‹ Histoire de la Guadeloupe (volume 4)Chapitre 56 sur 123 · C. CoRNEILLE; Praub, secrétaire général · texte numérisé non relu

C. CoRNEILLE; Praub, secrétaire général

Écrite par des hommes qui avaient pris le pouvoir sans le souhaiter, par dévouement au pays, et qui n’aspiraient qu’au moment où il leur serait permis de le restituer, la lettre des membres du Gouvernement provisoire pouvait être plus digne. En commençant par se courber si bas, on n’obtient ni estime ni considération. 11 faut espérer le secours de Dieu, souffrir et se taire; ou si l’on n'attend la délivrance que de soi-même, le gant étant jeté, il n’y a plus à prier, mais à traiter : on pose ses conditions, elles passent, ou, étant rejetées, la lutte s'engage. Si le Gouvernement provisoire eût pris cette attitude, le Premier Consul qui, lui-même, avait fait au 18 brumaire ce que l'on pouvait reprocher à Pélage le 24 octobre, lui qui, comme Pélage, avait renversé une autorité antipathique au pays, il n'aurait pas eu la pensée d'imposer Lacrosse à la colonie pour un mois, comme on donne un pensum à des écoliers. Mais Pélage n'avait que quatre mille hommes et le Premier Consul en avait quatre cent mille. Avec l'argument de la force, il y a deux moyens d’en finir : on meurt à Sainte-Hélène, ou l’on se fait sauter, comme Delgrès, et l’histoire juge ceux qui nous réduisent à cette extrémité.

La lettre au Premier Consül étant rédigée, le Gouvernement provisoire fixa, däns une proclamation, ses principes et la direction qu’il entendait donner aux affaires du pays. Cette pièce n’était qu’une DR MHAEE des résolutions que nous avons. fait connaître.

Elle ne fut pas un mensonge. Tous les actes du Conseil montrèrent qu’il voulait tenir à ses promesses. Son succès eüt été complet, s’il avait pu pénétrer ses agents de sa pensée. Malheureusement, il n’eut pas seulement à se prémunir contre un défaut de concours, il lui fallut encore, et à chaque instant, lutter contre des influences contraires à son action. Aussi, le bien qui fut fait lui RUN ES le mal ne fut t'que celui qu'il ne put empêcher.

L'événement du 24 octobre accompli, il s'était opéré une grande confusion dans tous les rouages de l'Administration. Les vainqueurs voulaient jouir de la victoire en se mettant à

la place des vaincus. Le nègre Duvictor s'était installé commissaire général de police; un autre nègre, capitaine de port à la Pointe-à-Pitre; ceux-ci prétendaient à entrer dans la composition du Gouvernement, ceux-là voulaient former l'étatmajor de l’armée. Comme après toutes les secousses violentes, il y avait un grand relâchement dans la discipline des troupes. Les soldats, ayant triomphé de la loi, se croyaient tout permis. Le 15 novembre, Bernier, écrivant à Delgrès, après lui avoir indiqué les moyens qu’il croyait propres à faire renaitre la discipline, lui disait: « ...… Ces moyens à employer sont « urgents. La divagation que ces événements ont occasionnée « spontanément diminuera. Nous ne verrons plus des mili- « taires:la favoriser en y prètant la main, en empêchant les « employés de la police d'exercer leur ministère, et arracher « de leurs mains des individus attachés à la culture, qui « avaient été arrêtés dans cette ville sans être munis d’une « autorisation légale. ».

Delgrès, qui voulait conserver son influence sur la troupe, se gardait d’user envers ellé d'aucune rigueur. Les soldats, euhardis par l'impunité, se livraient à tous les désordres. Comme dans les premiers temps de la proclamation de la liberté, ils se répandaient sur les habitations et dévastaient les champs en présence mème des propriétaires, qui n’osaient rien dire. | |

Le nègre Duvictor ne s'était pas fait commissaire général de police pour faire de la police, mais pour empêcher qu'elle ne se fit. 11 verbalisait contre les agents qui, n’ayant pas encore reçu le mot d'ordre, voulaient arrêter les vagabonds. Chaque nègre se croyait une autorité, ou tout au moins un agent de “police. Le 24 novembre, quatre d’entre eux, s'’imaginant que le sieur Dubois, du Vieux-Fort, entretenait une correspondance avec les amis de Lacrosse, se transportent à son domicile, le saisissent, le frappent à coups de coutelas, et le conduisent, couvert de: sang, à la geôle. Ces hommes, d'eux-mêmes, s'étaient constitués les agents de Duvictor. Le Conseil, obligé d'user de ménagement, fermait les yeux, pour ne pas voir ce

qu'il aurait voulu réprimer. N’osant pas remplacer Duvictor, et voulant toutefois enlever la police à son action désorganisatrice, il fut réduit à déclarer qu’il prenait pour lui-même la charge des fonctions du commissaire général de police.

La dernière composition du Conseil avait mécontenté Ignace et ses partisans, qui auraient voulu que les blancs en eussent été exclus. D’un autre côté, les agitateurs exploitaient avec habileté cette circonstance qu'aucun noir n'avait été appelé pour former le Gouvernement. Hs les excitaient pour qu'ils demandassent à en faire partie. Ce n’est qu'à force d'art et : de dissimulation que les membres du Conseil parvenaient à triompher de tant et de si sérieuses difficultés. Lorsqu'un péril était conjuré, un autre renaiïssait. Le plus grand danger va venir d’où on l’attendait le moins, de Lacrosse.

Parti de la Pointe-à-Pitre le 6 novembre, au point du jour, le Capitaine-général, dans la même journée, avait fait la rencontre de la frégate anglaise la Tamer, qui, la veille, avait essuyé plusieurs volées de coups de canon des batteries de la Capesterre. Le commandant de cette frégate, sir Western, sur ce que lui dit Lacrosse des événements de la Guadeloupe, consentit à convoyer jusqu’à la Martinique le navire danois et son passager. Rendu à Fort-Royal, Western mit sa prise à la disposition du contre-amiral Duckworth, commandant des forces navales de la Grande-Bretagne aux Iles-du-Vent. Duckworth làcha le navire et garda le passager, qu'il plaça à bord d’un vaisseau de guerre qui était sur le point de faire voile pour l'Europe. Mais le Premier Consul avait fini par s’entendre avec le gouvernement anglais. Les préliminaires de la paix avaient été signés à Amiens, Un aviso en porta la nouvelle au moment même où Lacrosse allait s'éloigner. Il profita de cette heureuse circonstance pour demander à rester libre de ses mouvements, ce qui lui fut accordé. IL voulait descendre à terre, mais les habitants de la Martinique s’y opposèrent et obtinrent de l'amiral Duckworth d'envoyer ailleurs l’ancien commandant de la Félicité. Lacrosse se fit alors conduire à la Dominique, où il arriva le 21 novembre 1801.

La Guadeloupe devait voir, en neuf ans, l'ile de la Domi-

nique devenir deux fois contre elle un foyer d’excitation et de trouble : la première fois en 1792, pour faire triompher les idées démagogiques, la seconde fois en 1801, pour extirper ces mêmes idées jusqu’à la dernière racine.

Sir Andrew Cochrane Johnston, gouverneur de cette’ île, accueillit Lacrosse avec des marques d’une grande sympathie. Il s’imprimait alors dans la ville de Roseau un journal intitulé de Miroir de l'Europe. Ce journal, dans son numéro du 25 novembre, après avoir donné quelques détails sur la signature des préliminaires de la paix, ajoutait:

« La première malle d'octobre est arrivée hier matin avec « des papiers de Londres, jusqu'au 16 de ce mois, d’où nous « avons extrait les nouvelles précédentes, et par lesquels « nous avons eu la communication de l’article qui suit:

« En conséquence de la demande du Premier Consul, Sa. « Majesté à accordé des passe-ports pour une armée de 45,000 « hommes qui doit partir de Brest, escortée par 10 vaisseaux « de ligne français, afin de reduire l'ile de Saint-Domingue « et rétablir l’ordre qui y régnait jadis.

« Pareils passe-ports sont accordés pour une armée de 12,000 « hommes, sous les ordres du géneral Magdonald, qui devait « s’embarquer immédiatement à Brest, escortée par sept vais- « seaux de ligne, afin de prendre possession de la Martinique « ef de la Guadeloupe.

« Les deux puissances sont décidées à réunir leurs efforts « pour établir l'ordre el la sécurité dans leurs colonies res- « peclives. |

« Nous félicitons nos lecteurs sur cet heureux événement, « et nous espérons que nos voisins de la Guadeloupe sentiront « combien il est nécessaire d'établir l’ordre chez eux en « obéissant aux lois de leur patrie. S'ils négligent de profiter «de l’occasion qui se présente, le jour affreux de la vengeance « les attend...

« Le Premier Consül a déclaré que l'ile de Madagascar

« serait le sejour de tous les infàmes insurgés qui osent violer « les lois de la mere patrie... |

« Le Capitaine-général Lacrosse a débarqué ici samedi « dernier, et y résidera jusqu’à l'arrivée des forces. Les « croiseurs anglais ont ordre d’intercepter toutes les dépé- « ches qui viendront de France, pour lui être transmises de « suite, comme seul chef légal de la Guadeloupe. »

Le Conseil connaissait la circonstance du voyage du Capitaine-général à la Martinique, mais il en tenait secrète la nouvelle, afin qu’elle ne devint pas, entre les mains des agitateurs, une occasion d’excitation et de trouble. Lacrosse avait,

‘. au contraire, intérêt à ce que cette nouvelle-se répandit. IL

croyait que l’annonce de la paix et des préparatifs de la France pour faire rentrer ses colonies dans le devoir, comme aussi du châtiment réservé aux révoltés, agiraient sur ceux-ci assez profondément pour les déterminer à se soumettre et à le rappeler au pouvoir. En conséquence, le jour où le numéro du Miroir de l’Europe parut, on en donna un certain nombre d'exemplaires au capitaine Western, et il fut expédié avec sa frégate pour la Guadeloupe, avec mission de les distribuer. Rendu sur la rade de la Basse-Terre, le capitaine Western envoya à terre un officier avec une lettre pour le commandant de la Pointe-à-Pitre. Cette lettre, qui paraissait avoir pour objet de faire part aux autorités de la Guadeloupe de la ratification des préliminaires de paix, se terminait ainsi: « Je vous fais « passer aussi deux papiers-nouvelles, dont je vous prie de « m'accuser réception. » Ces deux papiers-nouvelles étaient deux numéros du 23 novembre du Miroir de l’Europe! Les matelots de l’embarcation envoyés à terre avaient également reçu des exemplaires de ce journal, avec charge de les distribuer à la population des quais, en lui annonçant qu’ils contenaient des détails sur la paix. La lecture de cette pièce détermina une explosion. L'idée que Lacrosse abattu, emprisonné, jeté la nuit sur un navire, reviendrait à la Guadeloupe pour commander à ses vainqueurs, les proscrire, les déporter à l'ile de Madagascar, avait rendu furieux les hommes des 21 et 24

octobre. Attribuant à son existence tout ce qui pouvait arriver, ils reprochaient à Pélage d’avoir créé la situation en empéchant d'en finir avec lui lorsqu'on l'avait sous la main. De même qu'ils avaient voulu aller attaquer le camp du Petit- Bourg, ils voulaient fêter les préliminaires de la paix par une descente à l’île de la Dominique. Ignace, Massoteau, Palème, Noël-Corbet, Codou, étaient les chefs des partisans de ces projets insensés.

Le Conseil, qui n'avait de force qu’en s'appuyant sur l’armée, était obligé, pour conserver son influence, de montrer qu'il partageait ses passions. IL feignit, en conséquence, de ne pas croire à la paix annoncée, et refusa de livrer des prisonniers anglais que demandait le capitaine Western.

Cependant le Conseil avait appris que la frégate la Pensée était arrivée d'Europe avec le préfet Lescallier et le commissaire de justice Coster, et qu’elle avait fait route pour Pile de la Dominique. Autant pour connaître les motifs de cette détermination ‘que pour avoir des nouvelles certaines de la paix, il envoya un parlementaire à Cochrane Jonhston. Cette démarche avait encore un autre but, c'était de persuader au gouverneur anglais que le refus de la Guadeloupe de livrer au capitaine Western les prisonniers ne renfermait nullement l'intention de continuer les hostilités, lorsque la paix serait signée entre la France et la Grande-Bretagne; que ce refus n'avait d'autre motif que l'absence de toute nouvelle officielle touchant la signature de la paix. Le parlementaire était chargé de porter à sir Cochrane trois prisonniers, et de lui remettre une lettre conçue dans les fermes les plus convenables. Ce gouverneur, à la date du 27 novembre, fit cette réponse aux membres du Gouvernement : |

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