expulsés, et entre autres choses renoncer au droit de faire la guerre et de conclure des alliances de sou propre chef*.

Nabis était donc réduit à la ville de Sparte et à ges environs immédiats, Tintérieur de la Laconie; et cependant on était très peu satisfait en Grèce de ce résultat. Sans parler des Étoliens, qui, naturellement, blûmaient dans les tenues les plus acerbes les égards qu'on avait eus pour le tyran', on comprendra sans peine que le prince Agésipolis, qui voyait toutes ses espérances déçues, et les émigrés doriens avides de vengeance et qui probablement durent se contenter d'être dédommagés par une partie du littoral cédé par le tyran', aient été les plus mécontents. Mais les Achéens aussi, bien qu'on leur eût rendu Argos et placé sous leur protection* ces communes de périèques lacédémoniens, arrachées à Nabis et d*an tique origine achéenne (on les nomma depuis Éleuthérolaconiennes), étaient peu satisfaits de voir qu'on ne s'était pas complètement débarrassé de l'odieux Nabis et que Sparte ne se trouvait pas incorporée à leur confédération •'. Ce mécontentement donna lieu tôt ou tard aux remarques les plus malicieuses sur les motifs qui avaient guidé Flamininus : en réalité, les raisons les

«) Liv., XXXIV, 22-40. XXXV, 12, 13. Justin, XXXI, 1, 3. Plut., Flnmin., c. 13 Zoxar., IX, 18. Strab., VIII, 5, 5, p. 562 (365 sq.)Cr. aussi CuRTiLS, PeloponnesoSj vol. II, p. 243 S(jq. 317.

-•) Liv.,\XXlV, 41.

♦) Cf. Liv., XXXVIII, 30.

») Liv., XXXV, 13.

^) Liv., XXXIV, 4t. Plut. F/amm., c. 13.

plus diverses avaient probablement décidé le général romain à agir comme il avait fait. Il se peut bien qu'il se soit efforcé de terminer si rapidement la guerre sur les bords de TEurotas pour ne pas abandonner à un successeur l'honneur de mettre fin aux luttes entreprises pour l'indépendance de la Grèce; el, il faut bien le dire, il n'était pas précisément dans l'intérêt do la politique romaine d'arrondir complètement et sans nécessité vers le sud-est la position militaire des Achéens, en écartant complètement un souverain qui, dans tous les cas, n'avait pas encore assez provoqué la vengeance des Romains pour mériter d'être anéanti. D'autre part, Flamininus n'avait pas tout à fait tort* de penser que la ruine complète de Nabis ne pouvait être achetée qu'au prix de la destruction de la ville de Sparte et de sa population, alors très nombreuse et en grande partie fidèlement attachée au tyran ; et ce n'était certainement pas l'affaire de Flamininus d'ouvrir toutes les portes aux passions surexcitées des Achéens et aux ardents désirs de vengeance des émigrés doriens*.

Mais il se peut bien que le mécontentement des Hellènes ait été pour Flamininus un molif de plus pour appuyer auprès du Sénat l'évacuation définitive par les Romains des forteresses de Corinthe, de Chalcis et de Démétrias. Ses instances ne restèrent pas sans effet. Flamininus avait encore passé l'hiver en Phocidc et s'était efforcé, pendant ce temps, d'effacer les restes do l'influence macédonienne en Grèce (»1 de reconstituer les affaires des villes et des contrées détachées de la Macédoine, surtout celles de laïhessalie qui avait cruellement souffert; il s'appliquait en outre à faire triompher partout le parti romain'. De plus, il n'avait pas cessé, depuis la défaite de Philippe, de diriger les négociations avec le roi de Syrie Antioclms. L'occupation par les troupes de Séleucus d'un grand nombre des villes grecques de TAsie-Mineure (dont les unes étaient indépendantes et dont les autres avaient été récemment placées sous Tautorité de l'Egypte, puis sous celle de Philippe) sur lesquelles Antiochus avait d'anciens

. ») Cf. Plut., ihid, Liv., XXXIV, 48. 49. *) MouMSEN, ROmische Geschiahte, 1, p. 728. *j Liv., XXXIV, 41. 18, cf. 51. Plut., Flnmin., c. 12, elci-aprt^s.

86 IXTRODIXTION

droits avait, dès 1%, donné Heu à un échange de noies assez vives entre Flaminimis, qui demandait la libertc^ de toutes les villes grecques, et le roi Antiochus; mais aucun des deux partis ne son,2:eait encore sérieus(»m(»nt a faire la guerre. Les choses prirent une tournure plus nionaçante depuis Tannée 19"), lorsque, d'un colé, ITannihal, que rinflu(»nce romaine avait expulsé de sa patrie, parut à Éphese dans Thiver de 19.'i et fut brillamment reçu par Antiochus; et que, de Taulre, ce dernier étendit ses conquêtes en Thrace, après avoir occupt Tannée précédente la Chersonnèse de Thrace \ Kn tout cas le Séleucide faible et indécis avait maintenant auprès de lui pour Texciter sans cesse à la guerre, Thomme le plus formi dable de ce temps-là, Tennemi irréconciliable des Romains* Dans ces circonstances, Flamininus donna une preuve de soi audace en se décidant k donner un brillant relief aux exigences de Rome vis-à-vis d'Antiochus par Tévacuation com plète de la Grèce, et à ne laisser à la nouvelle position de: Romains en Grèce, malgré Thostilité desÉtoliens, aucun autn appui que les conquêtes morales qu^l avait faites dans h cœur de la plupart des Hellènes. Il arracha en effet au Séna l'autorisation d'évacuer entièrement la Grèce ', et, au com mencement du printemps de Tannée 194 avant J.-C., il pu annoncer aux Grecs réunis en assemblée générale à Corinth( Tévacuation très prochaine de TAcrocorinthe, de Chalcîs e de Démétrias; puis il célébra en paroles éloquentes la gêné rosité et la loyauté <les Romains et exhorta ses chers Hellène à rester noblement unis et à se servir avec dignité et modéra tion de leur nouvelle liberté *, Les Grecs enthousiastes lu accordèrent volontiers sa dernière prière : ]r rachat, aux frai des divi»rs Étals grecs, des nombreux soldats romains vendu

*) La connaissani^e de ce fait est Hue aux recherches de Nissen, op. rit. p. 149-153 sqq. 162 sqq. 327 sqq.

») Appian., (cd. Bekker) S.yr., 1-4. Cf. Liv., XXXIII, 20. 3-i. 35 38-41. 40 sqq. XXXIV, 25. 33. 43. Polyb., XYIII, 30. I sqq.; 31, 3; 32-3-: ZoNAR., IX, 18. D(OD., XXVIII, 12. 14.

3) Cf. Plut. FMwm., c. 10. Liy., XXXIV, 49 Diod., XXVIII, 12.

*) Voy. ci-après. Les villes d'Érétrie et d'Oréos, qui d'abord avaient di échoir au royaume dePergame, furent plus tard (Liv., XXXIII, 34. Polyb. XVIII, 30, 10 et 11) déclarées libres; de sorte que, dans ces contrées, Éginseule (ci-dessus, p. .38) resla k Pergame.

comme esclaves en Grèce pendant la seconde guerre punique. Flamininus ne resta que le temps nécessaire pour régler définitivement les affaires de Tile d'Eubée et celles des États de la Thessalie; puis, vers le commencement de Tété de Tan 194, il reconduisit sa flotte et son armée d'Oricos (sur la frontière septentrionale deTÉpire) à Brundisium en Italie ^

«) Liv., XXXIV, 48-52. Plut., Flamin., c. 12. 13. Diod., loc. cit, et Zonar., IX, 18.

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