ANTINOOS
acharné de l'empereur ! Quant à Favorinus, il supporta cet affront avec beaucoup de sang-froid, se contentant de dire : « Il eût certainement mieux valu pour Socrale que les Athéniens se fussent bornés à le renverser en effigie, au lieu de le forcer à boire la ciguë * ». L'attachement des Athéniens et des Grecs d'Achaïe en général pour le grand philhellène impérial trouva d'ailleurs son expression sous une autre forme encore. Nous voulons parler de l'empressement avec lequel ils accueillirent la trop fameuse prédilection d'Hadrien pour le Grec bithynien Antinoos, ce jeune homme célèbre comme le type vivant de l'idéal de beauté juvénile à cette époque; de leur facilité à se plier en toute manière aux désirs d'Hadrien sur ce point, n'hésitant pas à ériger avec le plus grand zèle en l'honneur d' Antinoos, de son vivant et bien plus encore après sa mort — survenue le 30 octobre 130 après J.-G., àBésa en Egypte, dans des circonstances mal connues*, — des statues et des bustes, à créer pour lui diverses formes de culte, des jeux solennels, des sacrifices, et à lui rendre des honneurs comme on n'en rendait qu'aux héros ^ Et l'empereur Hadrien lui-même favorisa et commanda ce mouvement avec persistance, d'une manière aussi nette que possible.
Cette passion de l'empereur profita, enAchaïe, particulièrement à la ville de Mantinée en Arcadie (cf. p. 313 sqq.). Hadrien, en effet, honorait dans cette ville la métropole de Bithynion en Bithynie, la patrie de son favori ; et, à côté des autres bienfaits de divers genres dont il l'avait déjà gratifiée, aimant, comme c'était bien dans l'esprit de cette époque de décadence morale, à entourer son favori, dès son vivant, d'une auréole divine, il donna à Mantinée, comme parure, un temple
') Cf. Dio Cass., LXIX, 3. Suidas, s. v. Hadrian. Spartian., Hadrian. , 15, 12 sq. 16, 10. Voy. notamment Philostrat., Vit. Sophiste, I, 8, 2-3, p. 490.
2) Ici encore, il y a des divergences dans la détermination de la date ; on la fixe dans Pauly (R.-E., Ill, p. 1035) à l'an 129 ap. J.-G. La date de 883 U. G. = 130 ap. J.-G. est admise par Eckhel, D. JV., VI, p. 528 sqq. 536- 539, cf. p. 490), Flemmer, p. 131^ et Glinton, qui (dans les Fast. Rom. p. 116. 120) fixe la mort d'Antinoos au mois d'octobre de Tannée 130.
") Voy. d'une manière générale dans Flemmer le chapitre pp. 117-125. Eckhel, jD. iV., VI, p. 528 sqq. Dio Gass., LXIX, 11. Spartian., Hadrian. y 14, 5 sqq.
350 cujUTE d'antinoos
d'Antinoos. Pour naturaliser plus facilement le culte de cette nouvelle et honteuse divinité dans un pays comme FArcadie, où les idées étaient encore comparativement austères, on se borna d'abord à présenter Antinoos sous le nom de Pan (Pan Antinoos). Le nouveau culte fut d'ailleurs organisé avec grande pompe. Le gymnase de la ville s'accrut d'une construction neuve, où fut exposée une série d'images idéalisées d'Antinoos, tableaux ou statues, ces dernières en pierres de grand prix ; Antinoos y était souvent représenté comme Dionysos. La nouvelle divinité fut honorée et par une fête annuelle et par des jeux qui — très suivis également par les étrangers — étaient célébrés tous les cinq ans. Ces jeux avaient lieu dans le stade et dans l'hippodrome, au sud de la ville, entre le mur d'enceinte et le temple de Poseidon Hippios, au pied du mont Alésion K
Si ici, en Arcadie, ce fut l'empereur lui-même qui agit d'une manière tout à fait immédiate dans l'intérêt de celui qu'il aimait, les Athéniens, par contre, procédèrent d'une façon plus personnelle. Nous rencontrons également chez eux le culte du « dieu )) Antinoos ; le prêtre particulier de cette nouvelle divinité avait, comme les autres, son trône de marbre^ au théâtre de Dionysos. Le culte était, comme à Mantinée, celui des héros dans tout son développement ; le fonds en était, cela va de soi, formé par des jeux solennels, les Antinoéia, aussi bien à Eleusis que dans la ville ; et ce service, d'après les inscriptions, s'est perpétué jusque bien
*) Pausan., VIII, 9, 4 ; 10, 1. Curtius, Peloponnesos, I, p. 240. — Sur Pan Antinoos, voy. Eckhel, D. JY., VI, p. 531 et 535 sqq. Levezow, Ueber den Antinous-^ p. 109. Flemmer, p. 124. D'ailleurs, on représentait volontiers Antinoos sous la forme d'Hermès, de Dionysos et autres divinités semblables. D'après Curtius, op. cit., p. 267, c'est peut-être aussi alors que, pour désigner la fondatrice mythique delà ville, l'on commença d'employer, à côté et au lieu du nom d'Antonoé (Pausan., VIII, 8, 3 et 9, 2), l'appellation d'Antinoé, afin de se rendre plus saisissable encore par la similitude des noms le rapport que l'on voulait faire ressortir. Pour l'Arcadie, voy. encore Mionnet, II, p. 245.
*) Avec l'inscription « Uplco; 'AvTtvoou x°P^^'°^ ^^ xexvetxiov » (identification d'Antinoos avec Dionysos comme aspect et comme parure de la tête) ; voy. PhilologuSj 1863, Suppl. II, p. 632, et K. Bôttigher, dans le Philologus, 1867, Suppl. III, p. 314 sqq.. article intitulé « Ergànzungen zu
CULTE d'antinoos 351
avant * dans l'époque des Antonins. Il y avait aussi un culte et des prêtres d'Antinoos à Corinthe % |à Argos ^ et spécialement, comme nous l'avons dit, à Mantinée '', où la grande fête d'Antinoos revenait après un intervalle de quatre ans. Ce nouveau « dieu » fut d'ailleurs, en Achaïe, honoré sous des formes multiples". Son culte s'était solidement établi sur les frontières immédiates de F Achaïe, notamment en Épire et à Nicopolis, sa brillante capitale ^.
Les poètes de cour, eux aussi, rendirent hommage au favori de l'empereur. Le poète Pancratès chanta x\ntinoos et reçut en récompense une place au Musée d'Alexandrie. De même, Mésomède de Crète, affranchi et protégé d'Hadrien, écrivit une Antinoïde et reçut une pension qui lui fut, il est vrai, enlevée par Antonin le Pieux, ou qui fut du moins réduite par celui-ci \
L'activité partout présente d'Hadrien, dans l'intérêt des
den letzten Untersuchungcn auf der Akropolis » Aufs. VII. Philologus, XXIII, p. 493. ViscHER, dans le N. Schweizer. Museum, III (1863), pp. 57. 36. Sur un prêtre d' « Antinoos adolescent », voy. Philistor, II, p. 184. ViscHER, p. 57. Sur 1' « Antinoos Phosphores », voy. Bôckh, C, I. Gr., I, p. 316, sur le n« 184.
<) EcKHEL, D. N., VI, p. 530. 535. K. Bottigher, loc. cit. Vischer, Iog. cit. Ross, Demen von Attika, p. 32. Bôckh, C. I. Gr., n"^ 248. 283, et II, no 2309, lig. 5 et 6, et p. 246. Lenormant, L'Antinous d'Eleusis (Rev. Archéol., 1874, p. 217).
2) Bôckh, C. I. Gr., l, n» 1105 b : voy. Eckhel, D. N., VI, p. 532. MiONNET, II, p. 160. 180. Lbvezow, Ueber den Antinous, p. 104.
3) Bôckh, I, n<^ 1124. Flemmer, p. 120. Ces jeux avaient disparu à Argos, au temps de l'empereur Julien : Bôckh, ibid., p. 580 fin.
*) Bôckh, I, n» 1124 et p. 580. II, n° 3208, p. 739. III, n» 5913. Pausan., VIII, 9, 4.
°) Médailles du héros Antinoos à Delphes ; Eckhel, VI, p. 533. Mionnet, II, p. 97. Par contre, l'inscription d'Hermione (voy. Bôckh, C. I. Gr., I, p. 596, sur le n° 1204) prête à des doutes.
^) Cf. Flemmer, p. 88. 120 sq., suivant Mionnet, II, p. 57, et Levezow, Ueber den Antinous, p. 73 sqq. (Culte d'Antinoos dans des villes de l'Asie- Mineure antérieure, voy. Eckhel, VI, p. 530 sqq. Flemmer, p. 119. 123 sq.)
'') Sur ces personnages (et sur des poêles comme Euodos de Rhodes et Erycios de Thessalie) voy. GRBG0R0vius,'6fe6c/i. Hadrians, p. 364 sqq. ; sur Mésomède, voy. Syxcell. éd. Bonn., p. 622, ou p. 351 (P.) p. 279 (V.) d. et cf. EusEB., et Hieronym., Chron., éd. Schône, II, p. 168.169. Suidas, s. V. Dio Cass., LXXVII, 13. Jul. Capitolin., Antonin. Pius, 7, 8. Jacobs, AnthoL, III, p. 6. Clinton, Fast. Rom., p. 135. Sur Pancratès, vov. Athen., XV, p. 677 d. Clinton, T, p. 117. II, p. 282.
352 RÉSULTATS DE l'aCTION D HADRIEN EN ACHAÏE
Grecs d'Achaïe, porta d'ailleurs ses fruits. C'est, à la vérité^ sur l'essor du pays et de la population au point de vue matériel, essor rendu plus puissant par son intelligente administration, que nous sommes le moins renseignés. Outre que ce genre de développement se dissimule le plus ordinairement au regard qui cherche à le pénétrer, la situation matérielle de la Grèce, à cette époque, était assurément telle qu^il n'était plus possible d'atteindre ou de reconquérir une nouvelle prospérité comme celle qui s'épanouit en Asie, en Gaule et en Espagne dans les premiers siècles de l'époque impériale. Les phrases d'un panégyriste comme Aristide sur le nouvel éclat dont rayonnait Athènes * n'ont que peu de portée. Il est toutefois vrai que l'impulsion « donnée dans le sens de l'amélioration par l'exemple et Tadministration d'Hadrien n'a pas dû demeurer sans une bienfaisante influence sur la situation des Grecs ^ » . Nous verrons plus tard qu'à la fin de cette période , la Grèce se trouve dans un état de prospérité relative ; qu'en tous cas, la situation matérielle était devenue bien meilleure qu'elle ne Tétait encore du temps de Domitien ; et nous pouvons assurément admettre que ce changement doit être attribué en grande partie à la sage sollicitude d'Hadrien et de ses deux successeurs immédiats.
Mais l'influence extérieurement la plus reconnaissable de l'époque et de l'intervention d'Hadrien est celle qui augmenta la propension, déjà plusieurs fois mentionnée par nous, des Grecs du commencement de l'époque impériale à combler par des jeux solennels toujours nouveaux et toujours plus brillants le vide de leur vie provinciale au point de vue politique. Les fêtes prennent chaque jour plus de place et d'importance dans la vie de ce peuple ; leur durée s'accroît à vue d'oeil ; elles augmentent constamment en éclat et en pompe. Le nombre des concours de toute espèce constituant alors des fêtes à demi religieuses, dont quelques-unes^, comme nous l'avons vu, coïncident avec l'apparition d'Hadrien en Grèce, est très considérable ; il s'élève d'une manière perma-
0 Aristid., Panathen. éd. Jebb, pp. 405. 107, et 182-184. 187-189. - Pausanias (I, 20, 4 fin.) est plus réservé.
2) FiNLAY, p. 56. ■