‹ Histoire de la joyeuseentrée de Brabant et de ses originesChapitre 1 sur 82 · I INTRODUCTION · texte numérisé non relu

I INTRODUCTION

t'n siècle à peine nous sépare des dernières inaugurations de nos princes , comme ducs de Brabanl, cl déjà le nom de Joi/ciise-Enfrée ne réveille plus dans la mémoire de la plupart des Belges que de bien vagues souvenirs de liberté et de gloire. C'est que, durant la période qui vient de s'écouler, l'Occident a subi des bouleversements si complets! Les idées, les mœurs, les législations ont été si profondément ébranlées ! Un souille novateur a passé sur la face de l'Europe, et la société moderne, arrachée de ses bases séculaires, cherche encore le point d'appui fixe et stable qui lui permette de reprendre une marche sûre, calme et progressive, sur la route de la civilisation.

C'était pourtant une belle et imposante cérémonie que l'inauguration d'un duc de Brabanl 1 !

Le prince du pays, qui était droklurier seigneur du noble duché, allait au devant de son peuple pour s'en faire reconnaître, et pour nouer avec lui les relations qui devaient faire le bonheur et la force de l'un et de l'autre. Il gagnait avec sa cour l'antique capitale du Brabant , Louvain , la première des

1 Les détails «|ue nous donnons sur les cérémonies de la Joyeuse-Entrée sont tirés : I" d'un manuscrit de la Bibliothèque de Bourgogne, n* 141)88, AnlwerptH officierai, Privilégie», pur de Moy; 2' Bor, Xeilerland«che Oorhyen, livre XVII, au commencement ; 7>" Piol, Histoire de LttHVain, p. 2%.

MÉMOIRE SUR L ANCIENNE

chefs-villes. En descendant la roule de Bruxelles, il pouvait contempler de loin le berceau de ses ancêtres, s'élevanl avec ses clochers, ses tours et ses murailles majestueuses, dans la riche vallée de la Dyle. Avant d'en prendre possession, l'héritier des vieux comtes de Louvain s'arrêtait quelque temps aux portes de la cité, dans le monastère de Terbanck , et là venaient le saluer, au milieu d'un concours immense, le clergé, l'université, les oflîciers et le magistral de la commune.

La brillunle assemblée se rendait à la chapelle ; Tabbesse de Terbanck allait à l'autel prendre le crucifix, le passait à l'ecclésiastique le plus élevé en rang, et celui-ci, s'approchant du prince, le lui présentait à baiser. Le recteur de l'Aima Mater lui faisait une harangue, tant au nom du clergé que du corps universitaire ; le maïeur déposait entre ses mains la verge rouge de justice , emblème de sa charge ; le premier bourgmestre lui remettait les clefs de la ville; enfin, le pensionnaire de Louvain prononçait, à son tour, un discours au nom de toutes les magistratures locales.

Alors le cortège se reniellait en marche au milieu des fanfares et des cris de fêle. Le magistrat de Louvain, la cour, les conseils du prince, les membres des états de Brabant à cheval , se dirigeaient à travers les longues rues de la cité ornées de devises, de verdure et de banderoles, vers l'église de Saint- Pierre. Là tous mettaient pied à terre; on montait processionnellement au chœur de la basilique, et, après les prières et les cérémonies religieuses, le prince jurait de défendre les libertés et les privilèges de l'Église de Brabant.

Le cortège se reformait immédiatement pour se rendre sur la place publique qui s'étend entre l'église et l'hôtel de ville. Une estrade y était dressée, et le futur duc y prenait place avec les sommilés de [a nation brabançonne. Le chancelier de Brabant ouvrait la nouvelle cérémonie en déclarant que le prince allait jurer sa Joyeuse-Entrée; il donnait, ou faisait donner lecture du texte flamand de l'acte, puis il le traduisait mot à mol en français, et le prince répétait toutes ses paroles *.

Le prince prêtait encore un second serment, aux barons, nobles, villes et

• Il ne sera pas sans intérêt de faire remarquer que, lorsque Philippe 11 fut inaugure* a Louvain, le 3 juillet 1319, il fallut lui traduire la Joyeuse-Entrée en espagnol. Le prince prêta son serment en latin, car il ne savait pas le ilamand. (Reg. n» 333 des états de Brabant, folio 52 V.)

CONSTITUTION BRABAÇONNE.

franchises du duché, de leur être bon et lêal seigneur, de ne jms les Imiter arbitrairement ni par voies de fait, mais en droit et Justice et d'après leurs privilèges. On révélait le duc du manteau cramoisi fourré d'hermine et du chaperon ducal de Brabant; les états lui prêtaient le serment de fidélité; les trompettes éclataient en fanfares triomphales; les états, la cour, la noblesse, les métiers, le peuple remplissaient l'air de leurs acclamations; cl les cris mille fois répétés des hérauts d'armes, Vive le duc de Brabant! apprenaient au duché, que le successeur des Jean, des Henri et des Godefroid , avaii pris solennellement et d'après l'usage antique possession de leur héritage.

Presque tous les anciens actes de Joyeuse- En liée sont dalés de Louvain ou du château d'Héverlé, situé dans la banlieue de la ville; les premiers ducs cependant la juraient ensuite dans les trois autres chefs-villes. Plus tard, quand les princes du Brabant ne purent y paraître que rarement, et que les gouverneurs généraux prêtèrent le serment inaugural en leur nom, la vieille capitale se vil enlever le privilège de reconnaître la première le duc de Brabant. Elle réclama plusieurs fois contre la violation de ses prérogatives , mais loul ce qu'elle pul obtenir ce fui, de temps à autre, un acte de non préjudice à ses droits.

L'agrandissement du pouvoir royal, sans changer la nature intime «le l'inauguration, en modifia plus ou moins la forme. Naguère, c'était le souverain qui vcnail se faire reconnaître comme seigneur du duché par la nation brabançonne ; plus tard , ce fui le peuple brabançon lui-même qui alla audevant de son prince pour l'inaugurer

Depuis l'avènement du roi Philippe IV, l'inauguration des ducs de Brabant s'est faite constamment à Bruxelles, au milieu de cérémonies singulièrement simplifiées. Cependant , lors de l'installation du successeur de Philippe IV, représenté par le marquis de Castel-Rodrigo , il y eul encore une grande solennité , « parce que les Français prétendaient quoique sans prétexte, » d'avoir quelque droit au duché de Brabant *. »

Avanl d'aborder l'étude des origines et des développements de la Joyeuse-

• Voir un manuscrit de Wynants, sur messirc L.-J. de Pape, et son traite" de la Joyeuse-Entrée, p. 5. Il y en a une copie à la Bibliothèque de Bourgogne.

* Idem, p. 6.

MÉMOIRE SUR L'ANCIENNE

Entrée elle-même, il convient d'émettre sur l'état du Brabant quelques vues générales.

Le duché était un fief immédiat de l'empire d'Allemagne; mais la relation de vasselage, qui subsista en droit fort longtemps, n'entraînait guère des conséquences onéreuses pour le pays. Peuples et princes du Brabant ne s'en souvenaient que 'pour demander et obtenir du suzerain des faveurs réitérées. Cette situation était née tout naturellement des circonstances. Les empereurs d'Allemagne ne pouvaient avoir que bien peu d'influence sur ceux de leurs vassaux qui tenaient de vastes domaines en franc alleu; et les comtes de Louvain, ducs de Brabant, ne relevaient que de Dieu et du soleil une grande partie de leurs territoires. Il eût été fort dangereux pour un suzerain électif, souvent peu puissant par lui-même et livré aux seules forces de vassaux intéressés à l'affaiblir encore , de chercher querelle à un seigneur territorial important appuyé sur de grandes alliances. Les ducs de Brabant avaient l'inappréciable avantage de dominer aux extrêmes frontières de l'Empire. Les vassaux impériaux qui les entouraient leur cédaient de beaucoup en puissance, ou bien ne possédaient qu'une autorité élective toujours plus ou moins précaire Ces derniers ne pouvaient donc songer à s'annexer les possessions brabançonnes par leurs propres forces; et l'appui éventuel qu'aurait pu leur prêter le suzerain était énervé par l'éloigncment même du siège de la puissance impériale.

La maison de Louvain avait eu au surplus le bonheur d'être représentée , pendant trois siècles consécutifs , par une lignée non interrompue de princes belliqueux et intelligents; son autorité avait eu le temps de se consolider, pendant les périodes difficiles de l'Empire. Les luttes pour la couronne avaient même servi de marchepied ù sa grandeur future. Henri le Guerroyeur, par une conduite plus adroite que morale, s'était habilement tourné vers tous les soleils qui s'étaient levés sur l'horizon politique; et, de tous les empereurs qu'il avait successivement servis, il avait arraché pour lui et les siens des concessions et des privilèges.

Quand, pour la première fois , la descendance mâle vint à manquer à la

1 Ainsi les comtes de Namur, de Hollmidc , de Looz, les évtV|ues de Liège, l'électeur de Cologne, etc.

CONSTITUTION BRABANÇONNE

vieille famille de nos dues, une circonstance spéciale sauva le Bradant des dangers imminents qui devaient assiéger un trône tombé de lance en quenouille. La maison de Luxembourg crut n'avoir aucun intérêt immédiat à absorber violemment l'indépendance brabançonne. Un prince de la maison impériale, un frère môme de Charles IV, Wcnceslas de Bohême-Luxembourg , venait, en effet, d'épouser l'héritière du Brabant et de ses appartenances, et personne ne pouvait prévoir la stérilité de la duchesse Jeanne, nui allait» déjouer toutes les vues de la politique de l'Empire.

La mort sans postérité de Jeanne et de Wenceslas porta au trône du duché la puissante famille de Bourgogne. Dès lors, l'indépendance extérieure du pays était assurée à jamais : personne en Europe n'était de taille à dicter la loi aux grands ducs d'Occident ; et leurs descendants eux-mêmes finirent , en montant sur le trône d'Allemagne , dans la personne de Charles-Quint et de sa famille, par réunir dans leur chef la double qualité de duc et de suzerain du Brabant.

L'indépendance extérieure , qui laissait aux princes brabançons une liberté complète d'allures, favorisa dans leurs possessions le développement régulier des institutions nationales et des libertés publiques. Princes et peuples étaient pleins de ce vieil esprit germain d'indépendance, de vie propre et d'initiative privée. Trois siècles de luttes et de gloire communes avaient intimement lié leurs destinées. Le Lion iVor de Brabant était aussi cher aux princes qui l'avaient pour emblème qu'aux peuples qui le suivaient sur le chemin de la victoire. De ces relations longues et loyales, comme de l'intérêt commun du duc et du pays, sortit un rapide épanouissement des libertés communales, et plus tard des libertés des classes inférieures tout entières. Par leur travail et par leur persévérance, ces dernières se rendirent capables de servir le souverain d'une façon toute particulière, el d'exiger, en retour de leurs sacriGces, des droits el des privilèges toujours croissants.

Les classes féodales, comme les classes laborieuses, au contraire de ce qui se passait en Flandre, étaient imbues d'un égal sentiment de nationalité *. Elles vécurent côte à côte, non pas sans luttes, il est vrai, mais au

• Totil le monde se rappelle les dénominations flamandes de Leliatrt» et de Clauwaerts, et le» faits qui leur avaient donné naissance.

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