‹ Histoire de la Grèce sous la domination romaineChapitre 17 sur 24 · XI · texte numérisé non relu

XI

(1) Ep. aux Rom., XIII.

paisiblement l'heure suprême et consentaient à vivre extérieurement comme si le monde eût dû subsister. Mais le profond mépris des choses de la terre était au fond de cette sérénité. Jamais le monde n'avait connu cet état merveilleux d'âmes qu'illumine et réjouit une pensée sublime, une espérance infinie > au milieu des vulgaires soucis de la vie matérielle, acceptés patiemment comme une loi de la Providence.

Telles furent les origines du christianisme en Grèce. Cet immense événement se détache au milieu de rhistoire générale de la province comme un épisode que rien ne rattache à ce qui le précède , et aux événements contemporains. Tant il s'en faut que le christianisme, même en Grèce, soit sorti d'un développement spontané de l'hellénisme ! Plus tard assurément, dans l'organisation du culte, et dans la forme des cérémonies, dans le choix du vocable et de l'emplacement des Eglises, dans la partie plastique , extérieure de la religion , quelque chose de la foi ancienne survécut dans la foi nouvelle (1). Mais le germe de celle-ci fut ailleurs, et vainement l'érudition cherchera-t-elle à le trouver dans la philosophie de Platon, ou dans le mysticisme de Pythagore, ou dans les traditions à demi voilées qui formaient le fond de la doctrine des mystères. Il est ailleurs.

(1) V. notre mémoire sui le vocable et l'emplacemeut des Eglises chrétiennes en Attique, Archives des mùsionSf 2* série, tome V.

Le christianisme n'est pas sorti davantage du mys* ticisme rajeuni dont la recrudescence est si sensible dans ce siècle des Césars , et si curieuse à étudier. Le mysticisme païen a voulu avoir son Christ et son apôtre ; il a enfanté Apollonius de Tyane , contemporain et pour ainsi dire rival et contre-type de saint Paul. Il naît un peu plus tôt , il meurt un peu plus lard. Il parcourt les mêmes pays, tout le bassin de la Méditerranée. Tyane, d'où il est sorti, est voisine de Tarse où Paul est né.

Ce fut un homme vertueux, probablement fort sincère, en tout cas fort étrange, et doué d'une puissance et de facultés particulières. Il est malheureux que Philostrate, en écrivant sa vie au troisième siècle, l'ait surchargée d'ornements jusqu'à la transformer en une œuvre romanesque. A travers les mensonges du texte, on devine une âme qui fut transportée de plusieurs pensées généreuses.

Mais son idéal est en arrière. Né d'une société corrompue , il ne peut rien concevoir au delà d'une réforme et d'un retour au passé. Paul, qui vient 4'ailleurs, renouvellera tout.

Tous deux ont été frappés de la multiplicité des cultes athéniens. Mais tandis que ce fractionnement scandaleux de la divinité inspire à Paul une magnifique profession de foi monothéiste, il dicte à Apollonius un livre, dont parle Philostrate, où il cherchait à ramener ces dififérents cultes à la pureté de leur rituel. Paul croit que la lettre tue; Vesprit vivifie. Apollonius, au contraire, est encore plus timoré, plus

jaloux de conserver la lettre et la formule , que ce peuple superstitieux qu'il endoctrine (1).

Paul, qui porte dans son âme le principe d'un monde nouveau, est au-dessus de tous les préjugés de races et de nations. Il n'est ni Juif, ni Grec, ni Bomain ; il est apôtre. Apollonius est un Hellène , épuré dans ses mœurs, exalté dans son hellénisme. Aux Thermopyles, on disait devant lui que le mont Œta est le plus haut de la Grèce. Il gravit le monticule où Léonidas était tombé, et dit : « C'est ici la plus haute montagne du monde ; ceux qui sont morts en ces lieux pour la liberté ont fait cette colline plus élevée que l'QEta et que cent Olympes. »

Noble langage, mais ce n'est pas ainsi que parle un fondateur de religion. Apollonius eut des milliers de disciples; et pourtant rien ne lui survécut, que le culte de sa mémoire honorée comme celle d'un dieu. En fait de réforme religieuse, l'hellénisme, abandonné à lui-même, ne pouvait rien donner de plus au monde que cette prédication éclatante et stérile.

(1) Philost., Fie d'Apollonius, IV, 17.

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