VAPEURS A AUBES
Canons.
station.
Sébastopo
1 80 canons sur 9 I
Noms.
Canons.
Force de chevaux
Le Vladimir,
•ion
Le Gronionosctz
La Bessarabie,
La Crimée,
L'Odessa,
La Chersoncse,
Le Mogoutski,
ISO
Le Maladets,
Le Boetz,
Le Grosnii,
La Sevcrnaia Svesda,
L'Argonaute,
La Colchide,
L'Elborouz,
Total....
2,904 sur
Plus un grand nombre de petits vapeurs en fer de la force de 50 à JOO chevaux et deux ou trois remorqueurs sur le Danube.
Si l'on s'en rapportait à l'imposante énumcration de ces forces navales, on croirait la Russie invincible sur mer : mais, comme pour tout ce qui se fait en Russie, l'apparence est trompeuse, et la réalité est bien loin d'y répondre; ces bâtiments de guerre, éblouissants au premier coup d'oeil , ne supportent que difficilement un examen sérieux et approfondi. Le gouvernement a eu beau prodiguer les millions et ordonner l'achat de tout ce que les forêts pouvaient donner de meilleur, tous ses efforts sont venus échouer contre l'avidité et la corruption de ses employés. Les malversations ont dominé dans les arsenaux maritimes plus encore que partout ailleurs, et les vaisseaux sont en général construits avec des matériaux sans valeur ; aussi sont-ils peu capables de résister au choc de l'ennemi et de tenir longtemps contre l'action de la mer.
Si l'on ajoute à cela que cette armada à l'aspect si formidable est montée par des matelots peu habiles et commandée par des officiers sans expérience , qui pour la plupart appartiennent à des nations étrangères à la Russie, on demeurera convaincu que cette flotte, dont on nous a fait si longtemps un épouvantail, est une espèce de trompel'œil qui sent si bien elle-même son infériorité relative , qu'elle a toujours fui honteusement devant la bataille tant de fois présentée par les flottes combinées des deux puissances occidentales.
Il ne nous reste plus à parler de la Crimée qu'au point de vue de son commerce , et à ce sujet nous croyons qu'il ne sera point hors de propos de fournir quelques détails sur la mer qui en baignant les côtes de ce pays lui donne à la fois sa valeur commerciale et son importance militaire.
La mer Noire, sur laquelle ouvrent les principaux ports de la péninsule, a été longtem]>s une des moins connues du monde ; les fréquentes tempêtes qui agitent ses flots, et la barbarie des peuples qui habitaient son littoral, empêchèrent longtemps les Grecs de la fréquenter. Les fabuleux Argonautes furent, si l'on en croit la tradition, les premiers Hellènes qui sillonnèrent cette mer avec les proues de leurs navires , à l'époque où ils allèrent .i la conquête de la toison d'or sur les côtes de la Colchide , aujourd'hui la Mingrélie et l'imérélie. Par cette forme antinomique qui leur était particulière , les Grecs, q i avaient appelé les furies Euménides, nommèrent cette mer Pont-Euxi'nc (mer hospitalière), d'où à la suite des Romains nous avons fait Pont-Euiin, sous lequel elle est encore désignée parfois.
A une époque moins reculée que l'expédition de Jason, les Grecs nouèrent quelques relations de commerce avec les habitants des bords de la mer Noire; mais ces rapports ne furent jamais Irès-considérablcs , malgré rétablissement de plusieurs de leurs colonies sur ces côtes. Les Romains ayant conquis la Grèce et l'Asie, s'emparèrent également du commerce de la mer Noire , mais sans l'étendre plus que n'avaient fait les Grecs, et les relations des peuples occiden-
taux avec ces contrées ne se nouèrent d'une manière suivie qu'à l'époque des croisades, lorsque les Latins se furent emparés de Constantinoplc. Alors les Vénitiens, les Pisans et principalement les Génois y apparurent comme guerriers et comme commerçants. Ces derniers surtout y trouvèrent pour leur commerce des avantages d'autant plus grands, que par suite de la conquête de l'Egypte par les Arabes le commerce de l'Inde avait été déplacé. L'absence de rapports entre les chrétiens et ces nouveaux conquérants ne permettant pas le trans- ])ort des produits de l'Inde par l'ancienne terre des Pharaons, il fallut leur ouvrir une route nouvelle poiir les répandre en Europe : elles y arrivaient tantôt par l'Indus et par la mer Caspienne, où des caravanes venaient les chercher à dos de chameau pour les transporter par terre à trax'ers la Géorgie et la Mingrélie ; tantôt traversant l'océan Indien, elles pénétraient dans le golfe Persique, remontaient le Tigre ou l'Eupbrate et arrivaient de la sorte à Trébizonde , ou les Vénitiens et les Génois allaient les chercher sur leurs navires.
Nous avons dit, dans l'historique de la Crimée, les discordes que l'importance de ce commerce occasionna entre ces deux nations, et nous avons vu également comment les Génois, demeurés pendant un temps les seuls maîtres de cette mer , fondèrent sur les côtes de Crimée une colonie qui fut longtemps le centre des relations les plus importantes avec l'Orient. Mais le dernier Constantin ayant perdu la vie sur les remparts de Byzance et Mahomet II ayant détruit l'empire d'Orient, l'expulsion des Génois de la Crimée fut la suite presque immédiate de cet événement important. Avec la puissance des Génois fut anéanti le commerce des Occidentaux dans la mer Noire. Plusieurs causes contribuèrent à cet état de choses : d'abord les sultans fermèrent, par les Dardanelles et le Bosphore, l'entrée de cette mer aux chrétiens ; d'un autre côté, la découverte de la boussole, la nouvelle route des Indes tracée par Vasco de Gama, un monde tout entier donné à l'Europe par le génie d'un Génois, portèrent vers d'autres rives l'activité des chrétiens. Aussi, trois siècles étendirent leurs ténèbres sur cette partie du monde, et suffirent pour faire perdre toutes les notions nautiques et commerciales qu'avaient acquises sur ces contrées dans le moyen âge les républiques italiennes. Pierre le Grandfut le premierqui songea, après un si long oubli, à profiterdcs avantages immenses qui pourraient résulter pour lui de quelques ports sur cette mer. Azof fut conquis ; mais la paix désastreuse que le fondateur de la Russie fut oblige de subir sur les bords du Pruth le força d'abandonner ses projets , et il mourut avant d'avoir eu le temps de les reprendre. Ce fut Catherine II qui eut la gloire d'exécuter le plan tracé par son devancier et qui imposa aux sultans, dans le traité de Kaïnardji , l'obligation de rouvrir la mer Noire au commerce étranger, sous la seule condition d'obtenir la permission de passer les détroits qui en ferment l'entrée.
Au surplus, le traité de Kaïnardji ne devait guère bénéficier qu'à la seule Russie; et sous cette apparence libérale qui admettait toutes les nations au commerce de la mer Noire l'astucieuse souveraine cachait son dessein de faire de cette mer un lac russe, et se réservait de s'en arroger le monopole par la triple fondation d'un port de commerce à Odessa et de deux ports militaires .à Nicolaëff et Sébastopol.
Cependant , malgré tout l'avantage que les Russes auraient pu tirer pour le commerce de la position favorable de la Crimée, leur préoccupation constante n'ayant cessé d'être tournée vers la construction d'une marine guerrière, ils n'ont accordé qu'une attention très-secondaire au commerce de la péninsule, qui est demeuré par suite dans un état peu satisfaisant. Plusieurs raisons, indépendamment de celles que nous venons de signaler, se sont jusqu'à présent opposées à l'accroissement de ce commerce. Parmi ces causes, il faut signaler surtout le défaut de population, le peu d'industrie des habitants et la petite quantité de grains que le mauvais état de la culture permet d'y récolter. Les principaux articles qui s'enlèvent pour l'étranger sont le sel et les grains; le reste consiste en cuir, soude, beurre, caviar, poissons secs et fumés, feutre, miel, cire et vin. L'exportation de la Crimée dans la Russie consiste à peu près dans les mêmes articles, auxquels il faut ajouter la laine, les peaux de mouton et plusieurs espèces de fruits.
On importe principalement en Crimée des cotons en bourre, des étoffes de coton et de soie dans le goût des Orientaux, des vins de l'Archipel, du sucre , du café et autres denrées coloniales.
Ici se termine la tâche que nous nous étions imposée en entreprenant cette rapide esquisse de la Crimée. Nous avons dit sa position, son climat, ses ressources, le caractère de ses habitants, ainsi que leurs habitudes et leurs mœurs. Nous avons successivement passé en revue les différents conquérants qui ont tour à tour pesé sur cette contrée, et nous avons conduit l'histoire jusqu'au jour où une épopée nouvelle vient, en s'accomplissant dans ce pays, mettre encore une fois en présence la barbarie du Nord et la civilisation de l'tlccident. C'est assez pour nous d'avoir pu décrire le théâtre où va se dérouler le grand drame dont les premières péripéties nous sont à peine connues , et nous laissons à d'autres plus habiles le .soin d'introduire les personnages sur la scène et de raconter des événements dont l'issue est encore dans la main de Dieu.
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