POLTBE ET LES ROMAINS
à tel point de la plupart des autres Grecs, qu'alors déjà on rencontrait à Rome engrand nombre soit comme savants, soit comme chevaliers d'industrie de toute sorte, devait jouir même à Rome d'une grande considération ; la faveur des grandes familles des Ëmiles et de leurs parents les Gracques et les Scipions lui fut naturellement d'un grand secours, et c'est ainsi que, pendant tout le temps de son internement en Italie^ il put se mouvoir aussi librement que possible ' . Mais cette position privilégiée réagit puissamment sur lui-même. Par ses rapports intimes avec les grandes familles et les hommes d'État éminents qui en grande partie avaient été les véritables soutiens de la puissance et de la grandeur romaines et qui conservaient toujours encore une position importante dans la politique de celte époque, Polybe eut sur la politique de Rome et le système de son gouvernement une idée toute différente de celle qu'il en avait eue autrefois en Grèce. Il apprit à reconnaître alors la puissance gigantesque de la république romaine^ l'immense supériorité militaire et politique des Romains sur les États grecs et hellénistiques, et, en général, le droit de Rome à la « domination du monde », droit qui reposait également sur sa force au dedans et au dehors, sur son administration et ses armées. Il fut donc convaincu que les Romains étaient destinés à régner sur le monde ; que c'était là leur mission dansThistoire» leur destinée à laquelle il n'était pas permis de résister. Dès lors, il devait considérer les Grecs comme imprudents s'ils suivaient une politique autre que celle qu'avait autrefois recommandée Âristœnos, bien qu'il eût pour cela des motifs plus nobles et plus profonds. Et même, sans renier son ancienne sympathie pour ses compatriotes les Achéens, dont la valeur morale, bien plus considérable encore que celle des autres Hellènes, ne commença à décroître rapidement qu'après la grande crise de la guerre contre Persée, et dont les principes politiques, dont la démocratie bien constituée avaient été défendus par lui pendant si longtemps avec la plus entière conviction ; sans
« ) Cf. en général Tarticle Polybius (de Fuchs) dans la Real-Encyclop . der class, Allerihumwmenschaft, de Pauly, vol. V, p. i808 sqq. Voy. aussi La Roche, Characteristik des Polytius, p. 14-18. 60. 73. Markhauser, Polybius, p. 70.
2'2i POLVBE ET LES ACUÉENS
méconnaître les côtés fâcheux du caractère romain et les symptômes de la corruption romaine qui se manifestaient déjà (le toutes parts, Polybe devint un véritable admirateur des Romains, dont, sans doute, il n*apprit à connaître de près que les représentants les plus nobles. Il trouva encore à Rome, en la comparant au monde oriental avec son manque de cohésion, son affaissement moral, social et politique, un fonds considérable de moralité publique et privée ; les scènes scandaleuses ou sanglantes dont se souillaient tous les jours les cours hellénistiques et de nombreuses cités grecques étaient alors encore inconnues à Rome; lapiété et une stricte honnêteté dans les relations publiques, privées ou commerciales étaient encore considérées comme une vertu du peuple romain; une basse cupidité, la vénalité, la fourberie dans les affaires d^argent étaient encore méprisées à Rome et trouvaient encore leur châtiment ; le sérieux romain ne s'était pas encore changé en corruption ou en légèreté. L'affreuse dureté avec laquelle les fonctionnaires et les généraux romains foulaient aux pieds les nations étrangères faisait place, à Rome même, à l'impression que produisait la grandeur de la vie politique, au dévouement et à la discipline avec lesquels les hommes les plus puissants de la République servaient encore la patrie. La hardiesse, la virilité, l'énergie et la force de caractère de ces Romains, le calme plein de sérieux, la clarté et l'assurance, la sévère logique de la politique du Sénat, qui déjà dominait sur la moitié d*un monde, devaient imposer même à un ennemi implacable des Romains» s'il consentait à examiner de plusprès leur système politique et à ne point uniquement fixer ses regards sur les mauvais côtés de cet État et de ce peuple puissants ; et la nature grandiose de la vie politique intérieure des Romains, avec les problèmes immenses qui alors déjà se posaient aux hommes les pluséminents de la capitale du monde, faisait paraître bien mesquines les affaires des Grecs, même celles des Péloponnésiens avec la rage destructive de leurs partis politiques et leur horizon borné, leurs petitesses et leu situation désespérée. Polybe ne fut pas insensible à tout celasurtout depuis que, par ses relations personnelles, il s'était assuré à Rome même une certaine influence et depuis qu