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CHAPITRE V

Révolution sarveDue en Bolivie en 1876. — Élévation du général Daza à la présidence de la république. — Conditions des ouvriers chiliens dans le désert d'Atacama. — Violences exercées contre eux par les autorités. — Création de nouveaux impôts en violation des traités existants.

Le traité de 1874 entre le Chili et la Bolivie ne laissait aucune difficulté pendante. Néanmoins, pour que son application ne suscitât pas de nouvelles complications, il fallait que les deux parties contractantes fussent animées du même esprit de justice et de loyauté. A ce point de vue, le Chili n'avait à craindre soùs l'administration de don Tomas Prias que les menées imprudentes de quelque employé subalterne, menées que réprimerait sans nul doute l'action du gouvernement général. Malheureusement pour la prospérité intérieure de la Bolivie et pour la paix extérieure de ces républiques, la présidence de M. Prias ne fut pas de longue durée. En mars 1876, le général don Hilarion Daza, après une révolution militaire, s'emparait du pouvoir à la tête des troupes dont on lui avait confié le commandement. A l'administration sage et honorable de M. Prias succéda une dictature violente, atrabilaire, honteuse pour la Bolivie et compromettante pour la paix extérieure. On a prétendu que cette révolution avait été fomentée par le gouvernement de Pérou, qui s'est toujours plu à soutenir les mouvements révolutionnaires et subversifs des États voisins. Quoi qu'il en soit, bon nombre de gens élevèrent dans toutes les villes des arcs de triomphe pour recevoir le général Daza, qu'on proclamait, au milieu des manifestations les plus enthousiastes, '< le sauveur de la Patrie * . »

1. Deux voyageurs distingués, le comte d'Ursel, diplomate et écrivain belge, et M. Ch. Wiener, savant français, furent témoins des fêtes et des

38 HISTOIRE DE LA GUERRE DU PACinQUE

La nombreuse colonie de laborieux Chiliens qui avait porté son industrie et ses capitaux dans le désert d'Atacama, commença dès lors à subir les conséquences du régime de violences établi par la nouvelle administration. Il convient dVntendre le jugement que portaient sur un tel état de choses de» témoins impartiaux et désintéressés. Le célèbre savantfrançais M. Charles Wiener, qui parcourait alors ce pays, chargé par son gouvernement d'une mission scientiiique, nous en fait un tableau fort animé, quoique abrégé. « L'exploitation de ce& gisements (de nitrate de soude), dit-il, est d'une difficulté extrême, car la côte qui termine la région du désert et qui en a la configuration, manque absolument d'eau. Les Chiliens ^ mieux placés que les Boliviens pour tirer parti de ce territoire (leur pays étant la continuation méridionale du littoral bolivien), ont employé beaucoup d'énergie et d'activité de ce côté, ils y ont engagé des capitaux considérables et les mille minières qui y existent, les immenses appareils qui distillent l'eau de la mer pour alimenter les habitants, sont leur œuvre.

« Sur vingt habitants, on peut compter dix-sept Chiliens, un Péruvien, un Européen et un colonel bolivien. Le colonel bolivien, c'est l'autorité.

« Les Chiliens travaillent, les Européens trafiquent, et lui commande. L'isolement de la région qu'il administre fait de lui une sorte de dictateur, et, partant, un régime de bon plaisir et de mauvais vouloir essentiellement vexatoire rend la po&ition des Chiliens aussi désagréable que difficile *. »

En effet, chaque courrier qui arrivait du Nord, apportait à Santiago et à Valparaiso la nouvelle de quelque violence, de quelque injustice, quand ce n'était pas celle d'un assassinat commis ou favorisé par la police bolivienne sur la personne de quelque ouvrier chilien. Ces crimes répétés et laissés impunis par l'autorité, indignaient les gens de bien. Le Chili, il est vrai, avait là des consuls, et ces consuls prirent résolument plus d'une fois la défense de leurs nationaux, mais ils n'obtin-

ovations grotesques dont le général Daza fat Tobjet en ces circonstances, et ils les ont décrites avec la même verve. (V. les chapitres XIII et XIV du livre intitulé : Sud-Améinque (Paris, 1879), par le comte Ch. d'Ursel.

1. Je copie ces lignes dans les articles déjà cités, que M. Wiener publia dans le X/X« Siècle en juin 1879.

rent que des réponses évasives, ou des explications dérisoires, où toute justice était méconnue.

Une société de secours mutuels, fondée par les Chiliens et par d'autres étrangers, fut particulièrement en butte à ces violences, ce qui donna lieu à une déclaration qui révèle combien on faisait peu de cas des juridictions consulaires. Dans une note du 11 décembre 1876, le préfet d'Antofagasta se débarrassait de toutes les plaintes élevées par le consulat du Chili en déclarant que les consuls « n'avaient pas le droit d'appuyer les réclamations de leurs compatriotes contre les actes des autorités du pays où ils résident. » Le même préfet voulait que ces réclamations fussent présentées par la légation du Chili, dans la ville de la Paz, à dix-huit journées de marche de l'endroit où les faits s'étaient passés, afin que la difficutlé de produire des preuves, la nécessité de prendre des informations et enfin la longue durée de la procédure rendissent ces juridictions cruellement dérisoires.

Mais ce qui est plus singulier encore, c'est qu'un mois avant que la déclaration du préfet d'Antofagasta déniât aux consuls le droit de réclamer contre les vexations dont leurs nationaux étaient victimes, le gouvernement de la Paz avait publié à la date du 16 novembre une circulaire à tous les consuls de Bolivie, leur recommandant « d'accorder une protection sans réserves aux citoyens boliviens placés sous leur juridiction et de faire en leur faveur, au gouvernement près duquel ils sont accrédités, toutes les réclamations qu'ils jugeront nécessaires. » Le préfet d'Antofagasta, en voulant écarter ainsi toute réclamation, sans s'inquiéter des vexations dont les Chiliens étaient victimes, mettait en pratique des principes diamétralement opposés à ceux que proclamait son gouvernement.

Ces procédés arbitraires eussent été supportables jusqu'à un certain point si les tribunaux boliviens avaient respecté les propriétés des Chiliens qui donnaient l'industrie et la vie aux populations du désert. Mais la justice afficha dans cette région le plus complet mépris du droit et de l'honneur. Il nous suffira de rappeler qu'un juge de Caracoles, tenu en grande estime par les autorités boliviennes, était un misérable qui avait été condamné, en 1874, pour tentative d'assassinat et^ en 1875, pour vol d'argent et autres valeurs. En 1876, sous

Tadministration du général Daza, ce même homme était nommé juge, et il rendait la justice, quelle justice! aux laborieux industriels chiliens, dont plusieurs furent privés d'une partie de leurs biens de la manière la plus inique.

Gomme le Chili tolérait ces vexations, ou qu'il se bornait à réclamer avec la plus grande modération par la voie diplomatique, le gouvernement bolivien se crut le droit d'aller de l'avant. Il créa sur le littoral de nouveaux impôts sous le nom de droit additionnel de chargement et d'éclairage, impôts qui retombaient presque exclusivement sur les Chiliens. Pour sauver les apparences au milieu de cette violation du traité de 1874, le gouvernement bolivien allégua les nécessités du service local, et le gouvernement du Chili toléra les nouveaux impôts sous la forme de contributions municipales. Mais la Bolivie avait fait le premier pas. Cette patience du Chili ne faisait qu'encourager l'arrogance de ses voisins. Après ces impôts il pourrait en venir d'autres, et peut-être alors la guerre deviendrait-elle inévitable, devant le refus du Chili de tolérer plus longtemps la violation de tous les pactes.

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