BATAILLES DE DOLORES ET DE TARAPACÀ. BOVEMBBE
Confiance dos ulliéa daaa leur procliaio Iriompbe. — Plan de campagne adopté contre lee ChlIienB. — Ceux-ci occupent le» hauteurs de In EncaiLada. — DifScultéa de celte situation. — Bataille de Dolore?.
— Victoire dee CUiliena : ses conséquences immédiates. — Les Péruviens abandonnent la lille d'Iquique qui eet occupée par lee Cbi- Ueoe. — Les restes de l'armée péruvienne se retirent à la ville de Tarapocâ. — Une faible division chilienne va les y attaquer. — SaDglante affaire de Tarapaeà. — Résultats immédiats de ce combat, — Les forces péruviennes se mettent en retraite. — Les Chiliens occupent Tarapacâ. — Marche pénible des Péruviens pour arriver k Arien.
— Toute la province de Tarapacâ se soumet aux autorités chilieDaes.
11 paraissait naturel que le débarquement des troupes chiliennes eût produit une impression pénible dans le quartier général des alliés. Mais àenjuger par les déclarations de leur presse et les menaces de leurs proclamations, les Péruviens et les Boliviens cantonnés à Iquique, à Tacna et à Arica reçurent avec une vive satisfaction la nouvelle du combat de Pisagua. Directeurs de la guerre et soldats se laissaient bercer des plus flatteuses illusions à l'endroit de leur puissance militaire, et ils conlinuaienl à afTecter le plus souverain mépris pour l'armée cbilienne.
Ce qui contribua puissamment à entretenir cette opinion, ce fut le rapport officiel que le général Bucndia fit passer au président du Pérou pour justifier sa défaite dans ce combat. Il y racontait qu'avec 100 hommes seulement il avait défendu la place pendant sept heures contre des forces cinq fois plus considérables, qu'il avait repoussé deux attaques, et qu'enfin il s'était mis en retraite dans le meilleur ordre et sans que le moral de ses troupes en fût le moins du monde affecté. Ce
D,q,i,.cdbvGooyIc
114 HISIOIRB DB LA GUERRE DU PACIFIOVE
combat, ajoutait-il, avait redoublé chex les alliés te désir de se mesurer de nouveau avec leurs ennemis, parce que connaissant maintenant leur immense supériorité en courage et en discipline sur les troupes chiliennes, ils étaient sûrs de la victoire. « 11 y a, disail-il, une différence énorme entre le moral de notre armée et celui de l'armée chilienne... Notre force morale est doublée par la justice de la cause que défend la coalition. La bravoure et la sérénité de nos soldats, éprouvés déjà en de nombreux combats, rendent notre victoire certaine et assure le triomphe que dans la prochaine rencontre nous saurons arracher à l'ennemi. » Le général bolivien don Pedro Villamil, quoique moins explicite dans ses menaces, nourrissait la même confiance et répondait également d'un prochain triomphe.
On sait que le général Prado se trouvait alors à Arica, et qu'à son caractère de président du Pérou il joignait celui de directeur en chef de la guerre. Une division de près de 4,000Boliviens était campée à Tacna sous les ordres du président de la Bolivie rfLes deux généraux, à en juger par leurs nombreuses proclamations, brûlaient depuis longtemps du plus ardent désir de voler au combat, pour prendre à côté du soldat le poste du péril et de l'honneur. Malgré ces bruyantes démonstrations, les deux présidents avaient trouvé des distractions moins dangeieuses que les difficultés de la marche ou les hasards des combats. Les alliés eux-mêmes ont avoué plus tard que, pendant que le général Prado passait son temps à Arica à une table de jeu, le président de la Bolivie trouvait à Tacna des plaisirs encore moins innocents au milieu de fêtes qui dégénéraient souvent en orgies. Le débarquement des Chiliens à Pisagua vint les arracher à ces agréables passe-temps en appelant leur attention sur les affaires de la guerre.
Le plan de défense fut concerté avec la plus grande rapidité. Après la déroute il restait sur pied à Iquique et dans les environs près de 14,000 hommes tant Péruviens que Boliviens. Le 'général Buendia, témoin de la défaite de Pisagua, s'était retiré dans cette ville, et il atlsit se mettre h la tête des troupes. 11 devait retourner au nord, pour occuper l'ancien campement des Péruviens à Dolores, et attendre là l'armée bolivienne de Tacna, qui, sous les ordres du président Daza,
devait avancer à marches forcées. Les Chiliens débarqués à Pisagua allaient donc se trouver entre deux armées, et l'on croyait qu'ils devaient succomber sans remède. Le président du Pérou, qui, malgré ses assurances répétées, restait dans la place d'Arica, sous prétexte de ses nombreuses occupations et du mauvais étal de sa santé, s'empressa d'annoncer à Lima ]a destruction prochaine de l'armée chilienne. On ne douta pas un seul instant, ni au Pérou ni en Bolivie, du triomphe certain et complet des alliés.
Mais les généraux péruviens et boliviens avaient compté sans l'énergie et la rapidité des mouvements des troupes chiliennes. Les premières colonnes, qui s'étaient mises en marche de Pisaguapourl'intérieurdupays, s'emparèrent des télégraphes de l'ennemi, et ils trouvèrent dans les bureaux qu'ils occupèrent la copie de ses dernières communications. Dans les reconnaissances pratiquées ensuite, on réunit de nouvelles données sur les plans de l'eiinemi. Ainsi quoiqu'on eût cru tout d'abord qu'il faudrait aller par terre jusqu'à Iquique, on se vit forcé d'accepter une lutte qui pouvait être plus périlleuse, mais qui épargnait à l'armée les fatigues d'une marche excessivement pénible, par les salpètrîères de Tarapacà. On s'explique ainsi l'activité déployée par l'état-major chilien pour occuper les positions de Dolores, qui, outré une abondante provision d'eau, avaient une grande importance stratégique. C'est là que seréunirent plusieurs corps d'armée qui formèrent, comme nous l'avons dit dans le chapitre précédent, une division de prèsde 6,(MK) hommes sous les ordres du colonel E. Sotomayor. Le reste de l'armée chilienne resta échelonné sur divers. points entre Dolores et Pisagua.
Le camp de Dolores est situé près de la station du chemi» de fer qui porte le môme nom. Du côté du sud s'élève unepetite chaîne de montagnes qui forme, à son extrémité la plusvoisine, une hauteur d'une certaine élévation. Plus loin cettechaine s'abaisse un peu, et à l'extrémité méridionale s'éièveune autre hauteur. Ces montagnes sont connues sous le nom del'Encafladaetde San Francisco'. Ces hauteurs, d'où lavue-
I . La bataille gagnée par les Chiliens sur ces lieux est déDommée de- Dolores. Cepeodant les alliés l'appellent ordinaireuient San FraacUcoet rnSme quelquefois l'Eucafiada.
IIS HISTOIRE DB LA aUBflRB DU PACIFIQUI!
embrasse une vaste étendue, furent le terrain choisi par le colonel Sotomayor pour placer ses troupes. Au pied de la montagne passait le chemin de fer qui le mettait en communication avec le quartier général; et, suivant toutes les conjectures, c'était là aussi que les troupes que Buendia devait amener d'iquique se réuniraient à celles qui pouvaient arriver (lu Nord avec le président de la Bolivie.
Les Chiliens croyaient, mais à tort, que ce seraient celles-ci qui arriveraient les premières sur le théâtre de la lutte. En effet, dès les jour s pré ce dents, on avait aperçu du côté du nord, plusieurs détachements que l'on croyait être l'avant-garde de l'armée bolivienne, et qu'il avait fallu disperser. Le colonel Sotomayor dut faire avancer de ce côté une colonne de plus de deux mille hommes, pour arrêter la marche du président Daza s'il tentait de s'approcher des positions occupées par les Chiliens. Toutefois le péril n'était pas de ce côté-là. En effet, on sut bientôt qu'une division ennemie, qui semblait être l'avant-garde du général Buendia, se présentait vers le sud. Une division de plus de 2,000 Chiliens, sous les ordres du commandant don Domingo Amunàtegui, dut avancer de trois lieues, jusqu'à la station de Santa Gatalina, pour fermer le passage à cette colonne. On comprend ainsi dans quelle situation critique se trouvait le* campement chilien, qui s'attendait à Être attaqué à la fois par le nord et par le sud,
La division ennemie que le commandant Amunâtegui se proposait d'arrêter à Santa Gatalina n'y était pas encore. Mais ses éclaireurs lui annoncèrent le soir du 18 novembre que le gros de l'armée de Buendia arrivait d'Iquique à marches forcées, ralliant en chemin tous les corps détachés dans les établissements voisins de cette ville, que ces forces s'élevaient à près de 12,000 hommes, lesquels devaient arriver dans la nuit à Santa Gatalina, pour pousser immédiatement jusqu'à Dolores'. Le chef chihen courait ie risque de se voir coupé, d'un moment à l'autre, par des forces six fois supérieures. iMais après avoir averti le colonel Sotomayor de l'approche de l'ennemi, il commença la retraite à la faveur de l'obscurité; et avant le point du jour, il était revenu au campement de sa division. Cette marche rapide s'était effectuée par une route parallèle à celle que suivait l'ennemi, à moins
LES OPËRfLTlONS MILITAIRES iil
d'une lieue de lui, et pourtant, l'élat-major péruvien mettait tant de négligence dans ses opérations que personne dans cette armée ne soupçonna qu'à si peu de distance se trouvait une colonne ennemie suivant la même direction, et qu'il eut été facile de couper et de faire prisonnière.
Dans la matinée du jour suivant, le 19 novembre, toute la division du colonel Sotomayor était concentrée à Dolores. Ce chef prit alors les dernières dispositions pour être en mesure de repousser toute attaque de l'ennemi et donner ainsi au général en chef de l'armée chilienne le temps d'amener les renforts nécessaires. Or, ce matin-là même, le général Escala quittait de bonne heure le campement de l'Hospiçio, à la tête d'une forte division. Le peu de matériel que possédait le chemin de fer de Pisagua ne permettait pas à ces troupes d'arriver à Dolores en moins de dix à douze heures. Pendant ce temps, la division établie à cet endroit allait se voir obligée d'accepter la bataille contre des forces doubles (5,000 ou 6,000 Chiliens contre 11,000 ou 12,000 alliés).
L'armée de Buendia était arrivée avant le jour en face du camp chilien. Aux premières lueurs de l'aurore, son chef commença à prendre ses posilions. 11 forma tranquillement sa ligne, au son de la musique militaire, et au milieu d'un grand enthousiasme, et des cris mille fois répétés de : « Vive le Pérou I vive la Bolivie ! vive l'alliance I à bas les Chiliens, les l&ches et les usurpateurs I « Quoique les deux armées ne fussent qu'à une distance de deux kilomètres l'une de l'autre, le général péruvien, d'accord avec le conseil des chefs supérieurs, résolut de nelivrer bataille que le lendemain; on espérait sans doute que le général Daza arriverait pendant la nuit avec les corps boliviens partis de Tacna. L'état-major des alliés ne considérait pas que, dans la soirée ou dans la nuit suivante, l'année chilienne devait recevoir des renforts, et que le lendemain il pouvait se trouver en face de 10,000 hommes au lieu des 5,000 à 6,000 que le colonel Sotomayor avait alors sous la main.
Mais ce dernier ne voulut même pas attendre ces renforts. Plein de confiance dans la valeur de ses troupes et dans la force des posilions qu'il avait choisies, il résolut d'engager le combat dans l'après-midi, sans s'occuper de l'immense supé-
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riorité numérique de rennemi. Vers les trois heures, une batterie de montagne, placée au centre dç la ligne chilienne, ouvrit le feu contre une colonne ennemie qui s'était mise en mouvement pour changer de position. Contre l'intention du général péruvien, cette colonne s'engagea en répondant aux Chiliens par un feu d'artillerie et de mousqueterie. Bientôt le combat devint général. Les boulets et les balles des alliés tombaient sur toute la ligne des Chiliens ; mais l'artillerie de ceux-ci, dirigée avec une adresse merveilleuse, contenait victorieusement l'ennemi. Une colonne formée des meilleures compagnies de divers bataillons péruviens, protégée par les ondulations du terrain, réussit néanmoins à avancer jusque sur les batteries du centre des Chiliens, dont les canons, éta< blis sur le revers et au sommet de la colline, ne pouvaient plus atteindre les troupes qui se dérobaient au pied des hauteurs.
Les alliés purent donc commencer à gravir la pente sans grand danger, mais, lorsqu'ils approchèrent des batteries, ils furent arrêtés par une vigoureuse charge à la baïonnette qui les dispersa complètement. Quelques compagnies de fusiliers, prises dans les deux bataillons formés par les vaillants mineurs de Copiapo et de Coquimbo, fondirent sur les assaillants avec un élan irrésistible : ils les ramenèrent par trois fois et les poussèrent jusqu'à la plaine la baïonnette dans les reins. 11 parait que le feu que les alliés dirigeaient alors sur les Chiliens pour seconder leur colonne d'attaque fit plus de ravages dans les rangs des assaillants que dans ceux de leurs adversaires, ce qui contribua puissamment à augmenter le désordre et la confusion dans l'armée alliée.
Pendant ce temps, les batteries qui protégeaient les flancs de la division chilienne soutenaient le feu avec la plus grande -vigueur et semaient le désordre et l'épouvante dans les rangs ennemis. En vain, l'aile droite de l'armée alliée prétendit-elle revenir à la charge du même côté dans l'espoir de changer le sort de la bataille. La batterie chilienne dç canons Krupp qui lui faisait face, appuyée par le feu de quelques compagnies d'infanterie, fit reculer les alhés et dispersa complètement leur cavalerie. Le désordre produit sur ce point, la confusion introduite au centre de la ligne par la dispersion et la fuite des
LES OPËa&TIONS HILlTtlRBS llfl
■colonnes qui avaient essayé de p-avir les hauteurs, décidèrent la défaite. Les alliés commencèrent à lâcher pied et finirent par abandonner le champ de bataille vers cinq heures da soir '.
La retraite de l'armée alliée s'opéra d'abord avec ordre, malgré les feux d'artillerie que continuaient contre elle les batteries chiliennes, et la poursuite de quelques corps d'Infanterie déployés en tirailleurs. Mais, lorsque la nuit fut tombée, et surtout qu'un épais brouillard, fréquent dans ces
1. Comme on le voit par cette courte relation, le triomphe dea Chiliens à Dolores doit Stre principalement attribué à la supériorité de leur artillerie et & l'adresse avec laquelle on sut l'employer, sans oublier toutefoia la vigoureuBa charge à la baïonnette des Itatallloos de C>Dpiapâ et de Coqainibo, qui repoussa une attaque dont pouvait dépeudre le sort de la journée. Mais les chefs tîe l'armée alliée ont clierché mille espltcationa pour justifier la défaite aussi étonnante qu'inattendue d'un -corps de 12,D0D hommes par une division qui n'en contenait pas plus de 6,0D0. Selon quelques-uns, les vrais auteurs du désastre 'étaienl les Boliviens qui avaient fait feu sur les colonnes péruviennes repousséea par les baïonnettes chiliennes dans l'attaque des hauteura^ Suivant d'autres, la responsabilité de la déroute retombait sur le géniral Buendia et sur son état-major, qui n'avait pas commencé la bataille 'dès le matin, comme si l'heure eût pu faire qua les Chiliens se serviseent moins habilement de leurs ca' ~is. D'après l'élat-major des alliés, vait perdu la bataille non Be.i.sment à cause des Boliviens qui avaient porté la confusion dans les rangs en faisant feu sur les Péruviens, mais anssi à canse de quelques chefs qui engagèrent le combat dans la soirée au lieu d'attendre au lendemain comme oa se l'était pro- '. Toujours est-il que les vaincus n'ont pas voulu reconnaître la vraie cause de leur défaite : la supériorité des Chiliens en valeur et en organisation.
En 1680, un journal de New York, voulant expliquer riEsue de cette bataille, profita de la présence accidentelle dans cette ville du président du Pérou, le général Prado, directeur de la guerre, et il recueillit de sa bouche les renseignements nécessaires. Voici comment le dit journal les communique a ses lecteurs : a Les généraai alliés voulaient livrer une bataille scientiSriue, conforme aux principes de la stratégie, et qal répondit à la culture intellectuelle et i la civilisation du Pérou ainsi qa'k l'instruction militaire de l'armée qu'ils cooimand aient. Dans ce but ils l'avaient remise au lendemain afin de prendre les mesures nécessaires en pareil cas, et de relever encore la gloire du Pérou dans un combat qui devait étonner l'Amérique. Mais les Chiliens, hommes barbares et ignorants, incapables d'apprécier k sa juste valeur la tactique militaire, précipitèrent le combat; ils attaquèrent ^Farraée péruvienne et la taillèrent en pièces, sans laisser à ses chefs le temps d'achever de combiner leurs plans itcatégiques. « En laissant de c6\Â tout ce qu'il y a de dérisoire dans cette explication, qui n'est qu'une bonne plaisanterie du général Prado, il faut reconnaître qu'elle contieut cependant un grand fond de vérité.
déserts où il est connu sous te nom de eamanchaea, eut caché la terre à leurs yeus, le désordre devint tel parmi les fugitifs, que tous se débandèrent, sans écouter, )a voix de leurs officiers. Les troupes n'avaient presque pas dormi la nuit précédente pour arriver plus vite sur le théâtre du combat, et elles n'avaient mangé que quelques bouchées dans la matinée : aussi étaient elles épuisées de fatigue et de bpaoin, démoralisées par la défaite, et à chaque instant elles tremblaient de se voir attaquées par le vainqueur. Si alors un régiment de cavalerie fut tombé sur elles, ou qu'on eût seulement sonné la charge, la dispersion de cette armée eût été complète, irrémédiable. Et même, sans être sérieusement poursuivis, les alliés abandonnèrent dans la fuite tous leurs blessés, tant officiers que soldats, toute leur artillerie, les armes, les vivres, les bétes de charge et un matériel considérable.
Dans la soirée du même jour, et lorsque les alliés avaient déjà commencé la retraite, le général Escala arriva au campement chilien. Derrière lui marchaient quelques divisions qui, , n'ayant pris aucune part au combat, auraient pu activer la poursuite. Mais le général en chef n'en croyait pas ses yeux, et il ne pouvait comprendre qu'une armée de 12,000 hommes eût été mise en fuite par une division qui comptait à peine la moitié de ce nombre. Par une prudence facile à comprendre pour celui qui connaît les circonstances qui avaient précédé la lutte, le général en chef, voyant la nuit avancée, suspendit la poursuite et prit des précautions minutieuses pour prévenir toute surprise, et pour déjouer tout retour oBensif. Ce n'est que le lendemain matin, lorsque les premières reconnaissances se furent mises en quête de nouvelles, que l'on apprit par les fugitifs et les blessés que la déroute avait été complète. Ces reconnaissances firent plus de cent prisonniers, dont un général et un colonel, et elles s'emparèrent de douie canons abandonnés dans la fuite, d'une quantité considérable d'armes, de vêtements et de munitions. A quatre lieues à l;i ronde, il n'y avait pas un seul ennemi capable d'opposer la moindre résistance. Le champ de bataille était semé de plus de 500 cadavres Péruviens ou Boliviens. L'armée chilienne, elle, n'avait eu que 63 morts et 187 blessés, tant officiers que soldats.
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Le lendemain de la bataille de Dolores, c'est-à-dire le âO novembre, lu ilésorganisation de l'armée alliée était à son comble. La cavalerie s'était dispersée à tel point qu'il ne restait pas un seul soldat de cette arme. L'artillerie avait perdu ses canons. Les bataillons boliviens, épouvantés du résultat de la lutte, et irrités des injustes accusations des Péruviens, ne voulaient plus rester avec eux. En conséquence, ils prirent le chemin de la Cordillère pour rentrer en Bolivie. En même temps une partie des troupes péruviennes, soulevées contre leurs chefs, suivaient en désordre la route du nord pour se rendre i Arica, Le général Buendia, ou plutôt son chef il'étatmajor, le colonel don Belisario Suarez, i-éussit à rallier plusieurs détachements, et à marcher avec un certain ordre jusqu'à la petite ville de Tarapaca, capitale de la province du même nom. L'intention de ces chefs était. d'y réorganiser leurs forces, et ensuite de gagner Arica. Avant de se mettre en chemin, on fit part aux autorités d'Iquique du désastre qu'on venait de subir, et l'on ordonna à une division de l'armée qui était restée dans cette ville de venir à marches forcées rejoindre ù Tarapaca.
La nouvelle de la défaite des alliés était déjà parvenue à Iquique, mais fort peu de personnes y ajoutaient foi. Il semblait incroyable que l'armée qui était partie quelques jours auparavant avec tant de confiance dans la victoire eût été taillée en pièces par les Chiliens. Lorsqu'on eùl reçu le message du général Buendia, le doute ne fut plus possible. Un conseil auquel assistèrent les chefs militaires et les autorités de la ville se réunit le 22 novembre. Il y fut décidé le même jour qu'on abandonnerait la place, après avoir inutilisé les armes qu'on ne pourrait emporter. A trois heures de l'aprèsmidi, les troupes, au nombre de plus de 1,500 hommes, qui restaient dans la ville, partirent pour aller à Tarapaca rallier le général Buendia. IjB général Lopez Lavalle, ne se sentant pas disposé à courir les risques de cette campagne, chercha sur la frégate de Sa Majesté Britannique Turquoise un asile qui lui fut gracieusement accordé par les marins anglais. La ville resta confiée à la garde des compagnies de pompiers, exclusivement composée de volontaires étrangers.
Iquique était alors bloqué par deux navires de l'escadre
chilienne. Les consuls des États-Unis, d'Allemagne, d'Angleterre et d'Italie se rendirent le soir même à bord dn Coehrane pour faire connaître au commandant de cette frégate que les autorités civiles et militaires de la ville l'ayant abandonnée aux mains du corps consulaire étranger, il pouvait prendre les mesures qu'il jugerait opportunes. Le commandant Latorre «n donna immédiatement avis à Pisagua, et le lendemain, de bonne heure, il fit débarquer un of&cier et ISS hommes qui prirent pacifiquement posBession de la ville. Quarante-sept marins de l'£aiaefalda, sauvés du naufrage de ce navire le il mai, et retenus comme prisonniers de guerre, furent rendus à la liberté.
Le même jour, 23 novembre, le ministre de la guerre arrivait de Piaagua, amenant par mer une garnison plus nombreuse, et il rétablLsBait l'administration publique sous la protection du drapeau victorieux du Chili. Les nationaux n'eurent rien à souffrir de ce changement de domination, car <m leur laissait la liberté de vivre en paix sous les nouvelles autorités, ou de quitter la province pour se rendre où bon leur semblerait. Les étrangers, de leur côté, virent dans le Douvel ordre de choses, l'inauguration d'un régime de probité et de Justice bien différent de celui qui formût la base Ae l'administration péruvienne.
On n'avait pas encore, au camp chilien, reconnu toute l'importance du combat de Dolores ; et ce fut une véritable erreur de la part du général en chef, non seulement de n'avoir pas entrepris la poursuite sérieuse et effective des débris de l'armée ennemie, mais de a'avoir pas même ordonné les reconnaissances nécessaires pour connaître la direction que prenaient les fugitifs. Cette erreur, qui ne peut s'expliquer que par tm excès de prudence, par la crainte d'exposer les divisions chiliennes & être victimes d'une surprise, permit au général péruvien de réorganiser une partie de ses forces, et d'arriver enfin k la ville de Tarapaca dans la matinée du 23 novembre.
Les fatigues et les souffrances de cette marche de deux jours sont indescriptibles. La lassitude, l'msomnie, la faim, la chaleur avaient k tel point abattu les esprits que, sans l'énergie du colonel. Suarez, chef d'état-major péruvien,
LES. OPÉRATIONS UILITAIHBS 133
l'anéantissement de ces troupes eùl été complet. A Tarapaca, ils trouvèrent du repos et des vivres ; c'est là qu'ils devaient attendre que la division restée à Iquique vint les rejoindre, pour continuer la marche vers le nord.
Le premier détachement qui partit du camp chilien fut UD corps de cavalerie de 400 hommes, sous les ordres du colonel Sotomayor. Il ne devait paa poursuivre les fugitifs, mais marcher vers le sud pour prendre possession de toutes les localités situées aux environs d'Iquique, Le colonel Sotomayor mit dans t'accomplissenient de cette mission toute l'activité et l'énergie qu'il avait déployées depuis le commencement de la campagne. Il parcourut en quatre jours toute cette région, établissant sur divers points les autorités chiliennes, s'emparant des armes et des munitions de l'ennemi, et poursuivant les derniers débris de l'armée péruvienne qui restaient dans ces lieux. Il enleva à l'une de ces bandes toutes les archives de l'état-major que l'on transportait d'Iquique à Tarapaca, Par les prisonniers recueillis dans celte battue, on connut le plan de retraite des chefs péruviens et le nombre d'hommes dont ils pouvaient disposer. On en dpnna immédiatement avis aux autorités chUiennes d'Iquique et au général en chef, mais ces communications n'arrivèrent pas à temps opportun, et l'on ne put en proliter pour arrêter le plan des opérations qui devaient suivre.
Cependant, une avant-garde de 400 éclaireurs ôtait partie le 24 novembre du camp de Dolores, sous les ordres du lieutenant-colonel Vergara. Il s'était avancé du côté de Tarapaca et avait appris de quelques fugitifs que les ennemis qui s'y étaient réfugiés ne dépassaient pas 1,300 à 2,000 hommes, tous plus ou moins démoralisés. Le commandant Yergara suspendit sa marche pour communiquer cette nouvelle au camp et attendre des renforts. Le général en chef envoya, le 25, une division de i,800 hommes sous les ordres du colo' nel don Luis Arteaga. Celui-ci devait se mettre à la tête de toutes ces forces qui formaient un total de 2,2S5 hommes des trois armes avec huit pièces d'artillerie.
Mais l'ennemi s'y trouvait déjà assez fort pour n'avoir plus rien à craindre de l'attaque d'une colonne aussi peu nombreuse que celle qui marchait contre lui dans l'espoir
ISi HISTOIRE DE LA OUlfRRI DU FACIFIDUE
de Je surprendre. Aux troupes qui y étaient arrivées en bon ordre avec leurs chefs s'élait joint un millier de fugitifs qui venaient y chercher un asile contre la faim et la soif. Tous préféraient l'inconvénient d'une reiraite en niasse que de s'euposer aux dangers de -toute sorte que des hommes isolés peuvent courir dans ces inhospitalières solitudes du désert; et, poussés par l'instinct de leur pnjpre conservation, ils venaient se réincorporer à leurs bataillons.
Le 26 novembre, la cinquième division péruvienne^ partie d'iqiiique, arriva également à Tarapaca. Comme elle n'avait pas été engagée, et qu'elle n'avait eu à souffrir que les fatigues de la marche, elle se trouvait encore intacte. Le général Buendia avait alors sous la main plus de 3,000 hommes, qui avaient trouvé à Tarapaca de l'eau en abondance, une certaine quantité de vivres et le repos nécessaire après les fatigues des journées antérieures. Les chefs péruviens savaient parfaitement qu'avec ces seules forces ils ne pourraient recommencer la campagne contre l'armée chilienne, et ils ne pensaient qu'à poursuivre la reiraite vers le nord pour rallier les troupes qui restaient à Arica et à Tacna. Ils étaient si loip de supposer qu'ils seraient poursuivis que, le 26 novembre, le générât ' Buendia lit partir en avant deux détachements de 1,400 hommes ; il restait lui-même à Tarapaca avec plus de 3,600 soldats qui avaient besoin d'une nuit de repos. Ils dormirent comme en pleine paix sans même se couvrir de sentinelles et sans soupçonner la présence de l'ennemi dans les environs.
Tarapaca est un bourg de 1,200 âmes, situé sur une petite rivière qui court au fond d'une étroite vallée, laquelle s'étend depuis les montagnes de la Cordillère jusqu'aux plaines nitreuses du désert. Cette vallée, resserrée entre deux chaînes de hauteurs, n'a qu'un kilomètre de large; elle est cultivée, et cette végétation en fait une-espéce d'oasis au milieu du désert. Tel était le théâtre où allait se dérouler un des plus sanglants épisodes de la guerre que nous racontons.
La division chilienne, après avoir marché toute la journée au- milieu d'arides salpètrières rejoignit l'avant-garde que dirigeait le commandant Vergara. 11 était onze heures du soir, et l'on se trouvait à trois heues de Tarapaca. Les soldais firent halte en cet endroit, pendant que les chefs préparaient leur
LES OPÉRATIONS tlILITAIRILS US
plan d'attaque pour surprendre l'ennemi. Les troupes devaient se partager en trois colonnes de force différente, suivant l'importance des opérations dont elles seraient chargées. Ainsi, pendant que la plus nombreuse attaquerait de front par le fond de la vallée, les deux autres occupaient les hauteurs qui flanquaient les positions de l'ennemi afm de l'envelopper et de l'obliger à se rendre ou à se disperser. Ces colonnes devaient se mettre en chemin à trois heures du malin pour commencer l'attaque le lendemain 27 novembre aux premiers rayons du Jour.
La première colonne de la division chilienne, composée de 400. hommes seulement, s'égara dans sa marche à cause de l'épais brouillard qui s'élève chaque nuit dans ces parages. Elle arriva près de la fondrière qui ferme la vallée au nord, non pas avant le joui', comme elle en avait reçu l'ordre, mais à huit heures du matin. Elle avait pour instructions de traverser la vallée et de gagner les hauteurs qui la ferment du côté du sud. Mais, à celte heure-là, ce mouvement offrait la plus grande difficulté; car quoique l'ennemi ne s'attendit pas k l'attaque, il était sur pied et il accepterait un combat, dont le résultat ne pouvait être douteux, vu son énorme supériorité numérique.
La prudence conseillait de ne pas descendre dans le carrefour, et en effet, si changeant de plan, on avait attendu sur la hauteur le reste de la division chilienne, celle-ci, servie par son artillerie, aurait pu, de cette position, jeter le désordre parmi les forces péruviennes qui occupaient la vallée et les disperser complètement. Mais le principe de l'obéissance militaire l'emporta, fortifié encore par la confiance qu'inspiraient aux soldais leurs triomphes passés ; et la colonne poursuivit sa marche par les étroits sentiers du ravin.
Les Péruviens étaient alors occupés à consommer sans défiance les provisions qu'on venait de leur distribuer avant de Gonlinuer la marche. A la vue des Chiliens qui commençaient à se montrer sur la pente du nord, les tambours battirent la générale et chacun courut à son corps respectif. Sous la direction des chefs et des officiers, les soldats s'élancèrent à leur tour vers les hauteurs par divers sentiers, et en quelques instants ils placèrent la colonne chilienne dans la situa-
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tîon désavantageuse où ils se trouvaient eux-mêmes quelques instuntR auparavant. Cette colonne répondit pourtant au feu que de toutes parts on dirigeait sur elle, et malgré des pertes sensibles elle soutint le combat le mieux qu'elle put, donnant le temps aux deux nouvelles colonnes d'y prendre part. Il était inutile que celle-ci essayassent de suivre le plan convenu. La bataille avait commencé dans des conditions qui empêchaient d'y donner suite, et l'on dut accepter la lutte comme elle se présentait.
Il est impossible de rapporter dans tous leurs détails les péripéties de ce combat acbamé. Les relations de ceux qui y ont pris part en retracent seulement les traits principaux, ou ne donnent que des détails sans liaison entre eux et qui ne suffisent pas pour en enchaîner tous les incidents divers. Onse battait sur la colline et dans la vallée, avec un acharnement sans pareil, souvent corps à corps, changeant constamment de position, suivant les nécessités de la défense, et par détachements isolés. Dans ces mouvements rapides et soudains, les Chiliens se virent forcés d'abandonner quelquesuns de leurs canons, qui d'aiUeurs n'étaient d'aucune utilité dans un combat- engagé dans de semblables conditions. Leurs troupes épuisées parla marche, par l'insomnie et dévorées de soir, semblaient prêtes à plier sous le nombre de leurs ennemis, entièrement remis de leurs fatigues par un ou plusieurs jours de repos, et exempts des tourments de la faim et de la soif.
Mais la vigueur physique et morale du soldat chilien, son amour-propre doublé par ses précédentes victoires, et enfin les sentiments de la discipline et de l'obéissance conti-ibuaient à soutenir leur valeur. Ces hommes de fer, rompus aux plus pénibles travaux de l'industrie jusqu'au jour où la patrie avaitréclamé le secours de leurs bras, résistaient avec une bravoure héroïque qui, même dans un péril si imminent, leur ménageait encore quelques chances de victoire. Les Chiliens, officiers et soldats, jonchaient le sol de leurs cadavres, maisils vendaient chèrement leur vie, et leurs balles et leurs baïon-: nettes ouvraient à chaque instant de larges brèches dans lés rangs ennemis.
A une heure de l'après-midi, lorsque la situation paraissait
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le pins désespérée, le sort de la bataille changea en leur faveur. La division chilienne avait un corps de cavalerie de 115 grenadiers,' qui à cause de la configuration du terrain, n'avait pas pu prendre part au combat sur la pente des mon. tagnes. II était maintenant descendu dans la plaine, et à la vois du major don Jorje Wood, aide du chef de la division, ces cavaliers se formèrent en bataille, ralliant autour d'eux les soldats que la confusion de la lutte avait séparés de leurs compagnons. La cavalerie allait faire un dernier effort; en effet, lancée au galop sur les pelotons ennemis, elle les chargea le sabre au poing, avec cet élan irrésistible qui dans toutes les guerres a rendu célèbres les chevaux et les cavaliers chiliens. Ce ne fut plus un combat, mais une boucherie effrojable. Ranimée par cette appui, l'infanterie reforma ses rangs et se lança de nouveau sur l'ennemi qui commençait à plier. La lutte ne se prolongea guère plus d'une heure et les Péruviens se décidèrent enfin à la retraite, abandonnant la place à leurs audacieux vainqueurs. Les Chiliens, qui avaient perdu près du cinquième d& leur effectif dans ce combat inégal, purent néanmoins chanter victoire. Ils se dispersèrent immédiatement dans la vallée pour se désaltérer dans les eaux de la rivière, pour ramasser les blessés ou pour se reposer à l'ombre des arbres ou des cabanes les plus proches.
C'eût été le moment de préparer une prudente retraite ; et il parait que ce fut aussi l'idée des chefs. Hais les troupes ne se sentaient pas la force de traverser de nouveau ce désert brûlant, et aucun danger n'aurait pu les décider à se priver de quelques instants d'un repos indispensable. Les chevaux eux-mêmes avaient besoin de se rafraîchir, et l'on dut les laisser boire à la rivière. A quatre heures de l'après-midi, 400 hommes seulement avaient gagné la hauteur ; le reste de la division se trouvait encore dans la vaUée sans l'idée du moindre péril. Quelques pelotons seulement continuaient à échanger des coups de fusil avec ceux des détachements ennemis dont la retraite leur paraissait trop lente,
Justement à cette heure il arrivait un puissant renfort aux Péruviens. Les deux détachements, qui au nombre de 1,400 hommes s'étaient mis la veille en marche pour le nord^ ne se trouvaient, le matin du jour de la bataille, qu'à deu^
(^8 HISTOIRE DE LA QUERim DU PACIFIQUE
OQ trois lieues de Tarapaca, A la première nouvelle de la présence des Chiliens sur les hauteurs qui dominent ce bourg, le général Buendia avait envoyé l'ordre dp ramener ces troupes; et elles arrivaient à quatre heures du soir pour recommencer la lutte contre les restes épuisés de la division chilienne, qui, après cinq heures du combat le plus acharné, étaient restés maîtres du champ de bataille. L'apparition de ces troupes fraîches ranima le courage des fugitifs péruviens, et en fort peu de temps près de 4,000 hommes recommençaient le combat.
(,es Chiliens qui occupaient la vallée soutinrent néanmoins ce choc inattendu. S'étant emparés de plusieurs maisons et de quelques cabanes. Us ouvrirent dans les murs de nombreuses meurtrières, par lesquelles ils lançaient une véritable pluie de feu. Les ennemis ne trouvèrent pas d'autre moyen de vaincre ces hommes que de mettre le feu aux toits de chaume de ces bâtiments rustiques, et l'incendie fit ce que les hommes n'avaient pu faire. Sur d'autres points de la vallée, la lutte continuait corps à corps, un contre trois, et ceux-là seulement qui pouvaient s'ouvrir un passage parvenaient à se replier sur les hauteurs. Dans l'acharnement de la lutte, les Péruviens ne voulaient pas faire des prisonniers, qui, d'autre part, les auraient gênés dans leur retraite, et ils massacraient sans pitié tous les soldats isolés qu'ils trouvaient sur leur passage, et même les blessés qui jonchaient le champ de bataille.
Les cruautés des Péruviens dans cette dernière heure sont indescriptibles. Quelques blessés seulement, laissés pour morts, y échappèrent avec une cinquantaine de prisonniers qui durent la vie à l'humanité d'un ou deux chefs péruviens. La fusillade se ralentit graduellement, et à six heures du soir le feu était tout à fait fini. Les soldats péruviens, au nombre de près de 4,000 hommes, gardaient les positions, sans oser entreprendre la poursuite de l'ennemi. Les restes de la division chilienne, c'eslrà-dire 1,400 hommes, presque exténués de faim et de fatigue, se retiraient en bon ordre, sans être inquiétés, emmenant quatre de leurs canons, et les prisonniers qu'ils avaient faits sur les Péruviens.
Quel était le vainqueur dans cette sanglante journée? Voilà une question qu'il est fort difficile de résoudre, les
LES OPÉRATIONS UILITAIRBS iW
deux partis s'étant également attribué la victoire '. Pour y répondre il convient d'examiner les pertes respectives et les conséquences finales du combat.
La division chilienne avait mis 1,283 hommes en ligne, et elle se retirait en laissant trois chefs de bataillon morts sur le champ de bataille, et dont le plus célèbre est le commandant don Eleiilerio Ramïrez, 18 officiers et 523 soldats. On comptait parmi les blessés 2t officiers et 191 soldats. On laissait aussi 4 canons et 36 prisonniers dont 1 oflicier seulement. En revanche, les Chiliens emmenaient un nombre un peu inférieur de prisonniers, mais, parmi eux, 8 officiers. Les documents péruviens n'ont pas donné le nombre exact de leurs combattants ni celui de leurs pertes dans la bataille. Les rapports oFflciels en parlent fort vaguement, non seulement dans le but de les diminuer, mais aussi parce que l'état major lui-même n'en connut pas au juste le total. On sait pourtant que l'armée qui se battit à Tarapacé, y compris les troupes fraîches qui arrivèrent le soir, dépassait 5,000 hommes, et que le lendemain, le champ de bataille et les environs étaient jonchés de plus de 800 cadavres péruviens, parmi lesquels se trouvaient un nombre assez considérable de chefs et d'officiers.
Mais si ce combat fut un triomphe pour les armes péruviennes comme l'affirmèrent les rapports officiels et la presse, ce fut aussi la victoire la plus inefficace, la plus désastreuse que rappellent les fastes de l'histoire. Il est certain que les Péruviens restèrent maîtres du champ de bataille ; mais loin de pouvoir poursuivre les restes de )a division chilienne, ils ne purent pas même garder leurs positions. Dans la nuit, vers les onze heures, aussitôt que la troupe eut pris quelque repos, le général donna l'ordre de commencer la retraite. Gomme il était impossible d'emmener les canons que les Chi-
I. Le gonTemement du Pérou ât BDooncer en Europe et am Ëtata- Unis le combat de Tarapaci couimc une victoire apleudide et dèciBive de ses armes. Od ajoutait que c'était Ii bataille la plus stratèKÏqne qu'on eût jamais donnée dans l'Amérique du Sud. Ln eimple relatioD que Doua Tenons de faire est baaée princïpalemeut sur les rapportii ofQciela des chefs des deux armées, et sur plusieurs piiblicalioDS failes au PëroQ et au Cbili, dans lesquelles il est facile de découvrir la virité, en laissant de cdté les eiagératioDs.
130 HISTOIRE DB LA ODERRE DU PAGIPIQtlE
itiens avaient abandonnés, on les enterra soigneusement de peur qu'ils ne retombassent entre les mains de leurs premiers maîtres. On laissa également plusieurs caisses de munitions ■et de \ivres qu'il était trop difficile de transporter, ainsi ■qu'une. grande partie désarmes de soldats tués pendant le -combat. Personne ne songea à ensevelir les cadavres des amis et encore moins ceux des ennemis, qui gisaient dans ■toute la vallée ou qui obstruaient les rues du village ou les ihabitations des environs '. Mais ce qui explique dans quelles ■circonstances on commençait cette retraite, c'est l'abandon ■de tous les blessés qui se trouvaient hors d'état de se transporter eux-mêmes, et parmi lesquels on comptait seize officiers •et près de deux cents soldats péruviens. Quelques uns étaient ■d'un rang élevé (l'un deux était chefde division), et Jouissaient -d'une grande considération dans l'armée. Cette mesure était ■d'autant plus cruelle que personne ne pouvait savoir combien <|c temps se passerait avant qu'ils fussent secourus. Il ne .restait à Tarapacâ ni médecins, ni chirurgiens, ni rien de ce dont pouvaient avoir besoin les malheureux blessés guc leurs compatriotes abandonnaient si inhumainement pour se retirer au plus vite et éviter un nouveau combat.
Il faut remarquer que l'activité extraordinaire que les Péruviens mettaient à commencer leur marche rétrograde était parfaitement Justifiée. Dans la soirée du même Jour, 27 novembre, un messager, envoyé du champ de bataille, arrivait au oamp chilien de Dolorea. 11 disait que la division du colonel Arteaga se battait contre une armée deux fois supérieure ■en nombre. En l'absence accidentelle du général en chef, c'é- ■tait le général don Manuel Baquedano qui avait le comman- ■dement. Avec une promptitude admirable, il se mit immédiatement en marche â la tète d'une division de cinq mille hpmmes d'infanterie et de trois batteries. Cinq cents cavaliers ■devaient le rejoindre en chemin. Il emmenait également plusieurs chirurgiens et tout le matériel d'ambulance néces-
1. Les ofGcierg péruviens cherchaient avec le plus vit intérêt, dans les podies des Chiliens qui gisaient morts sur le champ, les cartes géographiques que ceux-ci avaient pour se guider dans leurs marches. Ces cartes Car^ut oui Përuvieus de ta plus gronde utilité dans leur retraite
LE3 OPfiBATIONS MILITAIRES I3f
saire. Oncomprendracilementcequifutadvenude ladivisioa péruvienne si elle était restée un jour de plus à Tarapaca.
Mais le général Baquedanu n'eut pas besoin de pousser jusqu'à la ville. La nuit était fort avancée lorsqu'il apprit le résultat du combat, puis ses explorateurs lui rendirent compte bientôt que l'ennemi avait abandonné le champ de bataille el qu'il (levait se trouver à plusieurs lieues de distance, ce qui rendait la poursuite inutile de ce cAté. On se borna donc ù faire avancer quelques forces jusqu'à Tarapaca et à envoyer deux chirurgiens et tout le matériel de l'ambulance pour soigner les blessés.
Tarapaca offrait alors le tableau de la plus effroyable désolation. Les habitants l'ayant abandonné le jour du combat, il se trouvait presque désert. Les blessés étaient confondus avec les morts, et quelques-uns d'entre eux avaient perdu tant de sang qu'il fut impossible de les sauver. Les chirurgiens firent tout ce qu'il était humainement possible pour soigner les nationaux ou les ennemis. On fit transporter ceux qui étaient le moins gravement blessés, et l'on établit sur place un hôpital pour ceux qui n'auraient pas pu support«r le transport. Sans ce secours opportun, beaucoup de ces malheureux auraient péri dans l'abandon. On sauva ainsi la vi«'. à plusieurs officiers que les Cbiliens avaient cru morts, en ne les voyant pas à leur rang après le combat.
Les troupes s'occupèrent aussi d'ensevelir les cadavre» qui gisaient dans la campagne on dans les rues de la ville. 11 fut extrêmement difficile de reconnaître ceux des officiers qui étaient sous les décombres des maisons incendiées par les Péruviens dans les dernières heures du combat. On recueillît également plus de cinq cents fusils, quelques munitions et d'autres objets abandonnés par les combattants. Enfin on découvrit l'endroit où avaient été enterrés les canons, qui furent aussitôt déterrés et montés sur les affûts qu'on trouva abandonnés dans la campagne.
La retraita des débris de l'armée péruvienne de Tarapaca à Arica offre un des tableaux les plus navrants et les plus terribles de toute cette campagne. Les fugitifs suivaient le flanc de la Cordillère, pour éviter toute rencontre avec les troupes chiliennes qui étaient maîtresses de la plaine. Ils
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132 HISTOIRE DE LA GUERRE DU PiCIFIQUE
élaient oblifçés de marclior sans repos ni Irêve sur des côte.^ escarpées, sans abri contre les rayons d'un soleil brûlant pendant le jour, et contre le froid intense des nuits. Il n'y avait ni arbres ni verdure, et pour tout chemin, d'&pres sentiers, souvent fort étroits et bordés d'horribles précipices. Il fallut marcher des journées entières sans trouver d'eau, et, si par hasarti on en découvrait, elle était détestable. On ne rencontrait sur la route que de misérables bameaus, peuplés, en des jours meilleurs, de quelques centaines d'habitants, mais alors presque déserts. Ces villages avaient d'ailleurs été saccagés par les fugitifs échappés à la bataille de Dolores, qui, quelquesjours auparavant, étaientpasséspar là, et qui avaieni emporté les vivres et tout ce qui leur était tombé sous la main. Beaucoup de soldats moururent d'inanition et de soif. D'antres se suicidèrent avec leurs propres armes pour éviter «ne mort plus lente et plus cruelle. Sans l'énergie déployée par quelques-uns des chefs, toute discipline aurait disparu. On voyait des soldats s'emparer du cheval d'un officier, et te garder pour eux, à moins que son maître ne le défendit le revolver au poing.
Pour mieux faire comprendre ces inexprimables souffrances, il suffit de dire que la marche dura vingt jours, quoique la distance géographiqueentreTarapacâetAricaquiélait le terme du voyage, ne soit que de quarante lieues. Mais aux inconvénientsqu'opposaitrescarpementetlesdiflicultésdelaroute, la lassitude des troupes, le manque de bétes de charge ou le mauvais état de celles qu'avaient les fugitifs, il faut en ajouter un autre non moins sérieux. Ils craignaient de se voir attaqués par l'avant-garde de l'armée chilienne, surtout depuis qu'ils étaient descendus des flancs de la montagne. Pour éviter ces attaques, presque toujours imaginaires, il leur fallait revenir sur leurs pas, faire des détours qui ne servaient qu'à prolonger la marche avec toutes ses angoisses et ses souffrances. Si les petits détachements de cavalerie chilienne qui étaient alors campés près de la rivière de fiamarones eussent pu connaître cette situation, avec quelques renforts demandés à Pisagua, ils auraient dispersé presque sans combat les derniers restes de l'armée de Tarapacà.
Dès lors, l'importante province de ce nom fut entièremeni
âûumise à Tamnée du Ctiili et placée sous k juridiction de «elle république. Un mois à peine de campagne active avait suffi pour obtenir ce résultat. Les ports furent ouverts au commerce, et l'induslric, placée sous la protection d'une administration meilleure, ri'prit en peu de temps un nouveau et vigoureux e^^nr.
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